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D'UN MONDE A L'AUTRE

D'UN MONDE A L'AUTRE

Publié le 16 févr. 2026 Mis à jour le 16 févr. 2026 Drame
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D'UN MONDE A L'AUTRE

J’avais choisi les Pouilles. Ou était ce les Pouilles qui m’avaient choisi ? Je me souvenais distinctement de cet instant où Le soleil des Scorta avait fini entre mes mains : le souvenir d’une rencontre avec un Français que la chance avait mis sur ma route. En remerciement de nos échanges. Il s’était intéressé à moi, à nous, en dehors des sentiers battus touristiques. J’aurais aimé lui offrir quelque chose, moi, pour l’intérêt qu’il nous avait porté, mais je n’avais rien digne de cela.

Malgré les tourments vécus par mon précieux livre, bousculé, brinquebalé, ouvert et rouvert tant de fois, lu et relu, celui-ci avait traversé le temps, résisté suffisamment pour ne perdre aucune page. Je le connaissais presque par cœur, tant je l’avais parcouru.

La lecture… mon seul divertissement, qui tout de même, d’une certaine manière, décida de mon avenir Je m’étais ainsi promis d’arpenter les Pouilles dès que je le pourrais. J’avais envie de cette mer-là, l’adriatique. Je l’avais idéalisé. Je me voyais déambuler à Bari, à Lecce.

Toutes mes économies y passèrent. Ce serait un voyage organisé, en groupe.

Tout avait été pensé en amont du départ : pas de place numérotée, un seul bagage à main. L’embarquement s’est déroulé à peu près à l’heure. Il y a eu un peu de brouhaha, de chahut, mais les visages des autres voyageurs portaient l’espoir d’un voyage agréable. Ils devaient avoir raison.

Nous sommes un peu serrés, cela ne nous surprend pas ; nous nous y attendions.

Le soleil des Scorta… L’histoire y était rude, difficile, mais je l’avais dévorée. Je m’étais évadé. Je ne voulais pas de leurs vies, mais de cette région, qu’ils habitaient et dont ils ne réussissaient pas à partir vraiment, oh qui oui ! j’en voulais. Eux, quand ils réussissaient à s’en libérer, ils finissaient par y revenir. Je les comprenais, me demandant parfois, dans le cas où je quitterais un jour ma terre, si finalement j’aurais l’envie de la retrouver. Il me semblait que non, mais je demeurais prudent et ne jurais de rien.

Il m’arrivait d’imaginer y trouver l’amour. Les mots se mêlaient à mes rêves. Tout se fondait ; la chaleur et l’aridité ne me faisaient pas peur, au contraire, je les connaissais, ils faisaient partie de moi. Tout renforçait mon désir de me rendre sur ces terres accablées de soleil.

Le début du voyage a été assez calme. Au fur et à mesure que nous nous sommes éloignés de la terre ferme, les turbulences sont apparues, d’abord épisodiques, puis plus régulières, et finalement fortes. Il n’y a plus de répit. L’atmosphère s’en trouve pesante, chargée de crainte, jusqu’à déclencher des cris de peur en réaction à l’inconfort brutal. Les enfants se mettent à pleurer, leurs mamans pourtant aux petits soins tentent de les apaiser sans véritable succès. Peut-être est-ce leur propre peur qui transpire et se transmet aux gamins, de manière instinctive. Pour tout dire, je suis moi-même en prise avec une angoisse grandissante, qui s’installe dans ma poitrine, ma gorge, ma tête. Elle est mentale et physique, difficile à contenir.

Comme toujours en pareille circonstance, je tente de me concentrer sur autre chose. Je fais appel aux images minutieusement rangés dans un coin de ma tête et je passe en revue tout ce que je visiterai : la ville de Bari, incontournable. Je commencerai par le Lungomare. Il paraît que cette promenade en front de mer fait dix kilomètres. Elle est magnifique. Elle a ceci de particulier qu’elle est porteuse d’histoire architecturale. Ce n’est pas la côte bétonnée, touristique de certaines stations plus au nord. Les bâtisses qui la bordent méritent qu’on s’y attarde.

Nouvelle turbulence, plus forte, nouveau saut, plus haut, nouveaux cris, plus apeurés, plus profonds. Je referme les yeux afin de poursuivre la visite virtuelle que je m’ordonne de faire. J’hésite entre la basilica San Nicola et la cathédrale San Sabino. Je suis athée, mais n’aurais-je pas la tentation de devenir croyant si ce voyage va à son terme ? Je m’en fais la promesse, je choisirai la religion plus tard.

La nuit est profonde. Quelques ampoules faiblardes balisent nos emplacements. Bizarrement les turbulences ont cessé de nous faire jouer au trempoline ; nous sommes moins chahutés, nous nous sentons un peu rassurés. Certains enfants ont même trouvé le sommeil dans les bras enveloppants de leurs mamans. Il faut dire que les émotions épuisent. Un petit résiste néanmoins au marchand de sable, les yeux grands ouverts comme des billes. Sa mère lui caresse les cheveux et le visage, il s’apaise.

On nous annonce le mi-chemin. Nous avons fini de nous éloigner, désormais nous nous rapprochons. Enfin.

A Bari, je ne pourrai pas éviter le centre historique, ce serait une faute. Je déambulerai, je mangerai des orancini et une bonne glace. Cioccomenta. Ou Stracciatella. Et pourquoi pas les deux ?

A Lecce, j’irai à l’amphithéâtre. J’allais oublier, je boirai du vin. Du bon vin des Pouilles. J’ai lu qu’il est fameux. Je m’y autoriserai.

Je me demande soudain si je trouverai une compagne à Bari, à Lecce ou plutôt dans un petit village de campagne. C’est étrange, je n’ai plus de doute sur le fait que cela arrive, mais juste sur l’endroit… J’ai tellement d’amour à donner. Je la rendrai heureuse. Je travaillerai dur pour la rendre heureuse, comme je l’ai fait jusqu’à présent pour me payer ce voyage. Travailler ne m’a jamais fait pas peur.

Le jour semble poindre à l’horizon, certes encore lointain, mais le faible halo de lumière me rassure encore un peu plus. Il me semble que de jour, rien ne peut plus arriver de vilain. J’accroche mon regard tout là-bas, comme s’il me suffisait de tirer sur cette corde invisible pour accélérer le temps.

Je pense à ma mère et ma sœur qui n’ont pas voulu m’accompagner. Ma mère se disait trop vieille et ma sœur n’avait pas le cœur à la laisser seule. J’avais insisté en vain, mais elles m’ont accompagné tout de même à l’embarquement. J’en ai été touché, certes, mais sans pour autant que ma peine ne s’atténue ; je les ai laissé seules. Pourtant l’argent ne manquait pas, j’avais prévu pour elles aussi, retardant le voyage pour parvenir à rassembler la somme nécessaire.

Tout à coup les larmes me submergent en pensant à elles. Je trouve tellement injuste d’être là tout seul. Elles méritaient les Pouilles autant que moi. En relisant la vie des Scorta, tant et tant de fois, je pensais à ma mère ne sachant pas lire, mais qui découvrirait pour de vrai cette terre. Un jour ce sera le cas, je me le jure tout de même. A San Nicola, j’allumerai un cierge pour elle.

Le jour pointe un peu plus précisément, malheureusement accompagné d’un vent puissant. Tout à coup, le ciel se déchire, des torrents géants d’eau s’abattent, l’orage menace et nous gratifie du retour des turbulences. Plus pénibles et plus dangereuses. Le bruit de l’eau qui raisonnait encore gentiment sur les flancs de notre embarcation quelques instants auparavant, est devenu assourdissant. Des bagages mal ficelés s’ouvrent et se répandent, trop frêles pour résister aux chocs. Personne n’osa essayer de les récupérer ; chacun est désormais préoccupé par sa propre survie, sauf les mères, pour lesquelles celle de leurs enfants est leur seul tourment. Nous sommes tous tétanisés. Il reste moins de deux heures avant le retour à la terre ferme. Nous pensions avoir fait le lus dur. Incrédules, nous refusons de penser au pire. Mais en vain…

Le ciel s’assombrit, permettant à la nuit de revenir comme si de rien n’était. Parmi les éclairs, il en arrive un, plus majestueux que tous les autres, plus terrible aussi. Il zèbre le ciel dans une déflagration immédiate, terrible. L’orage est à l’aplomb. Terrifiant. Nous sommes secoués comme des marionnettes. La corde qui retient mon téléphone autour de mon cou m’arrache la peau, la met à vif. Im m’est impossible de fermer les yeux, les Pouilles ne me se sont plus d’aucun secours.

Et soudain il y a la vague de trop. Celle qui a dû s’enrouler longuement, comme le ferait une boule de neige dévalant la montagne. Elle a eu le temps de grossir. Elle est gigantesque, monstrueuse. Assassine. Elle soulève notre embarcation précaire comme une vulgaire feuille. Le bateau se retrouve à la verticale. La plupart des passagers se débattent déjà dans l’eau. Les hurlements stridents s’interrompent, étouffés par l’eau pénétrant dans les bouches réduites aux borborismes.

La barque achève de se disloquer dans un grand fracas. La proue arrachée me recouvre. Par miracle elle ne m’a pas assommé. Je ne vois plus que l’écran allumé de mon téléphone dans son sac étanche. Ma mère et ma sœur me sourient.

Combien de temps ai-je combattu ? une heure, ? peut-être deux. Mon corps lâcherait quand ma tête abdiquerait. Mes mains quitteraient alors le bois moisi de la barque.

J’éprouve une once de délivrance à savoir ma mère et ma sœur en vie de l’autre côté de la méditerranée. Elles avaient résisté à ce voyage impossible, cette traversée improbable vers une vie meilleure. Résisté à ces passeurs, à ce bateau voué à couler. Sans vouloir m’en dissuader car elles avaient compris que ce n’était pas possible.

Quand l’orage s’éloigne enfin, nos forces nous ont abandonnés. Des corps sans vie flottent encore parmi les débris. Ils nous entourent sans nous protéger. Nous autres, survivants malgré nous, en sursis pour quelques minutes ou quelques heures, savons que nous allons les rejoindre, et avec eux, toucher le fond.

Je lâche les planches pourries auxquelles je m’accrochais jusque-là. Mon téléphone s’est éteint.

Je ne verrai jamais les Pouilles. J’entends des cris. Une lumière blanche m’aveugle et m’enveloppe. Je clos les yeux. Je me sens happé.

Et enfin le néant.

Une voix me murmure des mots que je ne comprends pas.

« Signore, Signore…Lei mi sente ? ».

Je ne comprends pas ; mes yeux s’ouvrent doucement sur un visage doux et souriant, aux cheveux sombres. Je me sens tanguer.

« …Svenuto »

Des bribes d’une langue que je ne connais pas. Mais je finis par retrouver mes esprits. Je tangue sur un bateau. Le visage qui me parle est celui d’une infirmière, italienne. J’étais évanoui quand ils m’ont sorti de l’eau. Ils ont pu me repérer avec leur puissant phare, parmi les débris. Combien de temps me restait-il à vivre ? Si peu, trop peu pour en faire un décompte.

Plus tard, à Lampedusa, je saurai que j’ai eu de la chance. Nous étions suffisamment près de la côte pour être repérés et secourus. Enfin, pour ceux qui avaient survécu.

En face, dans la chambre, un berceau, un bébé dort. Et personne pour le rassurer, pour le cajoler. Aucun bras pour le réconforter.

Malgré moi, je n’ai pas encore abandonné les tourments du monde.

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