Le Jour Sans Fin
Ce soir-là le soleil ne s’était pas couché. Il se tenait fixe et rayonnant bien au-dessus de l’horizon. Peut-on d’ailleurs parler du soir ? La journée avançait sans avancer, évoluait dans le rythme établi par les humains, mais pour les lois astronomiques elle s’était coincée à midi.
‘Des perturbations liées à la récente éclipse solaire.’ - murmurèrent des astronomes amateurs.
‘Le changement climatique nous montre nos erreurs sans gêne.’ - s’insurgèrent les écologistes. ‘Les perturbateurs endocriniens ont touché la sphère subtile. Le monde est à présent déréglé .’ - informèrent les chamans.
Olli, assis sur une roche au bord de la mer et concentré, observait l’horizon immobile. La brillante plaque d’eau bleue était lisse et belle. Il ne se rappelait pas d’avoir vu un tel éclat ici. Une écaille dorée posée sur la surface d’eau scintillait lors de son mouvement léger. Il en était tellement subjugué qu’il aurait voulu rester ainsi pour l’éternité. Dans la quiétude et l’immobilité de cette journée dans fin. Elle lui inspirait la paix et un bien-être intérieur. Elle effaçait toutes ses inquiétudes et les questionnements de sa vie instable. Il ferma les yeux et relâcha encore ses muscles. Naturellement, il commença à observer sa respiration et uniquement celle-ci. Le rythme régulier de son corps vivant et fort lui insufflait confiance, celle qui lui manquait souvent dans son travail, face à la direction, et dans ses études, face aux professeurs exigeants. Ici, dans ce moment d’harmonie, il était lui-même et sûr de sa valeur. Tout d’un coup, il sentit quelque chose céder en lui. Comme si une serrure lâchait et permettait à une porte de s’ouvrir, laissant entrer une lumière, une clarté. La sensation était à la fois subtile, intérieure, mais aussi physique. Il sentit son coeur changer de rythme et il tressaillit. Il comprit que sa vie lui appartenait, uniquement à lui, et pour toujours. Lentement, il ouvrit les yeux et posa son regard sur l’horizon inchangé. ‘Combien de temps est-ce que j’ai médité ?’ - se demanda-t-il. Même si ce lapse de temps lui a paru long, aucun changement extérieur ne l’avait accompagné.
Son portable sonna. C’était Sanna. Il décrocha et entendit sa voix inquiète.
-Olli ! Où es-tu ? Est-ce que tu as entendu les infos ?
-Que se passe-t-il ? - demanda-t-il calmement.
-Donc tu n’es pas au courant ! Le temps s’est arrêté parce que l’horloge universelle est brisée. L’humanité a déréglé les lois universelles et a fait briser l’horloge qui règle le Grand Tout. Nous sommes en danger ! Il faut faire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard !
-Calme-toi, Sanna. - rétorqua Olli en essayant en même temps d’intégrer les informations disparates. -Tout va bien pourtant.
-Mais non, rien ne va ! Comment peux-tu dire que ça va ? Et cette journée qui n’en finit pas ? Le soleil ne bouge plus ! - s’écria Sanna.
-Enfin Sanna, tu sais bien que le soleil est immobile dans le système solaire… - Olli essaya d’argumenter.
-Oui, bien sûr. Je voulais dire que le mouvement de la Terre est perturbé et que si elle ne redémarre pas normalement on risque tous de mourir ! Nous ne sommes pas dans notre biorythme habituel.
L’excitation et la dramatisation de Sanna le dérangeaient et le déstabilisaient. Il essaya de trouver un argument scientifique valable pour calmer son amie, mais il n’en trouva aucun. Au contraire, une phrase qu’il a lu récemment lui revint en flèche : ‘L’impermanence est un fait.’
-Veux-tu que je vienne chez toi et qu’on en parle ? - demanda-t-il pour se garder un temps de réflexion.
-Oui, s’il te plaît. - répondit Sanna adoucie.
Il ne lui restait plus qu’à se rendre chez elle. Par chance, il était à vélo. Traverser le centre ville pour arriver à son appartement n’était que question d’un quart d’heure. Il retrouva Sanna, un mug de café à la main, scotchée au journal télévisé.
-Ils recommandent de limiter les sorties pour ne pas s’exposer à la force de soleil. - rapporta la jeune femme consternée.
-N’importe quoi. - conclut Olli. - N’es-tu jamais allée en Laponie en été ? Le soleil ne s’y couche pas et pourtant on vit normalement. Aucun danger.
-Mais peut être que le soleil émet en ce moment plus de rayonnement ?
-Le comportement de notre atmosphère ne va pas changer ; l’eau va s’évaporer sous l’action de soleil, les nuages vont se former et constituer une barrière contre le rayonnement solaire. - lui expliqua-t-il.
Sanna le regarda avec espoir.
-Que peut-on faire ? - demanda-t-elle du bout des lèvres.
-Si déjà tu coupais la télé… - dit-il agacé et se reprit rapidement - Je pense qu’il faut se tenir calme et confiant. C’est la meilleure chose pour le moment.
Conscient de l’importance de ce qui lui est arrivé au bord de la mer plus tôt, il avait envie de recommencer l’expérience. Et pourquoi pas avec Sanna.
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À l’Institut National d’Observation Spatiale le professeur Hakkonen faisait aux journalistes son troisième compte rendu de la situation.
-À l’heure qu’il est, nous sommes incapables de donner des précisions sur la nature de ce bouleversement spectaculaire. - annonça-t-il calmement quoique à contre coeur.
-Nous prenons les mesures nécessaires pour vous livrer dans les meilleurs délais des informations concrètes. J’ose entrevoir qu’il s’agirait d’une concomitance de dérèglements qui produisent l’effet visible. J’ajouterais - conclut-il - que garder notre calme est la meilleure manière de faire et celle que je conseillerais à tous les citoyens.
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La Société Nationale Théophilosophique convoquât une réunion hebdomadaire exceptionnelle le jour qu’elle a baptisé Le Jour Sans Fin. Les membres rassemblés, installés conformément à la Méthode, écoutèrent l’allocution du président.
-Nous avons toutes les indices pour envisager que la Prédiction Ultime ait lieu sous nos yeux. L’horloge universelle a été durablement déréglée. La Prédiction Ultime se met en place. - conclut-il. - Notre devoir est de restaurer l’Ordre Universel par les prières, le nettoyage de notre énergie et un comportement éthique exemplaire. Je vous invite tous à faire de votre mieux.
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Olli raconta brièvement à Sanna ce qu’il a ressenti en méditant sur le rocher. Il ne voulait pas rentrer dans les détails pour ne pas influencer les perceptions de la femme. Il espérait qu’elle fasse la découverte du subtil elle-même. Il les installa pour une méditation commune devant la baie vitrée ouverte, face au soleil, sur le sol du séjour de Sanna. Elle se laissa faire confiante et probablement rassurée d’agir enfin pour la bonne cause. Le silence inhabituel environnant, impensable pour une ville, les aida à plonger au plus profond d’ici et maintenant. Leur respiration se stabilisant ralentit l’action de leurs cerveaux et ils purent entrer facilement dans les ondes thêta. Le monde alentour se dissout et ils pénétrèrent dans la conscience de Soi. A un moment de leur voyage intérieur Olli sentit une présence bienveillante apparaître et se poser doucement à leurs côtés. Une connexion subtile s’était établie entre eux et Olli avait l’impression que la présence l’encourageait dans le contact avec l’invisible.
Les deux yogis en devenir ouvrirent leurs yeux presque simultanément et aperçurent une mouette installée sur le seuil de la baie. L’oiseau les fixait tranquillement, immobile et confiant.
-Quelle histoire ! - chuchota Sanna. - C’était un moment magique. Elle arbora un large sourire. Je me sens apaisée.
-C’est magnifique, non ? - répondit Olli sans bouger pour ne pas effrayer l’oiseau. Il ressentait que sa force intérieure ait augmenté encore et se sentait heureux d’avoir pu vivre ce moment avec Sanna. La proximité de l’oiseau le confortait dans la justesse de ses ressentis.
-Olli, je crois que j’ai compris quelque chose : le temps ne s’est pas arrêté parce que l’horloge est brisée. Je l’ai ressenti fortement. C’est un dérangement. Nous avons encore toutes les chances de remettre la pendule à l’heure.
-J’ai entendu cette phrase-là aussi pendant ma méditation. - avoua Olli. - Je pense que tout rentrera dans l’ordre plus tôt ou plus tard. Allons nous coucher maintenant. Nous travaillons demain. S’il y a un demain…- rajouta-t-il avec un clin d’œil.
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Le soleil, dans son beau fixe, inondait le pays de sa lumière dorée. Les heures ne passaient pas, le temps n’existait plus officiellement, mais dans la conscience humaine il était toujours en marche. Il était impossible de ne pas donner de chronologie, de rythme, de séquençage aux activités des hommes. Seuls les enfants n’éprouvaient aucune gêne avec l’ordre imposé par le Grand Tout.
Cependant, le nouveau rythme, ou plutôt son manque, demanda aux humains un effort de concentration, d’observation et de présence d’esprit afin de gérer leur existence au mieux. L’oisiveté débile a presque disparu - personne ne se voyait, dans la gravité de la situation mondiale, de jouer aux fléchettes, de tirer sur des pigeons ou de pourchasser des mangeurs de champignons sur l’écran. Une sensibilité envers le vivant s’était accentuée - qui sait, la vie fragile, animale et végétale, pourrait-elle disparaître sans prévenir, à cause des changements déjà existants ?
Le quatrième mois de temps beau et chaud s’écoulait. L’Institut National de l’Observation Spatiale s’apprêtait à émettre un nouveau bulletin d’information. La coopération mondiale en vue de bien humain s’était développée tant que la publication de nouveaux bulletins d’informations était devenue bi-journalière. Les nouvelles données étaient encourageantes.
La Société Nationale Théophilosophique mit en exécution la Méthode appliquée à la Période de la Prédiction Ultime, en obtenant d’exceptionnels résultats. Tous les adhérents ont été mis à contribution pour apaiser les énergies et influer sur la déstabilisation en cours. Qui plus est, le nombre d’adhérents actifs tripla en quatre mois du Bouleversement Total, comme il fut appelé.
Olli marchait dans la rue pour rentrer chez lui après une séquence de travail, quand il réceptionna l’appel de Sanna.
-Olli, où es-tu ? Tu as vu la nouvelle ?
-Coucou Sanna, une nouvelle nouvelle ou un update du bulletin d’informations ? - demanda-t-il circonspect.
-C’est une nouvelle révolutionnaire, mon Olli, et elle est déjà annoncée dans le bulletin d’info.
-Je t’écoute.
-Le temps s’était arrêté non parce que l’horloge était brisée, mais parce que quelqu’un a oublié de tourner la page du jour. Nous sommes sauvés, Olli ! Il suffit de tourner la page du jour pour réenclancher la marche du monde !
-Pas si vite, chérie. Tu t’emballes trop. C’est qui alors qui tourne la page du jour ?
-C’est nous, les humains ! Nous avons oublié de tourner la page du jour !
-Je ne comprends rien ! -s’emporta Olli.
-Je t’attends chez moi, je t’expliquerai. - lança Sanna et coupa la communication
Olli resta figé sur le trottoir en regardant son portable et en repensant aux paroles de son amie. Quand il leva la tête, il remarqua au loin le panneau d’affichage lumineux qui émettait la mélodie connue : le nouveau bulletin d’informations était arrivée. Il s’approcha pour le lire.
‘Le temps s’était arrêté non parce que l’horloge était brisée mais parce que quelqu’un a oublié de tourner la page du jour.
La page du jour est composée d’éléments multiples de nature physique, chimique, biologique, astronomique, sociologique, politique, psychique, énergétique. Si on entrave le fonctionnement d’une des sphères un léger désordre se produit. Si on bouleverse l’action de plusieurs d’entre elles un dérèglement s’installe. Si toutes sont entravées dans leur action un phénomène majeur et durable de déstabilisation se met en place. Nous sommes tous capables de tourner la page du jour à condition d’instaurer un changement palpable dans toutes les domaines de notre vie. Prenons conscience que nos actes produisent des effets, des effets durables. Dirigeons nos efforts vers des actes qui servent l’humanité c’est-à-dire - nous tous.’
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