Piège de l'imagination
Piège de l'imagination
Quand on traverse le pont suspendu du parc des Buttes-Chaumont, un après-midi en semaine, à l’heure où il n’y a presque personne, c’est surtout en son milieu que la peur de tomber devient la plus forte et que la panique atteint son apogée.
Je me souviens d’un dimanche estival – je crois que c’était au tout début de l’été dernier – où nous sommes allées au cinéma avec L. On s’est retrouvées au MK2 Beaubourg très tôt le matin pour regarder un film portugais, que j’avais d’ailleurs beaucoup aimé. Comme d’habitude, le titre du film et le nom du réalisateur m’échappent complètement, mais je me rappelle que c’était l’histoire d’une jeune fille de quatorze ans qui fantasmait sur son nouveau voisin, deux fois plus âgé qu’elle. Cela m’a fait beaucoup penser à mon adolescence et à toutes les histoires amoureuses que je me créais dans ma tête à cette époque solitaire.
Après le film, L. et moi étions censées prendre un café avec un ami de sa famille pour parler du financement de son film. Tout allait bien jusqu’au moment où ce monsieur a commencé à me poser des questions sur mon père. Cela m’a remplie de désespoir et je me suis mise à pleurer, avant de partir presque en courant…
Pour me sauver de mon chagrin, je me suis installée dans le square Maurice-Gardette. À vrai dire, je m’y suis arrêtée parce qu’en traversant ce petit jardin, une idée de film m’est soudainement venue et je voulais immédiatement la noter dans mon cahier.
…D’abord, il l’avait suivie, surveillée sur les réseaux sociaux, puis il a choisi le bon moment pour attaquer. Il avait pénétré dans ses rêves, lu son journal intime. Il savait comment se comporter, car il avait déjà toutes les clés à sa disposition. « Your vice is a locked room and only I have the key », comme dans cette phrase tirée d’un giallo italien. L’idée d’une multi-réalité se met en œuvre. On est tous coincés dans une réalité virtuelle, puis soudain on se réveille et on se rend compte qu’elle n’est plus réelle. Comme se réveiller après un rêve. Le personnage masculin apparaît à plusieurs niveaux, comme dans un jeu vidéo, et séduit la protagoniste. Au bout d’un moment, le système commence à bugger. Elle se rend compte que son ami est très weird et l’oblige à lui dire la vérité. Il avoue ne pas exister, n’être qu’une créature d’un imaginaire bizarre.
« Mais qui ? Qui t’a créé ? Et pourquoi ? » se demande-t-elle.
« Désolée, je ne peux pas t’en dire plus, mais tu connais déjà la réponse », déclare-t-il avant de disparaître à jamais.
Faut-il revoir Demonlover pour pouvoir construire un labyrinthe des réalités, ou plutôt m’appuyer sur mon propre vécu ? Une idée germe brusquement dans ma tête, et puis ça commence : les mois de réflexion, d’écriture et de réécriture…
INT. CHEZ IRIS – MATIN.
Les rayons du soleil traversent la fenêtre. Une jeune femme de vingt-cinq ans, Iris, se réveille dans les bras d’un jeune homme du même âge, X Elle pose son regard sur lui, encore endormi. Puis il ouvre les yeux.
« À quoi penses-tu ?
— À rien…
— Mais dis-moi !
— C’est tellement étrange. J’ai l’impression que nous ne sommes pas réels l’un pour l’autre. »
X la serre fort dans ses bras et l’embrasse sur la bouche.
« Je t’aime.
— Ne le dis pas ! On ne peut pas aimer quelqu’un que l’on ne connaît pas. »
X s’habille et se dirige vers la porte.
« Il faut qu’on aille manger ensemble cette semaine. Mardi ou mercredi. À chaque fois qu’on se voit, c’est tellement brusque. Mais je passe de super bons moments avec toi, » dit-il avant de claquer la porte. Iris se retourne dans son lit et se rendort.
Pour imaginer ce couple qui a l’air de se connaître depuis longtemps, pour décrire sa rencontre, pour rendre ces personnages charnels, il faut que je me rappelle mes songes. Comment tomber follement amoureuse et perdre la tête ?
Pour que je tombe amoureuse, il suffit qu’un garçon prépare un café et un jus d’orange après notre première nuit. Même si, en général, je préfère le thé vert au café et me découvre allergique aux agrumes. Pour perdre la tête d’amour, il suffit que les rayons du soleil m’aveuglent les yeux dès que nous sortons de chez lui vers midi, lorsqu’il m’accompagne jusqu’au métro. Il suffit qu’il m’envoie un texto pour dire qu’il avait passé une sublime soirée trois minutes après mon départ, trois minutes après que ses lèvres ont touché les miennes au milieu de la rue. Ce n’est même pas obligatoire de bien baiser la première fois. La première fois est toujours ratée, comme lorsqu’on perd sa virginité à seize ans, guidé seulement par la curiosité et la naïveté.
Ce qui est important lors de la première nuit, c’est de rire, de rire beaucoup, comme des enfants, de rire comme Simone et le narrateur de l’Histoire de l’œil de Georges Bataille. Ce qui est important, c’est de ressentir de l’enthousiasme, l’envie d’aller très loin, jusqu’au bout, au-delà des limites. Et surtout d’y aller ensemble, pour finir un jour en jouissance coïncidente, synchronisée, simultanée. Il est aussi nécessaire d’aimer le même cinéma, car, comme dit Godard, « a man and a woman who do not like the same films will eventually divorce ».
EXT. PARC PUBLIC – JOUR.
Iris et X se promènent. Ils ont l’air très heureux, tous les deux. Ils sourient bêtement, puis parlent de leurs films préférés – pourquoi parle-t-on toujours de cinéma au début d’une relation ? Il lui conseille des choses à voir…
Pour tomber amoureuse, il faut se sentir comme à l’âge de cinq ans, quand les lèvres frôlent, pour la première fois, celles d’un beau garçon au sourire scintillant. Il suffit de quelques gestes, de quelques regards, de quelques mots pour que l’âme soit vendue à jamais au diable boiteux. Et pour finir, il faut aussi qu’il dise, après m’avoir pénétrée sans capote, que c’est le début d’une nouvelle relation.
C’est vrai, c’est un début. Mais au moment où je descends la colline de Belleville, en écoutant une chanson de Beyoncé – même si, dans l’absolu, je n’aime pas ce type de musique, je l’ai mise uniquement parce que le titre de son tube Drunk in Love correspond parfaitement à ce que je ressens – à ce moment-là, je ne sais pas encore qu’il s’agit du début de l’enfer. Plus on descend la rue, en vélo sans freins, plus on se plonge dans l’abîme.
INT. CHEZ IRIS – SOIR.
Iris prépare un dîner pour deux personnes et se blesse en ouvrant des huîtres. Elle attend quelqu’un, mais personne ne vient. Elle se couche, puis se réveille en sursaut à cause d’un léger bruit, dont l’origine est son chat qui joue avec une souris, sans qu’elle ne le remarque. Elle se rend dans la cuisine pour prendre un verre d’eau, puis s’arrête dans le couloir pour se regarder dans le miroir. Le reflet de X apparaît dans la glace, derrière celui d’Iris. Elle pousse un petit cri, puis se tourne vers lui pour l’embrasser.
« Tu m’as fait peur ! Comment t’as pu entrer ?
— J’ai la clé de chez toi. »
X prend Iris dans ses bras et la porte jusqu’à la chambre. Il s’excuse de ne pas avoir pu se libérer plus tôt. Ils font l’amour. Elle lui dit qu’il lui avait trop manqué. Il propose de se voir plus souvent.
X a des troubles du sommeil, il n’arrive pas à s’endormir et part à l’aube. Iris se réveille pour lui dire au revoir, puis se rendort. Soudain, son alarme sonne. Elle se lève et aperçoit son chat en train de manger une souris.
Quelques jours après cette rencontre bouleversante, il se trouve que le garçon à qui j’ai eu l’imprudence d’offrir mon cœur est complètement fou. Ses problèmes de drogue s’ajoutent à ceux de santé, de travail et d’ego surdimensionné – l’âme artistique, en langage des poètes. Il promet de revenir vers moi après les avoir résolus, sauf que ses ennuis ne s’arrêtent jamais et qu’il s’y disperse… Moi non plus, d’ailleurs, je ne suis pas plus saine que lui. Rejeter la promesse d’une relation stable et tranquille afin de me retrouver dans les bras du danger et de l’imprévu est-il un acte vraiment mature et réfléchi ?
Cette première scène se répète de jour en jour. Iris commence à se poser des questions sur X. Qui est cet homme : celui qui vient de ses rêves, qui la connaît si bien, mais n’est jamais là pour elle ? Pourquoi le fait-il ? Pourquoi l’empêche-t-il de vivre sa vie ? Existe-t-il vraiment ?
INT. CAFÉ – JOUR.
Iris et son amie Hélène prennent un café. Hélène dit qu’elle a un problème de perception de la réalité, comme si elle n’existait pas, comme si elle n’avait pas de caractère, comme s’il n’y avait rien en elle à part le vide. Iris parle à Hélène de sa rencontre avec X :
« C’était tellement onirique, comme dans le dernier film de Lucile Hadžihalilović que je suis allée voir juste après, comme si on était dans un rêve, comme s’il n’existait que dans mon imagination. »
Le serveur interrompt leur conversation poétique. Puis elles changent de sujet. Hélène invite Iris à une fête chez elle, mais celle-ci refuse sous prétexte qu’elle a un rendez-vous avec X ce jour-là.
Comment parler aussi de cette tendance à voir des signes partout et à lui créer des épreuves ? De temps en temps, il arrive même à gagner ces épreuves, sans se rendre compte qu’il y en avait une : je me dis que s’il m’appelle à 21h21, il y aura une suite, et il le fait, par pur hasard, simplement parce que c’est à cette heure-là qu’il finit son travail… Puis je commence à créer des épreuves pour moi-même : il faut lire ce livre, écrire ce texte, faire ci ou ça pour que la rencontre ait lieu… Sauf qu’elle n’aurait lieu que dans l’imagination. On espère ces retrouvailles comme on espère la mort.
INT. CHEZ IRIS – SOIR.
Iris est assise dans son fauteuil. Son chat est à côté d’elle. Le tic-tac de l’horloge continue de résonner. Iris attend quelque chose. Soudain, son portable sonne.
Quelle histoire veux-je raconter ? Quel film veux-je écrire ? Serait-ce un thriller sur la réalité virtuelle qui remplace la vie réelle ? Ou sur les troubles de l’imagination ? Sur quel mythe puis-je m’appuyer ? Sur celui de Pygmalion et Galatée ? Le personnage masculin s’appellerait-il Morphée ? Dois-je placer ce sujet dans un dédale de ruelles et de canaux ? Comment rendre cinématographique ce temps de la souffrance et de l’attente ? Ces mois de désespérance où l’on cherche, où l’on se pose des questions, où l’on pleure, où l’on s’endort pour se réveiller en larmes, où l’on va dans des parfumeries pour retrouver son odeur – sauf que les stupides conseillers répètent sans cesse qu’ils ne vendent pas ce parfum – comment transformer toute cette expérience en images en mouvement ?
INT. CHEZ IRIS – SOIR.
Iris se jette sur son portable qui sonne sans cesse. C’est Hélène, qui insiste pour qu’Iris vienne à sa fête.
Et puis, lors d’une soirée, je tombe sur un autre garçon qui porte cette odeur énigmatique que je cherche depuis des mois. Ce garçon a l’air charmant et je suis surtout fascinée par ses yeux pleins de gentillesse. Alors j’essaie de l’entraîner avec moi dans l’abîme, d’en faire partie de mon jeu avec le feu.
INT. IMMEUBLE D’HÉLÈNE – SOIR.
Iris sort sur le palier à toute vitesse. Grégoire la suit et essaie de l’embrasser sur la bouche. Iris refuse ce baiser et disparaît dans la pénombre de l’escalier tournant.
Un jour, cet autre garçon, ce double aléatoire, cette copie non conforme, finit même par se réveiller dans mon lit sans avoir osé me toucher pendant la nuit. Il y fume clope sur clope – ce n’est pas parce qu’il est stressé, c’est juste parce que c’est beau et poétique – et nous parlons, parlons, parlons… d’art, d’âmes qui ont la même structure, d’amour compliqué, d’huîtres, de création. J’aime bien ce garçon, je ne veux pas qu’il parte. Je veux fermer les yeux et m’emmitoufler de son odeur, qui évoque les seuls moments de ma vie où j’étais vraiment heureuse.
Il s’avère aussi que René Magritte est l’un de ses peintres préférés. Pourquoi ne pas décorer l’appartement d’Iris d’une reproduction de ses tableaux – Ceci n’est pas une pomme, Ceci n’est pas une pipe – afin d’ajouter des nuances surréalistes à son réel perturbé ?
INT. CHEZ IRIS – MATIN.
Iris se réveille seule dans son lit. Elle se rend dans la salle de bain et fait couler un bain. Puis elle se dirige vers la cuisine et regarde attentivement tous ses couteaux.
Je me rappelle le jour de mon anniversaire. Il n’était pas venu à la fête, car ce jour-là, il avait déjà un rendez-vous avec son tatoueur. Un tatouage, c’est très important. C’est pour la vie, pas comme les meufs qui viennent et partent. Et puis il m’a menti en me disant qu’il était à l’hôpital. Il m’a menti, il me ment, il me mentira tout le temps. Cela ne s’arrêtera jamais. Ce mensonge me rend dingue : je n’arrive plus à comprendre ce qu’il veut, lui, je n’arrive plus à comprendre ce que je veux, moi. Je me dis qu’il faut finir vite mon écriture pour mettre un terme à cette histoire toxique.
Le rythme s’accélère, l’impulsion vivifie. Les rêves d’Iris deviennent de plus en plus cauchemardesques. Son copain imaginaire lui parle encore de ses problèmes mentaux, sauf que ce n’est qu’un reflet de ce qui se passe à l’intérieur d’elle. Elle cherche désespérément une quelconque sortie.
INT. CHEZ IRIS – MATIN.
Une fois le bain rempli, Iris s’y plonge. Puis elle s’empare d’un rasoir et se coupe les veines du poignet.
Il se trouve que le père d’Iris était récemment décédé. Sans pouvoir surmonter son deuil, elle a essayé de trouver quelqu’un qui lui ressemblerait, mais a fini par recréer son image dans sa vie, par inventer cette personne… Est-elle complètement déstabilisée par son propre imaginaire ?
INT. CHAMBRE D’HÔPITAL – MATIN.
Iris est attachée au lit. L’infirmier lui annonce que quelqu’un est venu lui rendre visite et détache ses ceintures. Il l’accompagne à travers le couloir, rempli de patients qui la regardent follement et violemment.
Il me propose toujours de nous voir, toujours demain ou la semaine prochaine. J’esquive. J’ai déjà compris les règles de son jeu. Je veux atteindre l’impossible et je sais déjà que je ne le ferai que par écrit. J’entre dans son délire virtuel, même si c’est très dangereux de jouer avec ses propres rêves. « Tout le bonheur des hommes est dans l’imagination », comme l’écrit Marquis de Sade.
Qui est cette personne mystérieuse qui est venue faire échapper Iris à la prison de son âme vulnérable ? Iris sort du bâtiment et ressent une fragrance très connue, qui se mélange à l’odeur de la mer. Elle a peur de ne pas être complètement guérie, qu’il s’agisse d’une récidive de sa maladie. Elle reconnaît ce garçon qu’elle avait rencontré lors de la soirée chez Hélène. Est-ce vraiment réel ?
EXT. PLAGE – JOUR.
Iris, habillée d’une blouse blanche, et Grégoire se promènent au bord de la mer sans se dire un mot. Tout à coup, Iris s’approche de l’eau et se fait couvrir les pieds par les vagues. Elle rit comme un enfant, puis se tourne vers Grégoire. Il n’est plus là. L’infirmier prend Iris par la main et l’emmène vers le bâtiment hospitalier.
Mais si ce suicide raté et cette incarcération en HP n’étaient qu’une moitié du pont ? Si Iris n’était qu’une victime d’une manipulation perverse ? Comme dans Personal Shopper d’Olivier Assayas, où un être fragile et sensible devient le jouet de quelqu’un de très cynique et malveillant ? Si mon film se divisait en deux parties : d’abord, X rend Iris folle et provoque sa mort, puis c’est le fantôme d’Iris qui intervient dans le quotidien de X pour se venger ?
Dans cette histoire, il y a de la matière, de belles scènes, des métaphores, de la poésie. Mais c’est surtout la structure qui me manque pour le moment, ainsi que la réponse claire, sans équivoque, à la question : que veux-je raconter et pourquoi ? Il faut utiliser les codes du genre pour rassembler ce puzzle d’images, de souvenirs, de vérités, de mensonges, de rêves, de fantasmes… Il faut traverser ce long pont de la création.
Contribuer
Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur

