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Le masque social
Fiction
Drame
calendar Publié le 18 juin 2026
calendar Mis à jour le 18 juin 2026
time min
Tous publics

Le masque social

Le brise-glace

Vendredi matin, 8h. La rencontre professionnelle commence par un buffet qui fournit du café à volonté. Encore heureux qu’en nous demandant d’être opérationnel si tôt on nous offre un gisement d’or noir, carburant si précieux de toutes les personnes socialement intégrée. Pas de café, pas d’excuse pour initier la conversation avec un inconnu. Le café me sauve de toutes les situations périlleuses. Un banal “ça fait du bien” ou “je vais pouvoir commencer la journée maintenant” ou juste “je vous vois prendre un café, je vous passe le sucre avec ?”. Y’a pas à dire, le café c’est chaud et ça brise la glace !


Allez, la torture commence…


Je tente de garder bonne figure et de préserver des apparences confiantes. Ne pas oublier de sourire, ça aide toujours. Bon, ce matin j’ai la flemme de faire la conversation, je vais m’asseoir et attendre que ça démarre.

Comme escompté, le tour des présentations commence. “Bonjour, je suis untel, et je fais tel métier”…

Mais moi, qu’est ce que je vais bien pouvoir raconter pour espérer décrocher un contrat ?! Je peux décemment pas leur dire :


Bonjour, je m’appelle Patricia, je suis une jeune entrepreneure frileuse et dynamiquement dépressive, aux allures d’une vedette incognito (casquette et lunettes noires oblige), à la voix d’un ado en pleine mue, et je tente pour la énième fois un projet professionnel à fort échec.


Alors, j’ai servi mon pitch bullshit.


En quittant l’événement je fais le trajet avec Christine P qui habite la ville voisine. On débrief et on échange nos coordonnées. Plusieurs mois durant on se retrouve régulièrement autour d’un café pour rompre la solitude de entrepreneuriat. On sympathise, je l’aime bien. J’envie son énergie et sa vitalité.

La régularité

Je me souviens d’un mardi soir du début de la pandémie, il faisait beau et bon ce jour-là. J’étais ravie de sortir des 4 murs de mon studio. On s’est retrouvé à 10 min de chez moi, en centre-ville. Elle portait une longue robe fleurie couleur bordeaux et des bottines en cuir de couleur rousse comme ses cheveux. Je m’approche pour lui faire la bise, comme d’habitude, mais elle a un léger mouvement de recul et me fait remarquer que je ne porte pas de masque. J’ai agi par réflexe et je me sens idiote. Mon cerveau a à peine le temps de digérer l’interaction que ma bouche lui répond aussitôt que je ne suis pas favorable au port du masque. Mais pourquoi j’ai dit ça ?! Je ne le pense même pas en plus. Je ne peux pas passer pour une idiote une seconde fois d’affilée, je me tais et lui claque la bise en justifiant que je suis trop fragile pour embarquer ce vilain virus avec moi et je ne suis pas sortie depuis 2 semaines. Elle me rend la pareille.


On s’était donné rendez-vous devant la porte de l’événement local qui permet d’élargir son réseau et d’ouvrir des opportunités professionnelles. Elle me sait peu amatrice de networking et peu à l’aise quand le nombre de personnes qui m’entoure est supérieur à 4. Elle s’attendrit de mon incompétence entrepreneuriale et sociale en me qualifiant de petite bestiole agréable. On participe à cet événement non sans douleur, à tel point qu’on partage notre ennui complice à coup d’yeux roulés vers le ciel, de soupirs et de micro-grimaces. Sa présence a définitivement rendu la torture moins insupportable.


On ne m’y reprendra plus, je suis fatiguée de ces conneries : j’arrête !

La vulnérabilité

De toute façon, je suis autodidacte et mes services sont sûrement de piètre qualité. J’aurai dû me former avant de me lancer tête baissée sans plan d’action.


Quelques mois plus tard…


Fin de la journée, je file rejoindre le futur homme de ma vie. Hop, je monte dans le bus. Je valide mon titre et vais m'asseoir où les sièges sont chauffés.


Notification de sms : vous avez un message de Martine B.


Bonjour, ça fait quelque temps que nous n’avons pas échangé, j’espère que tu vas bien ? Tu m’avais mise en relation avec Christine P et je suivais son actualité via des alertes web. Je suis tombée sur un avis de décès à son nom, ça m’inquiète un peu. As-tu eu des nouvelles d’elle récemment ? Bien à toi, MB


Sidération nette. C’est tellement improbable qu’il ne s’agit sûrement pas d’une plaisanterie… Pas d’emballement, restons calme et pragmatique : vérifions l’information.


J’ouvre le navigateur de mon téléphone et clique “décès Christine P”.

Le premier lien qui recense les avis de décès attire mon doigt qui se positionne vivement dessus sans attendre.

Je lis et n’en crois pas mes yeux : l’âge, le lieu… tout correspond.

Putain c’est pas possible.


Je l’ai pas appelé depuis des mois, j’ai pas pris de nouvelles, j’ai pas été là, rien.

Et c’est par Martine B que je l’apprend alors qu’elles se connaissaient à peine…

Un éclair agite mon cerveau, mon cœur s’accélère et s’emballe. J’ai chaud, j’ai très chaud.

Mes yeux flashent tout blanc, tout flou… Je crois que je vais tomber dans les pommes.


Le souvenir de ma dernière rencontre avec elle surgit. Elle était à risque et je l’ai exposé au virus. Son compagnon et la chronologie de son état me le confirment : je l’ai tué à coup de bise démasquée.


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