L'âme mécanique - Chapitre 16 - Shopping.
Shopping.
Nous étions rentrés à Porticcio en fin de semaine, Yakoub ayant encore effectué quelques ajustements avant de laisser Julia totalement libre de toutes contraintes techniques.
De retour du restaurant, je lui avais tout de même posé la question à propos de la nourriture ingurgitée. Il m’avait alors expliqué que Julia pouvait « simuler » le fait de manger, mais ce serait toujours en très petites quantités, surtout des liquides, bref ce qui comportait le moins de fibres possible. Elle était équipée d’un système de digestion des aliments. Il avait été imaginé sur l’idée d’un artiste belge des années 2000 qui avait créé Cloaca, une machine digérant de véritables aliments suivant le cycle réel d’un appareil digestif humain. La machine mesurait douze mètres de long et produisait de véritables déjections que les visiteurs du musée où Cloaca était exposée à résidence achetaient à prix d’or, emballées sous vide d’air.
AHB avait réimplémenté le système en miniature avec les principes actifs d’enzymes, de bactéries et d’acides. Le tout produisait une digestion normale comme les humains et Julia expulsait les résidus de la même manière que nous. Seule contrainte, le système devait être nettoyé et désinfecté tous les mois et les produits nécessaires à la digestion, rechargés dans les réserves internes. J'appris que cette tâche était attribuée à la gouvernante désignée dans le personnel de Porticcio.
Dans un sens, j’étais rassuré que le « personnel » soit également d’une aide technique pour Julia si nécessaire. Néanmoins, je passai deux jours seul avec elle à Shanghai avant notre retour. Nous devions nous réapprendre tous les deux, avait souligné Yakoub.
Ces deux jours m’avaient fortement perturbé : Julia était Julia et pas une machine. Plus je la côtoyais, moins je m'apercevais qu’elle n’était pas une personne vivante. Nous nous baladions, main dans la main, une paume chaude, une peau douce, pas du latex. Elle riait, s’étonnait de tout, se moquait de mon accent lorsque je tentais de parler chinois. Elle me taquinait et pouvait par ailleurs basculer dans le sérieux le plus total, surtout lorsque j'évoquais son accident.
— Quels souvenirs gardes-tu de ton accident ?
— Aucuns !
— Comment ça « aucuns » ?
— Je me suis réveillée dans le labo de Yakoub, mais je n’avais plus aucune sensation dans les membres. Ensuite des trous, des pertes de mémoire. Je crois qu’ils me replongeaient dans le coma. Lorsque je me réveillais, j’avais de nouveaux souvenirs qui avaient refait surface. Ces états alternatifs ont duré un long moment, jusqu’à ce que nous puissions parler… Tu te souviens de la première fois ? Tu étais sans voix.
Elle retrouvait alors le sourire à l’évocation de notre première discussion tandis que tout ce qui avait précédé semblait lui être douloureux. C’est seulement à ce moment que je m'aperçus que ces souvenirs douloureux se positionnaient dans le temps tandis qu'elle était déjà morte et incinérée. Ces souvenirs, ces moments douloureux occupaient la phase d’apprentissage de l’IA, la douleur n’était pas physique, mais psychologiquement bien plus profonde.
— Et puis nous avons enfin pu nous revoir, physiquement, grâce aux écrans. C’était très compliqué pour moi lorsque nous devions arrêter pour les mises à jour, les travaux de mémoire, Yakoub était très dur.
Elle avait subitement perdu son sourire et sa pâleur était devenue extrême. Elle avait donc vécu deux vies simultanées : la vie du labo, de l’apprentissage intensif, des injections de données, et puis la vie plus futile, plus simple des discussions avec moi, une initiation des données, un apprentissage plus doux et certainement plus subtil.
— Ce sont de mauvais souvenirs ?
— Je ne sais pas, ils sont comme effacés, ou comme si je n’y avais pas accès, pourtant ma mémoire est très large et me permet d’assimiler très vite des masses d’informations. Si je voulais reprendre des études, je pense que je les terminerais haut la main.
Elle avait retrouvé sa bonne humeur, ses couleurs et elle éclata de rire.
— J’ai une question très importante !
— Je t’écoute.
— As-tu conservé ma garde-robe ?
C’était à mon tour d’être gêné par la question.
— Euh, non, j’ai tout donné à des œuvres, j'ignorais… je ne pouvais pas imaginer…
— Chut ! Il va falloir que tu répares cela, on va commencer par ici !
Nous étions arrivés au Super Brand Mall, un énorme centre commercial bourré de boutiques en tous genres. Elle me tira par la main en riant.
— Amène-toi, on a du boulot et du temps à rattraper.
Le soir à l’hôtel, je me retrouvai avec une montagne de boîtes et d’emballages, des vêtements, des chaussures, des sous-vêtements plus affriolants les uns que les autres. Cependant, je lui demandai de passer la nuit dans la chambre contiguë, je ne me sentais pas prêt à dormir avec elle et certainement pas à autre chose que dormir. Je ne sentais pas encore ce moment, cette bascule entre le fait qu’elle était morte et que je côtoyais un androïde, et le moment où je pourrais me dire : « C'est ma femme, Julia est revenue d’entre les morts ».
Elle sembla très déçue, mais respecta ma demande. Yakoub ne vint pas me retrouver au bar ce soir-là. Depuis que Julia avait été libérée pour rester avec moi, il s’était fait discret et les seules fois où je l’avais croisé, il paraissait de mauvaise humeur. Ses affaires avec Shui, tout compte fait, ça ne me regardait pas.

Illustration : Edward Eyer @https://www.pexels.com/fr-fr/@edwardeyer/

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Commentaires (2)
Harold Cath il y a 2 heures
Merci Pascal, en effet, court, questionnements et légèreté de l'être...
Pascaln — Le Contemplateur Éphémère il y a 2 heures
Encore un chapitre dans lequel on se met facilement à la place du héros, de ses questionnements et de ses réticences naturelles restantes. Au détour, une Androide quand même sacrément bien pensée, aussi.
Bref, pour moi un chapitre court mais reussi. 🙃