La Promotion
La Promotion
— Pierre, t’as entendu ? Le management commence à virer des gens, certains sont appelés.
— Ah merde, répondit Pierre, qui n’en pensait pas moins.
Car pour Pierre, se faire virer aurait été une délivrance. Son entreprise était vieillissante, plus dans le coup et cela faisait quelques mois que tout le monde s’attendait à un dégraissement, dégraissement qui avait commencé ce matin.
Pierre alla à sa place, brancha son PC et regarda autour de lui ; l’ambiance était pesante, à croire que seul lui voulait se faire licencier. Il en avait marre de ce travail : 10 ans à faire la même chose, à essayer de comprendre ce que voulait le management et à recoller les pots cassés devant les clients. Il n’attendait plus que cela : toucher son argent et s’en aller afin de réaliser ses projets personnels : faire le tour du monde, apprendre à cuisiner, etc.
Une fois le tout branché, il décida de rejoindre le coffee corner où les discussions battaient leur plein.
— Salut Josianne, comment ça va ?, dit-il.
— Oh, comme tout le monde.
Comme tout le monde sauf moi, pensa Pierre.
— T’as entendu pour Patrick, demanda-t-elle ?
— Patrick ? Notre manager ?
— Oui, ce matin, il a été viré. Il n’a même pas eu le temps de défaire son sac qu’ils sont venus le chercher.
— Oh non, répondit-il, alors qu’intérieurement, il pensait : « oh la chance ».
— Tu te rends compte, 60 ans et mis à la porte.
— Oui… quelle horreur... Mais... mais qui sera notre chef alors ?
Mais Josianne n’eut pas le temps de répondre, interrompue par l’arrivée de Marie-Madeleine qui était le point de contact RH pour toute l’équipe de Pierre et, de facto, celle qui allait dégraisser l’équipe.
— Pierre, tu peux me suivre, dit-elle abruptement.
— Euh… Oui.
Et tous les deux prirent l’ascenseur dans un calme monastéral pour rejoindre le 5e étage. Là, Marie-Madeleine fit patienter Pierre dans une petite pièce neutre, voire clinique tant le blanc plastique était dominant. Seuls les pieds gris de la table coincée entre deux chaises détonaient.
Pierre sourit car cette pièce, il la connaissait bien. C’était ici, sur la même table, sur la même chaise que, dix ans plus tôt, il avait signé son contrat d’engagement et, comme un signe du destin, cela serait au même endroit qu’il recevrait son C4, son document de délivrance.
Seul dans la pièce, en attendant Marie-Madeleine qui était allée chercher les papiers, il se disait que tout ce qu’il avait mis en place pour se faire virer allait enfin payer. Par exemple, depuis quelque temps, il abusait du homeworking, chose que le middle management détestait (Patrick lui faisait des remarques toutes les semaines). De même, il n’avait plus participé aux sorties d’équipe, chose qui, de toute façon, l’avait toujours embêté. Bref, plein de petits détails qu’il savait que les algorithmes des ressources humaines analysaient pour décider qui virer et qui garder.
Marie-Madeleine revint, une farde à la main.
« Ah, le saint-graal », pensa-t-il en essayant de lire ce qu’il y avait d’écrit.
— Bien, ça ira vite, commença-t-elle. Cela fait 10 ans que tu travailles avec nous, n’est-ce pas ?
— Oui. Mais ce n’est pas grave, je n’ai pas d’enfants, j’ai plein de rêves. Je pense d’ailleurs aller vers d’autres horizons, d’autres fonctions, d’autres responsabilités.
— Eh bien justement. On aimerait que tu prennes le poste de Patrick.
— C’est parf… Quoi ??
Une promotion, pensa-t-il ? Mais… non. Je ne veux pas une promotion, je veux changer de vie. Pourquoi on me propose une promotion ? Pire, celle de mon ancien chef, le poste que je ne veux pas tant je sais l’horreur de la tâche.
— Euh… c’est-à-dire ? Pour... Pour... Pourquoi moi ?
— Nous avons regardé tes stats et elles ont révélé que tu travaillais plus qu’on n’en demandait. Tu commences tôt, très tôt, tu travailles même le week-end.
— Le week-end ?
— Oui, il y a trois semaines, tu t’es connecté samedi. L’algorithme a adoré.
Pierre réfléchit. Il y a trois semaines ? Qu’avait-il fait ? Mais cela lui revint assez vite. Il ne s’était pas connecté pour travailler : il était parti en vacances sans prendre congé et s’était simplement connecté le samedi pour lire ses mails afin de vérifier qu’il ne s’était pas fait prendre.
— Oui, enfin… c’était… juste une connexion.
— C’est exactement le genre de profil qu’on cherche, des gens qui en veulent.
— Je… je…
— Je ne comprends pas, tu m’as l’air déçu.
Sans déconner, pensa Pierre.
— C’est-à-dire que… pour être franc avec vous, je n’ai pas besoin que mon salaire augmente.
— Oh, rassure-toi, c’est une promotion, pas une augmentation.
— Ah...
— Tu vois, tout va bien. Hihi.
Pierre réfléchit. Il était coincé et se sentait obligé de dire la vérité.
— En fait, j’aimerais me faire virer… si possible.
— Pardon.
— Ben avec la réorg, cela fait un certain temps que je voulais démissionner, mais si je peux avoir l’argent en plus…
— Si tu veux démissionner, fais-le.
— Oui, mais alors je ne touche rien.
— Oui, je comprends le problème. C’est triste pour… toi.
Silence.
Pierre sourit, conscient de son absurdité.
— Vous ne pouvez vraiment pas ?
— Pierre, tu es au courant que si on fait une réorg, c’est justement pour faire des économies d’argent ?
Un autre silence s’installa.
— Bon, dit Pierre. Voilà, voilà… Et je suppose que c’est effectif…
— Immédiatement, coupa Marie-Madeleine.
— Évidemment.
Pierre se leva, se dirigea vers la porte… mais s’arrêta au dernier moment. Il se crispa à en arracher la poignée et dit :
— Vous êtes gonflés, vous, les RH… Je suis sûr que vous savez que je veux être licencié, et au lieu de cela... Vous me donnez un job encore plus pourri.. C’est n’importe quoi.
— Je ne peux rien faire pour toi.
Pierre s’énerva.
— Si, virez-moi. Oh bordel, là tout de suite, même la faute grave je prends. C’est une question de principe, virez-moi. Allez-y, montrez votre machiavélisme.
— Et comme ça tu nous fais un procès ?
Pierre perdit le fil.
— Non... Pas un proc... Oh et puis merde.
Pierre posa son smartphone sur la table puis commença à déboutonner sa chemise.
— Mais Pierre, qu’est-ce que tu fais ?
— Je te fabrique une preuve, dit-il torse nu.
— Mais enfin Pierre, il ne faut pas.
— Vous me virez ? demanda-t-il.
Marie-Madeleine ne répondit pas.
— Dix ans à trimer et même pas foutus de me rendre un service. Maintenant c’est décidé, je prends ma vie en main.
Et sous les yeux étonnés de Marie-Madeleine, Pierre lui montra ses deux cloches et la tour qui va avec.
— Allez, viens, on va prendre une photo.
Il s’avança, prit son appareil, se mit derrière Marie-Madeleine en s’assurant que ses parties étaient bien cadrées et fit un selfie d’elle et de lui. Elle avait une tête dégoûtée, lui se forçait à sourire.
— Voilà ta preuve, je te l’envoie et je me casse de cette boîte de merde.
Pierre prit la porte sans demander son reste, n’ayant sur lui que ses chaussettes et son GSM.
Marie-Madeleine, encore choquée, n’avait pas quitté la pièce. Elle regarda la notification de la photo qui venait d’arriver sur son propre GSM et seul l’arrêt des cris féminins au loin lui fit comprendre qu’il avait quitté l’étage.
Pierre se regarda dans le miroir de la cage en métal, mais il ne voyait pas un homme nu, mais un homme heureux qui maintenant avait pris son destin en main.
Les portes du rez-de-chaussée s’ouvrirent sur un groupe de jeunes filles.
— Mesdames, dit-il.
Et Pierre continua dans le grand hall du bâtiment qui donnait sur l’extérieur. Là, il recroisa Josianne.
— Pierre ? Mais qu’est-ce qui se passe ?
Pierre se retourna, la regarda et s’approcha.
— Josianne, dit-il. Tu m’as cassé les couilles tellement de fois, mais je t’adore, tu sais.
Et il la prit dans ses bras, la porta et fit un tour.
Josianne lâcha tout ce qu’elle avait, mais ne toucha pas Pierre, un peu dégoûtée par sa peau humide et transpirante.
Pierre la reposa et se dirigea vers la sortie.
— Ciao, bande de nazes.
Sur la grande rue enneigée devant son bâtiment, des passants regardaient l’hurluberlu sans vêtement tandis que d’autres se forçaient à faire comme s’ils ne voyaient rien. Le trottoir était blanc et la route dégagée et un vent d’hiver s’était installé. Pierre n’en eut cure et écarta les bras vers le ciel pour crier : « ENFIN LIBRE ! », puis resta figé comme attendant une réponse. Mais personne ne lui répondit.
Il regarda autour de lui, regarda son entrejambe et se dit :
« Je suis libre… mais il fait froid. »
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