Cène cabale
Chaque bouchée, je l’ai d’abord salivée de l’esprit, puis goûtée du regard, touchée à pleines narines...
J'en ai perçu la moindre subtilité, simultanément, depuis chacune des zones de ma langue.
Cela faisait des mois que je me préparais à ce repas spécial. Sa renommée avait rendu l’attente à peine supportable. Des jours entiers passés à l’imaginer en nature morte, posé sur une table éclairée d’un simple filet de lumière, se faufilant au travers de la meurtrière qui me sert de fenêtre. Le jour de la dégustation est enfin arrivé. Je sais que le temps est compté et que la fin va arriver. Là, sous mes yeux, je réalise combien il est précieux d’en savourer la moindre particule.
Je sors de table les babines encore humides et lève les yeux au ciel. Je suis rempli de nourriture et de gratitude. Ce moment divin s’est écoulé à lente allure, semblable à celle que j’ai vécue quelques années auparavant.
Au moment de cet accident à l’été 2006, lorsque le temps s’est suspendu, me laissant observer aux grains détaillés de la catastrophe en cours. La voiture, moi au volant, venait de glisser sur une plaque d’huile. J’avais perdu le contrôle.
Mon corps entier fut le témoin de ma passagère, incrédule, entrer en collision frontale avec le massif rocheux qui nous faisait face, et qui lui promettait un choc brutal imminent. J’entends encore ce feuilleté humain craquer sous le poids du métal. Les os brisés me partageant généreusement leur croustillement singulier. Je sens aussi vivement l’odeur de la sauce, musquée aux épices exotiques, produite par son jus corporel mêlé à la fumée chaude du capot fraîchement carambolé.
Ce repas a le goût doux-amer du grandiose qui n’arrive que rarement. Il a cette élégance de me rappeler la naissance de mon art. C’est à la suite de cette expérience de mort subite, que j’eus la révélation de ma vocation. J’entrepris alors une initiation minutieuse qui transforma mon être en profondeur, et donna du sens à ce que l’on nomme trivialement La Vie.
J’ai apprécié toutes les facettes de ma quête existentielle. Le garçon frêle de cette époque, s’est découvert un véritable don pour débusquer les saveurs les plus délicates que le créateur a offertes en cadeau à la Terre.
De telles explosions gustatives se méritent : elles requièrent un palais dont les sillons aiguisés captent les nuances d’un morceau choisi et d’une cuisson maîtrisée. Cela demande un entraînement patient et exigeant, parsemé d’essais-erreurs riches d’apprentissages. La formation dévoile les secrets d’une observation véritable, au-delà du simple regard. Aujourd’hui, ce jeune homme fébrile a le jugement sûr et la confiance des audacieux tranquilles.
Il est loin le temps de ma première expérience gastronomique… Le filet de chair expulsé de la partie intime de ma passagère fut steaké à même le bitume brûlant des routes estivales de Corse. Cette pulsion intense venue des tréfonds de mon âme animale s’en saisit sur le vif, et me fit connaître l’extase pour la première fois. Tendre et persillé à souhait, une texture à fibres marquées et aux teintes légèrement minérales. Le menu fit succomber mon ventre dans une recherche insatiable de délicieux.
J’eus le bonheur immense, non pas de manger, mais de donner à mes papilles la chance de côtoyer l’unicité de centaines de cadavres exquis. J’ai fait la connaissance du sublime, du merveilleux, du remarquable !
Je me lèche une dernière fois la surface des lèvres, sans oublier les commissures. Je ne voudrais manquer aucun suc restant.
Des pas lourds remontent le couloir. Ils se rapprochent et cessent de se mouvoir devant moi.
Un visage bouge la bouche pour me demander de reculer. La petite grille qui nous sépare s’ouvre et deux mains s’y glissent. Le plateau sur lequel ne demeurent plus que les couverts, est retiré de ma cellule. L’air dégoûté de ce baraqué me révèle son ignorance culinaire.
Il se retire, laissant apparaître derrière lui un prêtre venu me confesser et professer les onctions d’un condamné. Sa présence est réconfortante, je vais pouvoir partager ce moment avec quelqu’un.
Il commence par interroger mon choix pour ce dernier repas. Ce à quoi je rétorque avec enthousiasme, le sourire jusqu’aux oreilles et les yeux plissés d’affection :
— Un duo mère-fils sur lit de pleurotes, dans une sauce d’œufs esturgeon, le tout accompagné d’un verre de Châteauneuf du Pape.
— Oh ! je n’ai jamais entendu parler de ce plat auparavant, me dit-il. Puis il me demanda si j'accepte de lui révéler ce que cache le fameux duo.
— J’espérais que vous me le demandiez, lui dis-je. Je suis ici pour avoir écœuré ma femme et mon fils. Personne n’avait jamais retrouvé leur organe, et personne ne pourra plus maintenant : je les emporte avec moi, pour toujours. C’est mon délit des cieux.
(La FIN n'est pas écrite. Devinez-la ou demandez-la en commentaires)
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Texte écrit pour le concours de Nouvelles organisé par les Editions Anagnorisis.
Thème : Délicieux !
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