CANTIQUE DES HORIZONS
Entre mer et silence intérieur,
ce chant traverse les paysages de l’absence et de la présence amoureuses.
Des cités mouvantes aux forêts muettes, des Balkans enneigés au Taj Mahal sous l’orage,
souvenirs enfouis et espoirs renaissants accompagnent le voyage.
Une goutte d’eau, une libellule, une pivoine sous le vent...
Je voudrais m’élever vers l’horizon, là où la mer s’étire sans bornes et où chaque vague déploie ses fureurs blanches, flammes d’écume sous le vent fou. Je suis l’enfant secret de la nuit profonde, celui qui marche entre les étoiles vers ce champ céleste. Au point du jour, je touche enfin cette frontière sacrée : le temps s’efface, le monde se suspend dans un souffle.
Bienvenue ! Bienvenue à bord de cette mer immense, où grondent des voix ancestrales, chargées de secrets enfouis sous les siècles. Moi, devenu le vaste monde tout entier, baigné dans la clarté pure des étoiles, je me fonds dans l’étonnement du voyage qui brave les distances et efface les frontières. Des mouettes s’enivrent dans l’air salé, se querellent en danses vives sur les galets polis de l’attente éternelle.
Je regarde les images d’un enfant figé dans un rêve sans fin – années fanées de notre enfance où la brume d’argent enveloppait les toits des temps anciens. Je fouille les strates de mes souvenirs ; les jours disparus surgissent comme des racines anciennes tendues hors du sable.
Ton corps si proche du mien, sous la pluie silencieuse des étoiles filantes. Après l’enlacement, après sept couchers de soleil sur la mer mouvante, la chaleur de ton rire s’élève aux quatre vents du monde, ardente, et nous glissons, légers, emportés comme l’écume loin du rivage oublié.
Dans l’abîme sombre du chagrin, ton absence crie et déchire comme une gifle du silence. Cœur fracturé, je poursuis ta trace disparue, cherchant l’écho de ta présence dans le vide laissé derrière toi. Dans la mémoire, tes yeux – univers entier, monde-miroir où la lumière dorée du soir ramène mes regards éperdus – rendent à ton visage la limpidité de l’eau claire du matin. J’effleure ce regard ; le monde y affleure.
Sous le grand soleil, tu scrutes le monde au bord de la mare, où le jardinier taille patiemment les aiguilles du pin. Dans tes yeux fertiles tremble l’eau ; l’histoire y murmure – éternelle et discrète –, franchissant le mur des âges oubliés.
Un insecte se tient sur ma pousse de bambou. Sous la pluie fine d’automne, mon village réapparaît ; loin de la terre natale, le mal du pays gémit en moi – montagnes enneigées des Balkans, spectres et racines d’un passé qui me hante.
Je traverse sept villes à toute vitesse vers ce refuge où vit ma mère. Entre le passé rural et la ville en vacarme se dessine une frontière mouvante. Au petit matin, je pose calmement un baiser sur mon fils ; les fleurs blanches du champ gardent la fraîcheur de cette aube des naissances. Le rire léger des infirmières s’éparpille dans le couloir. Ailleurs, les enfants éclaboussent l’onde claire de leur jeunesse sans tache.
De cette aube des délivrances, je garde une lumière que les paysages recueillent ; elle accompagne mon regard jusque dans le silence des arbres. Le dos contre le sol de la forêt, j’écoute le bois murmurer et contemple le ciel s’étendre sur Mers-les-Bains – fragment d’éternité flottant entre nuages et mélèzes. Leurs ombres s’allongent sur la mémoire intacte. Là-haut, sur la falaise, la maison rêvée défie le temps ; au-dessus d’elle demeure le ciel gris et profond.
À la lumière déclinante, les mots de la page que je lis dansent et papillonnent comme des présages ailés, promesses frémissantes de mai dans l’air pulsatile du printemps. La libellule s’élance entre les nénuphars, tandis que la pivoine, les dents-de-lion, le lilas en cape blanche et les coquelicots composent le paysage. Sur leurs saignées rouges passe le vent, emportant avec lui souvenirs, douleurs et espoirs mêlés.
Avec la pluie revient ce que le regard croyait tenir à distance, et le souvenir change de ciel. Maudite soit l’averse sur le marbre éternel du Taj Mahal : sous l’orage, la tristesse s’inscrit en forme d’eau. Le silence se fait compagnon des jours bons comme des jours cruels. J’y dépose mon havresac ; les pensées vaines s’éloignent, comme emportées par le torrent où se lave un moine.
Une bêche rouillée reste accrochée au mur d’une grange. Je glisse vers une maison vide. Les épingles tombent des gestes défaits, comme des étoiles sur la neige innocente, tandis que nos pas s’effacent déjà. Je cherche à me mirer dans les yeux où s’ouvre l’infini du possible. Un papillon bleuâtre effleure mon torse, y dépose un instant le frémissement de sa vie, puis s’envole vers les hauteurs où s’épanouissent nos rêves. Le battement du cœur résonne, tambourin du soir, écho secret qui relie deux amours sous le vieux pont : un baiser profond comme le murmure de l’océan.
Les loutres jouent doucement dans l’étang, tandis que la brise s’empare de leurs secrets pour les porter à l’autre rive, où une échelle semble grimper vers le ciel d’or liquide du couchant. Une goutte d’eau, sphère parfaite, contient un univers. Le parfum de la glycine s’élève en prière païenne, douce et sacrée ; la roue tranquille d’une bicyclette accompagne avec lenteur la danse discrète des champs ondoyants.
La joie éclate dans chaque bourgeon, dans chaque feuille de vigne vierge. Elle vibre aussi dans la promesse d’un retour vers la maison après l’absence. Le chemin traverse la solitude urbaine : ses boutiques enferment les rêves, tandis que les saules pleureurs murmurent une langue oubliée. Sur le sentier, l’ombre d’un arbre joue avec la mienne ; le cultivateur de navets poursuit ses petits gestes dans la terre. Sous les étoiles veillent nos vies mêlées en une pluie d’or et d’oubli.
Je reviens au bord de l’absence, là où le manque creuse son infini et où ton départ a laissé un gouffre insondable. Pourtant, dans la mémoire, ta voix se mêle encore aux parfums, aux rires et à la chaleur. Au tournant silencieux d’un escalier, le passé se fait présent dans les reliques d’un amour enfui. Sur le piano, un bronze et un recueil de poèmes accordent leurs silences à la mémoire suspendue. Je bois le thé dans le silence complice des matins solitaires, attendant un signe, un murmure porté par le chant d’un oiseau, un message à travers l’espace infini. Dans le reflet de l’eau, je cherche ton image fugace ; la mer murmure ton nom sous la pluie fine des souvenirs évanouis.
Je ne quitte pas le silence de la maison, mais en lui s’ouvrent à nouveau les horizons de ton visage. Je volerais, oui je volerais jusqu’au lieu où tes pas, à jamais effacés, dansent encore dans ton absence. Tes traits – tessiture d’univers – recréent les cartes mouvantes du ciel et des ténèbres. Ta bouche marque la frontière entre le possible et le rêve ; ton front ouvre le désert immense, là où le vent porte le rire des feuillages ; tes cheveux crayonnent des rivières, et tes yeux en colorent l’étendue de bleu. Le temps demeure suspendu. L’instant devient une terre nouvelle sous une pluie d’étoiles. Autour de toi danse la lumière, jusque dans la nuit la plus obscure.
À l’aube, dans la mémoire du jardin clos, l’insecte se pose sur ta main ouverte. Dans le miroir de ton regard, je retrouve mes traits. Le jour se lève encore sur ton visage ; entre clarté et ombre s’ouvre un espace plus vaste, où nos regards se rejoignent.
Je contemple l’univers dans tes yeux. Face à l’océan, le vent porte ton nom jusqu’à mes rivages. Je vole, porté par l’amour immortel, vers cette lumière où résonnent encore les murmures des jours passés – là où ton rire grave annonçait le présent d’une éternité tellement fragile…
Crédit photo : Image par SnapwireSnaps_Pixabay.
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