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Huitième mouvement — Que le vivant nous apprenne les choses solidaires
Fiction
Poésie et chanson
calendar Publié le 3 juil. 2026
calendar Mis à jour le 3 juil. 2026
time 13 min
Label de transparence créative
Tous publics
Image / Image humaine
Texte / Création humaine

Huitième mouvement — Que le vivant nous apprenne les choses solidaires

Qu’il faille maintenant élargir la solidarité au-delà de nos seuls visages, puisque nous avons trop longtemps cru que le monde se tenait devant nous comme réserve, décor, matière disponible et consommable, et que l’homme, dressé au centre, pouvait nommer, prendre, mesurer, user, abuser, sans jamais répondre de ce qu’il touchait.

Or le vivant ne se tient pas seulement devant nous : il nous traverse, nous précède, nous porte, nous survivra. Nous respirons par les arbres, mangeons par les terres, buvons par les sources, pensons avec des corps hérités d’une histoire plus ancienne que nos cités ; nul homme n’est une île, et nul vivant non plus.

Avant nous, que des mers aient monté et reculé, que des forêts aient avancé sur les plaines, que des bêtes aient ouvert des passages, que des graines aient attendu des siècles dans la nuit du sol ; que le monde ait été théâtre de géants, de formes disparues, de souffles immenses, mais aussi œuvre patiente des minuscules — pollens, mousses, lichens, insectes, bactéries, racines fines comme des cheveux.

Tout ce peuple presque invisible, sans lequel aucune grandeur ne tiendrait debout, nous apprend enfin que la vie n’est pas seulement souveraine, mais coopération obscure et souterraine.

Que le vivant soit ce feu discret qui insiste sous les catastrophes : herbe entre les pierres, oiseau revenu au fil électrique, renard traversant la périphérie à l’aube, arbre fendant le trottoir, algue portée par la marée, graine accrochée à la laine d’un mouton, champignon travaillant la souche morte.

Partout, la vie cherche passage, non toujours pour triompher, mais pour négocier, contourner, recommencer, s’allier ; et sa force ne réside pas seulement dans la puissance, mais dans l’art de dépendre sans disparaître.

Que nous appartenions à cette trame, que le sang battant en nous ne soit pas séparé du sel ancien des mers, que le calcium de nos os vienne d’étoiles mortes, que notre souffle dépende d’une feuille que nous ne verrons jamais.

Dans chaque corps humain demeure une assemblée de mondes — eau, feu, minéraux, bactéries, mémoire animale, patience végétale, poussière cosmique —, et dire Je sans entendre cette foule intérieure, c’est parler trop étroitement, puisque nous sommes des passages de matière devenue échanges de regards

Alors que la solidarité change d’échelle : qu’elle ne se limite plus à la main tendue vers l’homme, bien qu’elle commence toujours là, mais devienne attention à ce qui rend la main possible — la terre sous le pas, l’eau dans le verre, l’air dans la poitrine, le blé dans le champ, l’abeille au bord de la fleur, le ver qui ouvre le sol, l’animal partageant notre fatigue de vivre.

Être solidaire du vivant ne signifie pas tout confondre, mais reconnaître que nous ne tenons debout qu’au milieu d’alliances innombrables.

Que le pain l’enseigne encore, mais autrement, lui qui ne vient pas seulement des hommes, mais d’une grammaire de terre, de pluie, de lumière, de levures invisibles et de mains patientes.

Dans sa mie dorment le champ et le ciel, la sueur et le microbe, le moulin et le feu ; rompre le pain revient à rompre un fragment du monde, afin que chaque repas nous rende plus responsables, non plus orgueilleux, puisque manger, c’est recevoir dans son propre corps ce qui fut autre que soi.

Que la table devienne alors une école élargie, où l’on ne partage pas seulement entre humains, mais où l’on rend grâce, même sans prière, à tout ce qui rendit le repas possible : au sol qui ne fut pas stérile, à l’eau qui ne manqua point, au soleil qui ne brûla pas jusqu’à la mort, aux mains qui semèrent, récoltèrent, transportèrent, pétrirent.

Là où cette conscience disparaît, la nourriture devient marchandise pure, et le monde se retire du repas.

Que les ponts eux-mêmes ne relient pas seulement les rives humaines, mais l’eau à la ville, la pierre au passage, la patience du fleuve à l’impatience des pas.

Qu’un pont digne de ce nom ne nie pas l’abîme, mais le reconnaisse et le rende praticable, afin que toute relation juste apprenne, non à supprimer la distance entre les êtres, les espèces, les peuples, les générations, mais à la traverser sans violence.

Que se dressent des ponts visibles — arches de pierre, passerelles de bois, câbles tendus au-dessus des torrents —, mais que se construisent aussi des ponts sans architecture : le regard posé sur une bête sans mépris, le jardin laissé aux insectes, l’enfant à qui l’on apprend le nom des oiseaux, la ville rendant une place au fleuve, le paysan connaissant son sol comme un visage, le marcheur ramassant son déchet sur le sentier.

Chaque geste qui reconnaît une interdépendance construit une rive vers l’autre vivant.

Quant aux fleuves, qu’ils parlent la langue la plus ancienne du lien, naissant parfois d’un filet presque risible sous une pierre, puis rassemblant des sources, des pluies, des neiges, des terres, des limons, des villes, des ports, des souvenirs.

Nul fleuve n’est seul : il est peuple d’eaux, portant ce qu’on lui confie et ce qu’on lui inflige, sachant nos lavages, nos déchets, nos prières, nos noyades, nos fêtes, nos industries, nos enfants penchés sur les quais — mémoire qui coule et nous oblige.

Qu’une ville qui oublie son fleuve oublie son propre corps, durcissant ses berges, enterrant ses sources, accélérant ses eaux, jusqu’à ce que ses habitants apprennent eux-mêmes à circuler sans séjourner.

Mais qu’une ville rende à l’eau une respiration, qu’elle laisse des arbres descendre vers les rives, des enfants regarder les remous, des oiseaux revenir, des passants s’asseoir, et quelque chose de la cité redevient humain : la pierre se souvenant qu’elle fut montagne, la place qu’elle fut sol, la foule qu’elle fut communauté possible.

Qu’il ne s’agisse pourtant pas d’idéaliser le vivant, puisque la nature n’est pas image tendre accrochée au mur des villes : elle dévore, brûle, noie, reprend ; les tempêtes arrachent, les sécheresses fendent, les maladies passent de corps en corps.

Mais même cette dureté enseigne que vivre n’est jamais posséder sans limite, que toute puissance se croyant séparée devient destructrice, et que toute fragilité reconnue peut devenir alliance.

Que la solidarité du vivant exige donc une autre humilité, non l’humiliation de l’homme, mais sa juste place : être humain ne signifie pas sortir du vivant, mais répondre davantage.

Notre conscience n’est pas une couronne posée sur le monde, mais une charge : voir oblige, nommer oblige, prendre oblige, construire oblige, et là où nous savons dépendre, nous ne pouvons plus agir comme des maîtres sans dette.

Qu’il faille réapprendre les noms — chêne, froment, mésange, source, lichen, limon, abeille, pluie, patience —, puisque ce que l’on ne nomme plus devient vite disponible à la destruction.

Que l’enfant sachant distinguer un pinson d’un rouge-gorge ne regarde déjà plus le monde de la même manière, et que le nom juste ne soit pas possession, mais salutation, manière de dire : je te vois dans ta forme propre, je ne te réduis pas à mon usage.

Que la poésie ait ici sa tâche : rendre au vivant sa présence, non parler à la place de l’arbre, de l’eau, de la bête, mais empêcher que nous les rendions muets par indifférence.

Qu’une phrase puisse rouvrir l’oreille, faire entendre la pluie autrement que comme météo, le sol autrement que comme surface, l’animal autrement que comme fonction, le ciel autrement que comme plafond ; non pour remplacer l’action, mais pour préparer le regard sans lequel toute action se dessèche.

Que ce qui se joue ne soit pas seulement la survie des paysages, mais la qualité même de notre âme commune ; qu’un peuple ne sachant plus écouter les oiseaux, toucher la terre, respecter l’eau, s’asseoir sous un arbre sans vouloir aussitôt l’exploiter, perde quelque chose de sa propre langue intérieure.

Il deviendra peut-être plus riche, plus rapide, plus équipé, mais plus pauvre en monde. La pauvreté en monde n’est que pauvreté en humanité.

Qu’être solidaire du vivant signifie aussi entendre les générations qui ne sont pas encore nées ; celles qui ne votent pas, ne parlent pas dans nos assemblées, ne frappent pas à nos portes, et qui pourtant dépendent déjà de nos gestes.

L’enfant de demain boira peut-être l’eau que nous aurons épargnée ou souillée, marchera dans l’ombre que nous aurons plantée ou détruite, recevra une terre encore capable de donner ou un héritage de poussière, puisque l’avenir a déjà faim dans les corps qui ne sont pas déjà là.

Alors que la solidarité du vivant devienne promesse et discipline, commençant par des gestes modestes — planter, réparer, économiser, protéger, transmettre, laisser une part sauvage, rendre une rive, apprendre un nom, partager l’eau, ne pas prendre toute la place.

Qu’elle se poursuive dans les lois, les villes, les écoles, les champs, les maisons, les manières de produire et de célébrer, non comme sentiment vague, mais comme manière d’habiter.

Et que ceci soit dit avec gravité : nous ne sauverons pas le monde en l’aimant dans les nuages. Il faudra l’aimer dans les usages, dans les seuils, dans les choix, dans les renoncements.

Aimer l’eau en ne la souillant pas, aimer l’arbre en lui laissant le temps, aimer l’animal en cessant de ne voir en lui qu’une chose utile ou gênante, aimer la terre en acceptant qu’elle ne soit pas notre propriété, mais la condition offerte de notre passage.

Que la solidarité la plus haute ne descende donc pas seulement vers l’autre homme, mais s’étende horizontalement à tout ce qui respire, pousse, rampe, coule, germe, s’abîme, pourrit, renaît.

Qu’elle ne confonde pas les formes de vie, mais les relie dans une même reconnaissance — rien ne vit seul, rien ne dure seul, rien ne reçoit sans rendre —, et que l’homme, acceptant cette loi profonde, ne perde pas sa grandeur, mais la délivre de l’orgueil.

Que tout ici soit alliance : pain, pont, fleuve, arbre, bête, enfant, ville, champ, pluie, tout appelant, tout réclamant, tout exigeant une réponse.

Que le monde ne soit pas muet, qu’il exige de nous d’être dignes de la relation ; et si nous savons encore écouter, ralentir, rompre le pain sans oublier le grain, traverser le pont sans mépriser le fleuve, bâtir la ville sans étouffer la terre, alors peut-être le vivant reconnaîtra en nous non ses maîtres, mais ses gardiens provisoires.


Propriété intellectuelle et crédits
© Texte principal Noème Elhaz

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