En guise d’avant-propos
En guise d’avant-propos
« Ça saigne beaucoup, c’est pas terrible », dit-il.
Son commentaire indécent coupe le rythme des gémissements féminins, prudent mais régulier, qui enflait, il y a un instant, le silence du grand salon d’une villa provençale, éclairé par une lumière rougeâtre suintant du lampadaire couvert d’abat-jour en tissu cramoisi. Sans pouvoir trouver une piaule de libre pour ces deux-là, on les a laissées se nicher sur le canapé trônant au milieu de la salle traversante donnant sur l’immense terrasse au nord, sur la cuisine à l’est, sur le hall d’entrée au sud et le couloir desservant les chambres à l’ouest. Sur ce sofa en velours côtelé, truffé de trous de brûlures de cigarette, ils peuvent s’accoupler tranquillement, à condition de n’émettre aucun bruit pour ne pas réveiller d’autres fêtards, endormis sur les matelas posés à même le sol partout dans le salon.
Des perles de sueur ruissellent sur la peau basanée, charnue et molle, qui exhale l’odeur horriblement douceâtre, qu’on qualifierait de féminin. C’est ainsi qu’on imagine la senteur des marchandes de rue volubiles ou des actrices italiennes des années soixante, affublées de robes criardes, ou encore des femmes soviétiques avec des cils collés entre eux, qui viennent juste de se procurer le flacon très recherché, prétendument français, chez les commerçants clandestins. Aujourd’hui, c’est plutôt mal vu de diviser les fragrances en deux genres, surtout s’il s’agit de la haute parfumerie. Et pourtant, peu importe ce que la presse et la publicité essayent de nous infliger quant au brouillage des frontières entre les sexes, la distinction entre le féminin et le masculin existe toujours dans la vie hors écran, hors médias. Un vrai mec, doté d’un pénis, issu de n’importe quel milieu social ou professionnel — s’il n’exerce pas le métier de nez, bien sûr — irait rarement au rayon “Femme” de Sephora pour découvrir des nouveautés de la saison, il se dirigerait tout droit chez “Homme” et choisirait le parfum dont l’ambassadeur (Alain Delon, Johnny Depp, David Beckham, Gaspard Ulliel, Robert Pattinson, Timothée Chalamet…) correspond le plus à sa perception de la virilité. Et si jamais un consultant ou une consultante téméraire osait lui parler des parfums hors-genre, son visage se tordrait dans une grimace méfiante et il s’abstiendrait tout court de l’achat.
Alors, cela reste un mystère : comment cette eau de toilette, surdosée en ambre et en fruits trop mûrs, presque périmés, a pu atterrir sur la peau de Florentin ? L’a-t-il prise à la dérobée chez sa maman ? Ça paraît peu probable qu’il l’ait achetée lui-même… sauf si on avait versé du jus ultra gourmand dans un flacon sombre et brutal, ce qui a donné des arguments convaincants aux vendeurs fourbes, censés écouler le stock au plus vite. « Aucune femme ne saurait résister », insistaient-ils avec un sourire hypocrite pour mener leur client, profane en matière de parfumerie, jusqu’à la transaction. Oui, en effet, il est difficile de résister à ce cauchemar olfactif. Etendue au-dessous de son corps grassouillet, Roxane ne sait plus de quel côté tourner la tête pour aspirer un peu d’air frais, pour mettre son nez à l’abri de ses effluves au moins pour quelques instants.
[Roxane est une jeune femme de vingt-et-un ans, d’apparence assez ordinaire : de taille moyenne, aux cheveux bruns maladroitement coiffés en chignon, au dos toujours voûté. Persuadée que ça lui donne une touche de Greta Garbo, elle cultive cet aspect maladif et cambre son dos encore plus. Pour dire la vérité, une telle posture la rend davantage petite et insignifiante, mais hélas personne n’est là pour la détromper. Après une Licence en Lettres modernes, elle vient d’être admise en Master Création littéraire. Ceci est son histoire.]
Comment se fait-il donc que Roxane n’ait pas perçu cette odeur écœurante plus tôt ? Avec un peu plus de perspicacité, elle aurait pu éviter l’imprudence de se mettre au lit avec ce garçon dégoulinant de sueur qui vient juste de sortir sa langue comme un chien affamé. Les notes de tête mensongèrement agréables ont probablement dissimulé cette dimension maléfique qui se cachait au fond, dans la base de son parfum. Disons aussi que Roxane et Florent n’ont pas vraiment échangé lors de la fête précédant leur rapport sexuel spontané. Quant à lui, il traînait tout le temps près d’Anaïs, espérant recevoir un peu de sa grâce : l’entreprise qu’on savait d’avance condamnée.
[Anaïs, camarade de classe de Roxane, a vingt-et-un ans depuis la veille. Légère comme une plume, rayonnante comme une étoile, elle a l’habitude d’être le centre de l’attention, mais elle devrait freiner son ardeur : cette histoire ne lui réserve qu’un rôle secondaire.]
Roxane, à son tour, se tenait en retrait, dans la pénombre de la terrasse, et lançait des regards hautains sur la foule en liesse. Les tentatives saugrenues de Florian de courtiser Anaïs la faisaient rire secrètement. Sur le moment, elle ne pouvait même pas imaginer que ce petit con finirait par l’aborder. Encore moins qu’elle lui donnerait une suite favorable.
Aux yeux de Florin, Roxane, sauvage et anguleuse, était beaucoup moins alléchante que sa copine — la différence entre deux filles ressemblerait à celle entre une nectarine plate, dure et peu jouteuse, et une pêche ronde, recouverte d’un duvet doux, à la saveur fondante et sucrée — mais au moment de choisir entre “planter sa bite dans une chatte quelconque” et “se branler en cachette”, la première option lui a visiblement paru plus avantageuse.
Dans son regard puéril, on discerne facilement un enfant potelé, gâté, dorloté, transformé, un quart de siècle plus tard, en prédateur sexuel. Comment ça se fait donc que Roxane, intelligente, sensible, douée d’un esprit vif et lucide, a pu se retrouver dans cette situation délicate ? Apparemment, la perspective d’avoir “une quelconque bite dans sa chatte” lui semblait plus avantageuse que celle de garder sa virginité, assez tardive, selon le sondage publié dans les pages du Figaro.
« Ça saigne beaucoup, c’est pas terrible », répète Flo et arrache son sexe, maculé de rouge marron, de celui de Roxane. Il se lève, fait quelques pas hésitants en direction du couloir, s’arrête, rebrousse chemin et ramasse ses affaires gisant par terre. « Viens ! » ordonne-t-il à Roxane et s’avance vers le corridor. Docilement, elle glisse vers le bas du canapé, attrape à tâtons sa robe et sa culotte et se met à marcher derrière lui sur la pointe des pieds.
Une fois dans la salle de bain, il s’empare de la douchette et la dirige sur son entrejambe pour l’asperger d’eau, ensuite enroule sa main autour de sa queue pour la remonter, enfile une capote et attrape Roxane, nue, confuse, fléchie dans l’obscurité, pour la mettre en levrette sur le sol de la cabine de douche. Des filets de sang continuent à couler à l’intérieur de ses cuisses, en traçant des ornements sinueux sur sa peau livide. Les genoux pointus s’enfoncent dans le carrelage froid et humide, comme si elle était en train de participer à une performance artistique masochiste dans le style de Marina Abramovic. On maltraite son corps pour purifier son âme. Cela rappelle même un sujet biblique. Telle la putain-prêtresse Marie-Madeleine, elle sacrifie son corps pour que toutes les autres femmes puissent demeurer tranquilles, à l’abri de l’irrésistible désir masculin. La pute, c’est quand même un état d’esprit assez particulier, cela allie l’abnégation totale au sadisme envers soi-même : on se déteste à tel point qu’on s’offre à chacun, même au plus misérable.
Les mains moites empoignent fermement la taille fine. La cadence s’accélère. Le mec soulève la meuf et la plaque contre le mur carrelé humecté d’eau. Soudain le déclic : la porte d’entrée s’ouvre avec un long geignement. Tous les deux, ils se figent. Seulement des gouttelettes de sueur continuent à tomber sur les épaules levées de Roxane.
La silhouette d’un homme sec se dessine derrière la vitre embuée de la cabine de douche. Il ouvre l’abattant, déboutonne la braguette. Patiemment, il attend que ça vienne, tapote légèrement son membre du bout des doigts… Il ouvre ensuite le robinet pour faire couler de l’eau, attend encore… avant que le ruissellement d’urine impétueux ne brise le silence qui règne dans la salle de bain plongée dans les ténèbres. Quand son jet s’affaiblit, il tire la chasse et claque la porte.
Relâché, F. remet Roxane à quatre pattes. Encore quelques mouvements du bassin, et c’est fini : il retire sa queue, enlève le latex et arrose le dos chaste de sa semence.
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