L'Escarpin rouge
Comment une paire de chaussures peut faire basculer un destin
Daniel conduit presque machinalement. Il essaie de se concentrer sur sa musique pour ne pas entendre les enfants se chamailler, Marie raconter sa énième anicroche avec ses collègues de bureau et belle-maman répéter à sa fille qu’elle devrait changer de boulot, que son chef a mal réagi, qu’elle mérite mieux que ça… à peine une heure de route, et il a déjà la tête comme une Cocotte-Minute, Daniel, avec deux poignées et un souffleur, prête à exploser ! Ah elles promettent d’être sportives, ces vacances en famille ! Depuis qu’elle est veuve, la grand-mère est devenue insupportable. Capricieuse, presque insolente, une vraie gamine ! Mais pourquoi a-t-il accepté d’emmener Mamy Françoise en Bretagne avec eux ? Peut-être par culpabilité envers son épouse, parce qu’il avait eu honte en pensant à ce qu’il avait fait soixante-douze heures avant le départ ?
Daniel et Marie s’entendent bien. Certes, leurs plus beaux jours sont derrière eux, mais ils s’aiment encore sincèrement après 15 ans de mariage. Pourtant, depuis la naissance de Juliette, leur second enfant, on peut dire que leur couple s’est étiolé. Peu à peu, au fil des mois et au long des années, presque imperceptiblement, le feu qui les habitait l’un l’autre, et l’un pour l’autre, s’est étouffé. De leur amour mutuel et flamboyant, il ne reste que quelques cendres oubliées. Les vicissitudes de la vie quotidienne, la routine professionnelle, la monotonie familiale ont eu raison de leur complicité d’antan sans qu’ils s’en rendent compte. On ne fait même plus l’amour ! soupire Daniel en secret, tout en dépassant une colonne de poids lourds. Ou alors une fois par mois, au mieux.
C’est sans doute pour ça qu’il a craqué, samedi dernier. Bien sûr, Marie est toujours désirable et attirante. C’est une belle femme, à l’aube de sa quarantaine. Mais elle ne semble plus intéressée par les plaisirs érotiques et charnels. D’ailleurs, a-t-elle un jour été portée sur le sexe ? Daniel ne se souvient pas avoir eu de séance intime extraordinaire avec son épouse. C’est lui qui doit prendre les devants. Marie, désormais, a l’air de se plier plus par dévouement que par volupté ou excitation. Hormis cela, il n’a rien à reprocher à sa femme. Elle est une compagne attentionnée, une maman exemplaire pour Octave et Juliette. Le seul problème, c’est que Daniel a besoin de sexe, de plus de sexe. Avec les années, presque paradoxalement, cette nécessité ne cesse de grandir. Et lui qui se disait que le temps et l’âge calmeraient un peu sa libido !
En jetant un coup d’œil automatique dans le rétroviseur intérieur, l’homme s’attarde quelques secondes sur sa belle-mère. Elle est quand même bien conservée, la belle-doche ! Il n’y avait jamais vraiment fait attention, mais elle doit être encore agréable à regarder en maillot de bain. Ouais, ça devait être une sacrée belle femme, à ses trente ans. On voit qu’elle prend soin de son corps, de son visage. D’ailleurs, elle se maquille tous les jours. C’est assez discret, mais plutôt efficace : elle ne fait pas son âge. Si ça se trouve, elle est méchamment portée sur le sexe ! Peut-être que ça saute une génération !? Tiens, elle lui rappelle son coup de l’autre soir au carnaval : la donzelle avait un peu la même voix que Mamy Françoise. Hihi ! Mais en moins haut perchée, tout de même. Eh oui, samedi dernier, pour la première fois de sa vie, Daniel a trompé Marie.
C’est une de ces soirées à thème qu’on organise tous les deuxièmes week-ends de juillet dans le voisinage. Cette année, c’est bal masqué. Costumes excentriques de rigueur. Dan et son pote Pascal — un sacré luron, celui-là ! — s’y rendent sans leurs femmes, qui préfèrent papoter entre elles à la maison. Le premier est habillé en Zorro avec bandeau noir et fausse moustache, le second en bagnard dans un pyjama rayé bicolore. Daniel n’est pas un adepte de ce genre de fête, mais l’idée de décompresser après le boulot, la perspective de célébrer le début de ses vacances et l’envie de se détendre avec son copain l’ont convaincu. Petits fours, alcool, plaisanteries douteuses, grivoiseries, alcool, petits fours… Tout se passe comme si les déguisements exonéraient les convives de toute convenance civique, comme si les masques garantissaient l’impunité pour une totale liberté de mœurs. Dans cette ambiance électrique digne d’une soirée étudiante, Daniel se retrouve, il ne sait trop comment, au bras d’une femme toute de noir vêtue et portant un épais loup vénitien.
Dans le brouhaha de la fête, elle lui susurre des mots inattendus à l’oreille. Pour toute réponse, Dany lui prodigue des caresses suggestives, auxquelles elle réplique volontiers par des attouchements provocants. Il est saoul, elle est ivre, la pénombre les soustrait aux yeux des convives. Il entraîne sa conquête d’un soir dans la voiture familiale, garée derrière la mairie. Sans même prendre le temps d’ôter leurs vêtements, Zorro honore la courtisane. Le monospace est secoué par des soubresauts incongrus, tout danse autour d’eux, ils sont le centre du monde ! Daniel transpire et n’y voit plus rien, sous son accoutrement de vengeur masqué ! La seule chose qu’il remarque, c’est cette paire de chaussures rouge-écarlate à talons carrés, avec une fleur de velours noir sur la lanière. Il faut dire que la ribaude a les jambes en l’air, ses pieds s’agitent en cadence sous son nez, il ne peut pas les manquer ! Peu importe, il passe un bon moment, et elle aussi, à en juger par les feulements rauques qui traversent le masque vénitien. Mais les amants sont soudainement interrompus par une voix masculine en détresse : « Dan, tu es là ? Dan ? Danieeeel ?! » Bon sang ! C’est Pascal ! Il l’a complètement oublié ! La sylphide, paniquée, ouvre silencieusement la portière et s’échappe dans un coup de vent insonore. Le mari adultère range sa libido et, tentant le tout pour le tout, sort de l’arrière de l’automobile, les yeux hagards et chargés d’alcool : « Je me reposais un peu dans la voiture. Je crois que j’ai trop bu, je ne me sens pas bien… »
Les cris de Marie arrachent Daniel à ses souvenirs coupables. Un tracteur importun se rapproche dangereusement, attention ! Dans un sursaut de lucidité salvatrice, il enfonce in extremis la pédale de frein pour ne pas emboutir le vieux Massey Ferguson ! Les enfants sont choqués, sa femme est hystérique et belle-maman, sous la force de l’arrêt centripète, est presque aplatie derrière le siège conducteur ! Mais tout le monde est sain et sauf, Daniel a évité le pire. Il a juste usé un peu de gomme sur l’asphalte. Au moment de dépasser enfin le véhicule agricole, il sent que quelque chose bute dans son pied gauche. Il jette un œil rapide vers les pédales et aperçoit… Qu’est-ce que c’est que ça ? Non, ce n’est pas possible !? C’est un accessoire qu’il reconnaîtrait même en enfer ! Un soulier rouge-écarlate à talon carré, avec une fleur de velours noir sur la lanière ! Le mari doit s’y prendre à deux fois pour être sûr de ne pas avoir une vision. Sa culpabilité lui joue des tours ! Non, il y a bien un escarpin rouge à fleur noire gisant à ses pieds, dans sa voiture. Cette femme le poursuit jusque dans sa vie familiale.
Daniel réfléchit à toute allure. La nymphomane en costume vénitien a dû laisser échapper une de ses chaussures dans sa fuite. Telle une Cendrillon de malheur ! Et le coup de frein brutal a certainement fait glisser l’accessoire sous le siège de son carrosse. Apparemment, personne n’a vu l’escarpin. Marie aurait déjà réagi en lui demandant des comptes. Vite, le cacher dans le vide-poche latéral ! Il ne manquerait plus que Mamy Françoise tombe dessus par inadvertance ! Voilà, maintenant, il faut trouver une solution pour s’en débarrasser. Prétextant de ne s’être pas encore remis de ses émotions avec le tracteur, Dany s’arrête dans la première station essence. Pause-café et pause vidange pour tout le monde ! Et pause poubelle pour jeter incognito l’indice compromettant. La belle-mère commence à s’endormir, inutile de la déranger. On peut reprendre la route en toute sécurité, en toute quiétude.
Le reste du voyage se déroule sans encombre. Les enfants se sont calmés, Marie pose tendrement une main délicate sur la cuisse de son époux, mamy Françoise se réveille avec indolence… Arrivés devant le camping, Octave et Juliette sortent à toute allure de la voiture et courent déjà en direction de la plage. Marie se rend à l’accueil pour prendre possession de leur mobile home. Daniel, encore assis au volant, prend le temps d’une bonne pandiculation, tandis que la belle-mère s’affaire à l’arrière du véhicule. Le gendre s’inquiète :
- « Tout va bien, Françoise ?
- Figurez-vous que je ne trouve plus une de mes chaussures. Je les ai enlevées pour me reposer. Je les avais laissées là, et une a disparu… »
Non, Daniel a dû mal comprendre.
- « Comment ça, une de vos chaussures a disparu ? Elle est comment, cette chaussure ?
- Mais vous savez, des escarpins rouges, avec des talons carrés, et une fleur noire sur la lanière. Je les ai achetés la semaine dernière ! Elles sont toutes neuves, j’aimerais bien la retrouver ! »
Tétanisé au volant de sa voiture, Daniel n’entend plus les explications de mamy Françoise. Mille pensées se bousculent dans sa tête. Il n’ose même pas regarder sa belle-mère dans les yeux de peur d’être pétrifié par une révélation inavouable ! Se pourrait-il que… non, non, impossible ! Oh mon dieu, mais quelle horreur !
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