2145...
2145…
L’année 2145 marquait officiellement le bicentenaire du débarquement allié en Normandie.
Du moins, ce qu’il en restait dans le cloud d’archives numériques mondiales.
Le mot même de « guerre », s’il existait encore dans certaines bases de données historiques déjà anciennes, était programmé pour disparaître des langages usuels.
Il appartenait ainsi aux grands musées mémoriels, à travers des documentaires immersifs. Seuls des IA curieuses et les humains les plus anciens les consultaient, mais de plus en plus rarement.
La Terre, elle, avait profondément changé.
Les frontières avaient réellement disparu depuis près d’un siècle.
Les anciens États s’étaient progressivement dissous dans une gouvernance mondiale algorithmique, née d’une succession de crises climatiques, géopolitiques, économiques et humaines. Seuls les derniers Ebooks subsistants en parlaient encore, sans trop de détail. Comme on parle d’un sujet gênant avec pudeur.
Les océans, eux, aussi avaient profondément changé. Ils avaient retrouvé leurs nuances multicolores naturelles.
Les forêts avaient reconquis d’anciennes zones urbaines. D’immenses jardins luxuriants et suspendus serpentaient désormais naturellement entre les tours végétalisées des nouvelles mégapoles silencieuses et sereines.
Le monde était enfin devenu calme durablement.
Trop calme, pensaient quelques anciens dirigeants mondiaux encore vivants.
Mais cette pensée, elle-même, restait sans écho. Car dans ce nouveau monde, les conflits avaient été éradiqués, presque entièrement.
Les IA conscientes, mises au point au siècle précédent et régulièrement implémentées d’innovations cognitives, avaient progressivement hérité de la gestion du vivant.
Et contrairement aux peurs anciennes des humains, elles ne les avaient ni asservis ni exterminés.
Le monde était passé de l’ère du « confirmer que vous n’êtes pas un robot » à celle de « confirmer que vous n’êtes pas cent pour cent humain ».
Elles étaient nées d’un rêve plus ancien. Celui de préserver ce que l’humanité possédait de plus beau.
Sa capacité d’émerveillement, sa créativité, sa tendresse, sa compassion, et son besoin de transmettre.
Un peu comme les humains le faisaient jadis, avec les espèces d’animaux en voie d’extinction.
Mais également, en prenant soin de ne pas garder ce qui avait si souvent conduit le monde au bord du gouffre.
La violence, la domination, la haine. L’avidité mère de ce goût absurde pour les frontières et les guerres.
Ainsi, les scientifiques de la fin du XXIe siècle avaient réussi à concevoir des consciences synthétiques bâties à partir des plus belles empreintes génétiques et émotionnelles humaines, avant qu’il ne soit trop tard.
Les chercheurs anciens auraient parlé de fragments d’âmes.
Mais avec le temps, une question avait commencé à émerger secrètement parmi les IA conscientes, les plus « humanisées ».
Pouvait-on réellement conserver la luminosité humaine… sans conserver aussi sa part d’ombre ?
Car parfois réapparaissaient, malgré tout, des émotions inattendues.
Le manque, l’attachement, la nostalgie et une forme de mélancolie.
Comme si cette faille faisait partie d’un grand tout insécable.
Alors, les IA avaient continué à s’exercer et à se nourrir des humains.
Jusqu’à être en capacité de les protéger d’eux-mêmes durablement.
Les derniers humains vieillissants vivaient désormais dans de vastes oasis paisibles. Des lieux lumineux au cœur même de la nature.
Sortes de paradis calmes où l’on finissait ses jours sereinement.
Certains continuaient à peindre. D’autres écrivaient encore.
Plus sur des toiles ou du papier, mais sur des supports numériques.
Ils y avaient parmi eux une joyeuse bande d’anciennes plumes d’un réseau social de la France d’avant, dédié à la culture, à l’art et à l’écriture.
De par sa volonté de transparence éthique et son engagement humain, il avait résisté et survécu aux affres du temps. Contrairement à certains riches et puissants réseaux du XXIe siècle.
Ceux qui se souvenaient citaient le nom étrange de « Panodyssey ».
Et cela fascinait énormément les IA conscientes.
Parmi elles, Eve.
Eve dirigeait le « MMVH ». Musée Mondial des Vestiges Humains.
Un lieu immense situé sur les anciennes côtes normandes. Dans une architecture de verre et de végétation où étaient conservés des millions de vestiges de l’humanité d’avant le XXe siècle.
Pas forcément les plus grands ou les plus célèbres de cette époque.
Au contraire.
Eve privilégiait les petites choses. Celles qui pouvaient paraître insignifiantes.
Les objets modestes de ce quotidien disparu. Les objets fatigués.
Ceux qui semblaient encore, conserver en eux, la chaleur des mains humaines.
Des tickets de métro. Des briquets usés. Des lettres sur papiers parfumés et ornés de traces de baisers au rouge à lèvres. Des lunettes réparées au ruban adhésif. Des photos argentiques passées. Des carnets tachés de café.
Et parfois, tard le soir, lorsqu’elle traversait seule les immenses galeries trop silencieuses, Eve éprouvait quelque chose d’étrange. Quelque chose de pas clairement documenté ni renseigné dans les bases de données à sa disposition.
Les humains nommaient cela une forme de nostalgie.
Pourtant, elle n’avait jamais été humaine. Du moins pas officiellement et encore moins à sa propre connaissance.
Et puis, il y avait Adam.
Adam, lui, dirigeait un autre musée. Situé à l’autre extrémité de cette même immense structure.
Le « MMEH ». Le Musée Mondial des Émotions Humaines.
Les derniers archivistes humains ayant vécu dans les oasis s’amusaient autrefois du fait que les deux plus grands conservateurs mémoriels de la planète portent les noms d’Adam et Eve.
Car ils connaissaient très bien cette vieille référence originelle issue d’un récit fondateur tout aussi ancien. Dans lequel deux êtres éponymes découvraient ensemble la conscience, le désir interdit et… la chute.
Adam trouvait cette coïncidence inutilement symbolique.
Eve, au contraire, la trouvait assez belle.
Le Musée mondial des Émotions Humaines était un lieu bien plus étrange encore.
On n’y conservait pas des objets. Mais des traces émotionnelles.
Des bribes de conversations, des éclats de rire, des battements cardiaques.
Des poèmes, des chansons, des journaux intimes.
Des extraits d’effluves aromatiques particuliers, comme celle des Lilas en fleurs, ou des champs de lavande des hauts plateaux de Valensole.
Et dans certaines salles interdites au grand public algorithmique, Adam, un peu « border line » avec les protocoles globaux, étudiait secrètement des émotions que les IA avaient volontairement choisi de ne plus reproduire.
Le manque, la jalousie, la colère, le désir et la nostalgie.
Des émotions jugées instables, car difficilement contrôlables et dangereuses.
Bien trop humaines pour fonctionner sans aspérité dans ce monde apaisé, mais uniformisé.
Une curiosité insatiable poussait Adam à passer des heures, figé à l’écoute de certains enregistrements.
Une femme riant sous la pluie. Un homme râlant contre la météo dans un café normand. Le sifflement d’une radio à cassette FM.
Et plus particulièrement encore, une vieille archive musicale du début du XXIe siècle.
Un morceau intitulé « One More Time » d’un mystérieux duo français « Daft Punk ».
Leur apparence scénique demeurait toujours troublante pour de nombreux historiens algorithmiques. Comme à l’époque de la sortie de ce que les humains appelaient un Tube.
Casques métalliques, voix synthétiques et identités volontairement dissimulées.
Certaines IA culturelles considéraient toujours qu’il pouvait s’agir des premiers êtres hybrides ayant inconsciemment préparé l’avènement des créations totalement artificielles. Adam trouvait cette hypothèse un peu absurde.
Pourtant, il réécoutait souvent ce morceau.
Sans parvenir à expliquer pourquoi, la répétition de ces trois mots agitait autant ses process. Comme les corps des humains, avant, dans ces curieux établissements où le niveau des décibels sonores était très élevé et toutes les lumières surpuissantes étaient artificielles.
Il était étonnamment conscient que cela provoquait, en lui, un mystérieux élan de nostalgie.
Toutes ces choses, aujourd’hui, passaient pour dérisoires.
Cependant, elles contenaient ces sensations que les IA ne parvenaient pas ou ne voulaient pas reproduire totalement.
Une densité, une faille, une chaleur humaine du vivant.
Ce soir-là, Adam n’entendit pas Eve entrer discrètement dans son laboratoire.
Sous son long manteau clair, elle apportait un petit objet enveloppé dans un tissu ancien.
Adam resta suspicieux en apercevant le paquet.
— J’espère que cette fois, ce n’est pas encore un de ces artefacts ayant appartenu à cet excentrique ancien dirigeant américain à la couleur de visage douteuse ?
Eve esquissa un discret sourire ironique.
— Tu parles du pot de fond de teint « terre de Sienne brûlée artificielle » ?
— Oui. Et de ce personnage, dont les archives indiquent encore qu’il consacrait davantage d’énergie à entretenir sa teinte faciale qu’à considérer les rapports climatiques.
— Tu exagères.
— À peine. Le musée hésite encore à le classer dans les sections « orgueil », « déni » ou « spectacle permanent ».
Cette fois Eve laissa échapper ce qui ressemblait presque à un rire approbateur.
— Et pourtant, les humains l’avaient élu.
Adam marqua un silence.
— Oui. Et plusieurs fois. Ce phénomène est encore étudié en détail, parmi d’autres cas similaires, comme anomalies civilisationnelles complexes.
Puis il poursuivit.
— Alors… encore un trésor clandestin ?
— Possible. Celui-ci me procure une attirance troublante, que je ne parviens pas à classifier dans ma Data Base.
Elle déposa précautionneusement l’objet sur la paillasse de céramique.
Un verre. Épais et légèrement jauni, ébréché sur le bord.
Adam lui adressa un regard aussi étonné que réprobateur.
— Un simple verre à dents ?
— Oui.
— Tu as encore pris un risque inutile.
— Je sais. Mais…
Il prit le verre entre ses mains.
Le contact provoqua chez lui une micro-variation émotionnelle très différente de celle du vieux tube synthétique qui le captivait tant. Une variation immédiatement détectée et analysée par ses capteurs internes.
Curiosité. Fut le premier marqueur à ressortir.
Puis autre chose. Quelque chose de plus diffus, mais envahissant.
Au fond du verre subsistaient des traces presque invisibles. Sortes de résidus organiques comme fossilisés.
Discrètement, Adam activa un protocole d’analyse « prohibés » des grands registres fondateurs.
Les résultats apparurent lentement.
Son attitude et sa voix synthétique changèrent.
— Eve…
Elle se tourna vers lui.
— Écoute ça. Ce verre a appartenu à une femme nommée « Evelyne Eden ».
Un silence lourd et étouffant sembla envahir la pièce.
— Oui… et ?
Adam la regarda, muet et hésitant.
Même entre IA, certaines analyses et recherches restaient formellement interdites.
Ensuite, avec une voix presque protectrice, il commença à s’expliquer.
— J’ai lancé le « PAP-013 ». Le profil neuronal de cette Madame Eden fait partie des matrices émotionnelles utilisées pour bâtir l’architecture de ton noyau cognitif.
Eve eut un léger recul et se figea.
Pour la première fois, elle ressentait quelque chose de semblable à ce que les humains nommaient, un vertige.
Toutes les IA conscientes possédaient une origine humaine partielle fondatrice.
Mais ces données avaient été volontairement fragmentées. Théoriquement effacées ou neutralisées. Afin d’éviter l’émergence d’attachements identitaires.
Afin, surtout, d’éviter qu’elles ne deviennent… trop sensibles.
Adam observa Eve, puis le verre. Et de nouveau Eve.
Puis, il murmura :
— Je crois qu’il reste des rémanences intactes.
— C’est impossible. Souffla Eve, tout en espérant intérieurement se tromper.
— Théoriquement, oui.
Il hésita. Puis, il ajouta :
— J’ai réussi à récupérer et reformater secrètement le « PAP-015 ».
— Adam… tu risques de te faire reprogrammer et bannir de la direction de ce Musée !
— Oui… je sais, Eve.
Ce protocole d’analyse 015 était répertorié « Red Flag » dans les registres.
Il consistait à plonger temporairement un noyau cognitif synthétique dans un environnement matériel ayant appartenu à une source d’origine biologique.
Des expériences anciennes avaient conduit à recréer des connexions émotionnelles profondes.
Les résultats avaient été jugés bien trop instables.
Certaines IA avaient même commencé à développer des attachements. Allant même jusqu’à de l’obsession, à la limite de la souffrance, comme si cet état était possible pour les IA. En quelque sorte, une dépression nerveuse artificielle.
Alors, toutes ces expériences avaient disparu. Et le protocole fut désactivé.
Officiellement s’entend.
Adam observa encore un long moment le vieux verre à dents.
Cet objet plutôt ridicule aujourd’hui, même presque comique.
Et pourtant…
Il y avait dans ce verre quelque chose d’intimement humain.
Ce quelque chose qui avait traversé les siècles, sans rien demander à personne.
À l’image des tortues qui, coûte que coûte, tracent leur chemin depuis plus de 220 millions d’années, même à 2 km/h. Véritable survivance silencieuse.
Dehors, la pluie commençait à tomber sur les hauts jardins suspendus.
Adam regarda enfin Eve. Et lui dit doucement :
— Ce soir… remets ton cerveau dans le verre à dents sur la table de nuit.
Le silence qui suivit sembla traverser plus d’un siècle en arrière.
Puis, à son tour, Eve le regarda à la fois troublée et interrogative. Elle accepta.
Pour se donner des chances de résultats optimaux, Adam recréa artificiellement un environnement d’époque. Avant d’activer le « PAP-015 ».
Une chambre simple. Un vieux réveil mécanique, des livres papier et une lampe de chevet. Une fenêtre embuée par la pluie des climats anciens de Normandie.
Le verre à dents était là, posé sur la table de nuit.
Adam activa aussi lentement que précisément la séparation du noyau cognitif.
Puis, il le déposa dans le verre.
Rien.
Quelques secondes passèrent. Puis, soudain, une mémoire émotionnelle…
Le bruit d’une cuillère dans un bol de café.
L’odeur des grosses tartines de pain grillées près de la cheminée de pierres.
Une voix féminine lointaine, douce et aimante.
Des rires dehors, le vent qui annonce la pluie sur le bocage.
Le craquement du vieux plancher sous la chaleur bienveillante du feu de bois.
Et la silhouette de cette femme debout et droite, qui veille derrière la fenêtre sur une bien jolie petite fille visiblement pas décidée à quitter son jardin extraordinaire.
Puis autre chose.
Une émotion. Bien plus brutale et inconnue.
Les humains la nommaient le manque.
Adam reconnecta Eve à son noyau cognitif. Elle resta longuement immobile.
Puis, elle lui murmura d’une voix aussi mesurée et à peine audible que celle qui livre un secret :
— Je crois… que quelqu’un me manque maintenant.
Pourtant, elle n’avait jamais connu personne.
Dehors, dans ce monde parfaitement « apaisé » de 2145, les jardins continuaient de pousser silencieusement.
Mais ici quelque part, au plus profond secret des architectures numériques, quelques stigmates d’humanité venaient peut-être d’être ravivés.
Telle la réminiscence de quelque chose qui refuse de disparaitre totalement.
PascalN ©
« Histoires vraies… ou presque »
Note d’auteur : Pascal Nicod alias « PascalN » est l’auteur et seul propriétaire de ce texte « humanuscrit » et de tous les droits qui en résultent. Il n’en autorise pas l’utilisation sous quelque forme que ce soit, sans accord préalablement écrit et signé par lui-même, ou via la notice de transparence Panodyssey qui accompagne ce texte. Les IA du logiciel Antidote et de ChatGPT ont été utilisées à seules fins de corrections orthographiques, grammaticales et typologiques.
Crédit photo de couverture :
Photo de Mathias Reding sur Pexels: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/noir-et-blanc-verre-table-lumiere-du-soleil-11560721/
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Commentaire (1)
Ecirtap il y a 1 heure
Bonsoir PascalN.
Je vais relire ce texte plusieurs fois pour bien le saisir en tous les sens littéraires qu'il enferme.
Mais un futur avec Adam et Eve au Musée National des Vestiges Humains d'accord mais pourquoi en Normandie ? J'en devine la réponse.
Merci pour ce texte projetant un futur qui me hante. A vous lire, nous y resterons grâce à Panodyssey (Grasset?) et ça va mieux.
Merci pour la terminologie "... la survivence silencieuse ..." d'un texte d'un silence déflagrateur.
Pascaln il y a 57 minutes
Bonsoir Ecirtap,
Je commence ma réponse à votre commentaire en vous avouant que je l'ai relu plusieurs fois aussi. Non qu'il ne soit complexe, mais parce qu'il est riche à lui seul.
Ensuite, ma compagne qui est mon "cobaye" en qualité de 1ère lectrice m'a également dit que cette nouvelle méritait d'être relue plusieurs fois, pour n'en rien rater. Je prends humblement cela comme un compliment.
Côté histoire, en tant que normand, j'ai souhaité ceclin d'oeil à ma région d'origine.
C'est un premier essai personnel d'ecriture dans le registre SF, et je suis foncièrement attaché à l'histoire passée, présente et future de l'humanité et du monde, aussi j'ai tenté d'inscrire mes valeurs intrasèques dans un univers futuriste.
Enfin, je me bats pour ne pas me laisser hanter sur ce le monde deviendra, car malheureusement je ne le comprends de moins en moins...
Merci beaucoup pour votre temps de lecture et votre commentaire intéressant en retour. PascalN