Blue Life

Les mondes artificiels, le multivers, le métaverse, tous parfumés de faux-semblants, de permisivité par l'anonymat et accessoirement, d'un relent de B.D.S.M.
Une fiction qui prend racine dans un espace bien plus réel que vous ne pourriez l'imaginer.
L'illusion est un effet nécessaire des passions, dont la force se mesure presque toujours au degré d'aveuglement où elles nous plongent.
Claude-Adrien Helvétius
La vie a besoin d'illusions, c'est-à-dire de non-vérités tenues pour des vérités.
Friedrich Nietzsche
Préambule.
L’avenir est parfois plus proche de nous que nous ne pourrions l’imaginer. Le futur, de temps en temps, semble tellement improbable. Nous croyons à tort qu’il procède d’une illusion, et pourtant, quelque chose de tangible est à notre portée depuis plusieurs années, sans que nous en ayons conscience.
Les univers virtuels abordés dans ce texte existent bel et bien. Le modèle de ce récit est né en 2003. Des personnes vivent dans ce multivers persistant depuis vingt-deux ans déjà. Il ne se présente sans doute pas avec force détails, comme je dépeins Blue Life, cependant, la plupart des interactions décrites pour se mouvoir, parler, se déplacer s’effectuent de manière similaire dans le logiciel qui gère ces univers et leurs habitants.
Je m’y suis promené plus qu’à mon tour à une certaine époque. J’y suis retourné durant le mois de février 2025 pour affiner mes descriptions et observer que rien n’avait vraiment changé. J’ai pu y constater des « dramas » semblables à ceux relatés dans le récit, même si, ici, je me permets de pousser le bouchon très loin jusqu’au twist final.
Soyez certains que tout est envisageable dans le multivers, puisque, comme il se doit tout est inconsistant et en même temps, imaginable à l’envi. Cette masse de perspectives infinies génère également des comportements déviants, et on peut y trouver des pratiques tout juste acceptables au niveau de la déontologie et du respect des règles. Mais, qu’est-ce que la norme, lorsque le virtuel et la dématérialisation des intervenants se combinent avec un anonymat bien protégé derrière un avatar qui est facilement remplacé en cas d’incartade ?
Je vous souhaite une excellente lecture et une joyeuse découverte des univers synthétiques. Si d’aventure, vous désirez tenter l’expérience, tâchez de garder en vous le souvenir de ce petit texte afin d’éviter un maximum les risques de dérapage.
Harold Cath.
Mars 2025.
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Ils venaient de terminer le repas du soir, Sammy était occupé à ranger les assiettes dans le lave-vaisselle. Fred, elle, avait replié la nappe et se dirigeait vers le canapé. Dès qu’elle s’installa, Lila, la petite bouledogue, partit se coucher à ses pieds en soupirant de satisfaction.
Fred changea de chaîne, elle ne voulait pas rater « La course aux questions », tous les soirs, cet animateur et ses vannes pourries. Sammy ne le supportait vraiment pas.
— As-tu besoin de quelque chose ?
Fred n’entendit même pas la question, elle était déjà plongée dans son émission jusqu’au cou.
Sammy avait la paix durant trois quarts d’heure.
L’appartement était réduit, mais il avait deux avantages : d’abord, situé au rez-de-chaussée, Fred, Sammy et surtout Lila disposaient d’un minuscule jardinet qui permettait d’éviter de temps en temps la sortie du soir obligatoire pour la petite chienne. Ensuite, Sammy avait pu transformer le réduit étriqué jouxtant la cuisine en « zone bureautique ».
C’était un bien grand mot pour une si petite surface. Large d’un mètre, profond de deux, tout l’espace s’était vu judicieusement rationalisé. Une barre LED déposait un éclairage tamisé sur une tablette supportant l’écran incurvé à cent-vingt-cinq degrés. Un clavier multiusage accompagnait un gant tactile qui remplaçait déjà depuis quelques années les souris devenues obsolètes. Un casque de virtualisation venait compléter le tout. Un modèle loin d’être récent, qu’importe, il fonctionnait, c’était le principal,.
Sammy réveilla le système, enfila le gant et encoda son mot de passe.
Il retrouvait un peu de son univers personnel. Fred n’était pas du tout adepte de la chose informatique, excepté, pour dénicher quelques recettes ou regarder des publicités de voyages qu’ils n’auraient jamais l’opportunité d’effectuer pour cause de budget serré.
Après avoir consulté ses mails, jeté un rapide coup d’œil aux actualités pas très réjouissantes du jour, il entama une recherche à propos d’une société qui avait développé un nouveau réseau social totalement novateur : Blue Life. Ses collègues ne parlaient que de ça. Medhi, son binôme au bureau, ne tarissait pas d’éloges. « Tu devrais essayer, c’est un pied d’enfer, et les nanas, mon vieux, elles s’y sentent on ne peut plus libres ! » avait-il lancé avec un clin d’œil plein de sous-entendus.
Il est vrai qu’un peu de divertissement ne lui ferait pas de tort, la routine était pesante à la maison. Fred était une jolie fille, gentille, amusante, mais pas très portée sur le sexe. Il pouvait compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où ils avaient fait l’amour depuis le début de l’année… Et encore pas de sel pas de poivre et surtout pas de piment.
Le site Blue Life s’affichait sobrement, un logo bleu avec un œil et une phrase : « Another You in Another World », une autre version de vous dans un autre monde. Sammy ne trouvait pas cela très accrocheur, mais il suivit le lien « Galerie » pour voir de quoi il retournait vraiment. Il prit une claque. Le visuel était terriblement réaliste, l’aspect général ne ressemblait pas à celui des autres jeux déjà testés auparavant. Ils affichaient des avatars certes ressemblants à des personnes, mais cela restait, sans ambiguïté, des environnements dessinés par une machine. Blue Life arborait des espaces époustouflants, des avatars qui ne semblaient pas artificiels, des femmes et des hommes en chair et en os, comme photographiés par un professionnel. Les décors, eux aussi, paraissaient tellement réels que Sammy se demandait s’il ne s’agissait pas de montages pour attirer le chaland.
Il vérifia la page d’admission, tout le système se définissait dans la gratuité, même si un lien indiquait « Alimentez votre portefeuille V.L. ». Sammy adopta un pseudonyme et s’inscrivit. Grosse déception, il fallait attendre vingt-quatre heures pour que le compte soit activé. De désillusion, il éteignit tout et retourna s’installer dans le canapé sans même que Fred ne le remarque.
Le lendemain matin, au bureau, il exprima sa déception à Medhi qui souriait.
— Toutes les bonnes choses se font toujours désirer, ne t’inquiète pas, tu ne vas pas être déçu.
— Ouais, y’a intérêt, heureusement que c’est gratuit !
— Oh, tu verras, tu vas dépenser, crois-en ton vieil ami !
— Pas de risque Medhi sourit à nouveau.
— C’est quoi ton pseudo ?
— Euh, Youry666
— Haha, marrant, quand tu seras connecté ce soir, tu verras en haut à droite un bouton vert avec un « S » rouge au centre, tu cliques et tu cherches LuciusX, c’est moi, je t’aiderai pour tes premiers pas.
La journée sembla très longue à Sammy, il avait hâte que « La course aux questions » débute.
Fred, installée dans le canapé, Lila sur ses genoux, il se précipita dans son cagibi. Il avait reçu un message de Blue Life : « Suivez ce lien pour activer votre compte ». Un téléchargement débuta immédiatement, long, très long. S'ensuivit l’installation du programme qui vérifia le matériel de Sammy. Plusieurs témoins s’affichaient en rouge, et il dut se résoudre à l’évidence : la mémoire vive de sa machine était trop limitée, et son casque n’était pas compatible. Le logiciel lui signala également que, pour une expérience totalement immersive, il pouvait, moyennant paiement, ajouter des compléments. Ceux-ci nécessitaient de plus l’achat de capteurs corporels supplémentaires. — Saaaaam, tu viens ?
L’émission était déjà terminée. Il éteignit tout et rejoignit Fred de très méchante humeur. Il passa une nuit exécrable et, le lendemain, la question de Medhi acheva de lui miner le moral.
— Je t’ai attendu, hier, hein !
— Ouais, bin, c’est mort, mon matos n’est pas assez puissant !
Il expliqua à Medhi les retours de l’installation. Son binôme avait toujours de bons plans sous le coude, Medhi lui renseigna un magasin de seconde main où il pourrait se dépanner à peu de frais. Sammy s’y rendit après le boulot et, effectivement, il trouva un casque issu d’une saisie et des pins-ram d’occasion à un prix défiant toute concurrence. De retour à la maison, il eut tout le temps d’installer son matériel, Fred travaillait dans son shift de soir et elle ne rentrerait que vers 23 heures. Il relança Blue Life, les contrôles étaient au vert, son gant était orange, mais ça irait, rouge pour les capteurs manquants. Il fixa les deux électrodes prévues pour le torse enregistrant les battements de cœur, la respiration et la perspiration. Il posa alors son nouveau casque de virtualisation et entra dans le jeu. Il n’en crut pas ses yeux dès que les images surgirent. Il était dans une espèce de cabine d’essayage avec un miroir en face de lui. Il se voyait flouté et un menu se déroula sur la gauche : « Configuration de votre apparence ». Il était désorienté, il ressentait un léger malaise, semblable au mal des transports. Le bouton vert, vite.
— Qui voulez-vous appeler ?
Il pensa à Medhi ! Une liste de plusieurs Medhi émergea. Il suivit les instructions sous le menu, il pensa au mot « Clear » et la liste disparut. Ensuite lui revint le pseudo « LuciusX » — Appeler LuciusX ? — Oui
— Ah, Youri, ça va ?
Il entendait la voix de Medhi dans sa tête, différente quant aux intonations réelles de son ami. Il lui expliqua comment le téléporter près de lui et il apparut dans la cabine dans une nébuleuse de poussière bleue.
— Bon, y’a du taf, je t’explique et je te transforme en mec à tomber par terre !
Ils entamèrent la configuration de l’avatar de Sammy. À la fin, il était beau, musclé, bronzé, mais pas trop, avec des vêtements décontractés, mais basiques. Pour le haut de gamme, il devait payer. Medhi avait insisté : « Tu dois avoir du matériel entre les jambes, de base pour commencer, tu pourras toujours l’améliorer plus tard. » Il avait avancé : « Sans ça, tu n’es pas un homme. » Il entendit la porte claquer. Horreur, Fred, 23 heures, le temps avait filé.
Arrivé dans le salon, il aperçut sa compagne qui se mit à crier, Lila avait fait ses besoins sur le canapé.
Le lendemain, Fred dormait encore lorsqu’il prit son petit-déjeuner. Il rangea l’appartement, sortit le chien et revint de la promenade avec un bouquet de tulipes. Il savait que la journée serait explosive, il devait tenter de trouver de quoi désamorcer la situation avant de partir bosser. Ce soir, Fred serait toujours de service et ils ne se retrouveraient que tard. Tout devait être parfait à son retour. Il avait même prévu d’enregistrer son émission.
Une fois rentré du travail, il fit un premier tour avec Lila, puis Sammy se posa devant son écran, non sans avoir installé une alarme pour qu’il soit averti nonante minutes avant l'arrivée de Fred.
LuciusX l’attendait. Il emmena Youri visiter des univers aussi fantasques qu’affichant une réalité à couper le souffle. Ils passaient de l’Ouest américain à la toundra sibérienne, d’un trottoir surpeuplé de Tokyo à l’alcôve feutrée d’un cercle libertin au cœur de Paris. Sammy n’en revenait pas de ses yeux et de ses sensations : il pouvait parcourir le monde sans bouger de son placard. Ils firent une pause dans un club géant. Une foule hétéroclite de personnages plus étonnants les uns que les autres envahissaient la piste de danse. Il est vrai qu’il avait choisi l’apparence d’un jeune homme séduisant, mais d’autres avaient préféré l’extravagance d’un corps hyper-sexué surplombé d’une tête de chat, de renard ou de figures totalement improbables. Une mixité qui offrait à ce parterre l’impression qu’ici, tout était envisageable, tout était permis. Ces personnalités étaient exceptionnelles, magnifiques, endossant des tenues incroyables, impossibles à trouver dans la vie réelle, ou tout simplement inabordables pour le commun des mortels. Une femme blond platine dansait devant lui, une plastique parfaite, une poitrine imposante, serrée dans un top de satin noir dont les boutons semblaient lutter pour continuer à maintenir ses seins à l’abri des regards. Elle portait une jupe d’écolière ultracourte, des socquettes blanches couvrant ses mollets jusqu’au genou et des boots militaires. Elle se trémoussait en ne quittant pas Sammy de ses yeux bleu océan. Medhi qui avait remarqué le manège, souffla à Sammy de tenter sa chance. Il décida de se jeter à l’eau, de toute façon, ce n'était que virtuel. Il s’avança vers la jeune femme lorsque l’alarme retentit dans son casque… Zut !
— Je dois me déconnecter, tu seras là demain ?
Elle le dévisagea avec un petit sourire.
— Peut-être !
— C’est mon premier jour, j’ai besoin que quelqu’un m’aide.
— Ça se voit ! Si tu viens demain, on relookera un peu tout cela, prépare ta carte bleue.
Il avait décidé de ne rien dépenser, mais il désirait ne pas passer pour un plouc devant la jeune femme
— Super, je m’appelle Youry666.
— Butt3rfly. Contacte-moi dès que tu entres dans le jeu, si je suis disponible, nous irons fouiller les boutiques ensemble.
Il se débrancha, la dernière chose qu’il vit fut le sourire en coin de LuciusX.
Fred rentra et trouva Sammy dans le canapé. Tout était en ordre, Lila avait profité de son ultime sortie de la journée et elle remarqua son émission sur pose à l’écran.
Il l’embrassa en s’excusant encore. Elle le remercia et, après sa douche, s’installa auprès de lui. Il prit sur lui de rester avec d’elle durant la diffusion et de supporter ce présentateur arrogant.
Le lendemain, au bureau, Medhi paraissait ne pas avoir perdu son sourire d’hier.
— Paré pour la soirée ?
— Oui, mais c’est le dernier soir de rotation pour Fred. Après, je ne sais pas encore quand je pourrai revenir.
— Tu trouveras bien, j’en suis certain.
De retour de l’agence, Sammy entreprit une routine semblable au jour précédent. Il brancha l’alarme et plongea dans Blue Life.
Il se retrouva à l’endroit où il avait quitté le jeu. Le club s’était vidé de ses danseurs et tout semblait abandonné.
Le bip annonçant un message privé sonna, c’était Lucius.
— Salut, je te laisse seul aujourd’hui, enfin, seul, je te laisse « découvrir et t’amuser ».
— Mouais, on verra.
— C’est tout vu, haha !
Youry ferma la fenêtre et se lança la recherche de Butt3rfly. Elle était connectée. — Salut Miss !
— …
— Tu es là ?
— Oui, oui, deux minutes et je te téléporte.
Il patienta puis l’invite apparut au centre de l’écran.
Un tourbillon le happa et il se retrouva dans une chambre à coucher luxueuse. Le lit semblait avoir subi les assauts de tout un régiment. Il remarqua un gode et des liens sur la table de nuit. Butt3rfly sortit de ce qui paraissait être une salle de bain attenant à la pièce. Elle portait un body de dentelle noir totalement transparent, des bas de soie maintenus par un porte-jarretelles. Elle brossait nonchalamment ses longs cheveux devenus roux et le toisait de son regard vert émeraude.
— Je me fais une beauté, je m’habille et on y va !
Le spectacle hypnotisait Sammy, qui ne pouvait pas détacher son regard de ce corps de rêve. Elle retourna dans l’autre pièce. — Tu as chargé ton portefeuille VR ?
— Euh…
— Dans la barre en haut, le bouton avec le sigle « $ » !
Il cliqua mentalement, un écran semblable aux systèmes de paiement en ligne apparut.
« Combien de Blue$ voulez-vous échanger ? »
Butt3rfly se doutant des interrogations de Youry revint vers lui.
— Un euro équivaut à peu près à 300 Blue$.
— Et combien ai-je besoin pour m’améliorer un peu ?
— Cela dépend de ce que tu veux améliorer : juste les fringues ou ton physique aussi ?
— Bin, je sais pas trop, y’a quelque chose à changer dans mon physique ?
— Je ne sais pas encore ce que cache ce pantalon d’entrée de gamme !
Elle éclata de rire en retournant se préparer. Sammy se renfrogna en s’asseyant sur les draps froissés. Il jeta un œil à l’interface qui clignotait, il encoda le montant de cinquante euros, les données de sa carte bancaire et le son d’une caisse enregistreuse se fit entendre alors qu’un portefeuille apparaissait sous forme d’icône à côté du bouton de recherche avec la somme de 15 255 B$. Il sourit : « Allez, juste pour cette fois », se dit-il.
Butte3fly revint, plantée sur des escarpins affichant des talons hauts comme la Tour Eiffel. Elle portait un ensemble strict, tailleur, jupe droite. Un chemisier blanc ouvert sur un décolleté vertigineux terminait cette vue de rêve qui fit chavirer Sammy.
— Tu, tu es très belle.
— Merci. Et si l’on allait s’occuper de toi ?
Ils visitèrent de nombreuses boutiques, Sammy constata que toutes les grandes enseignes de la vraie vie avaient leur pied-à-terre dans le jeu. Le prix des produits, même s’ils étaient virtuels, affichait toujours des sommets inaccessibles.
La jeune femme connaissait d’excellentes adresses à prix modérés et Youry fut rapidement détenteur d’une belle garde-robe lui permettant de modifier son look en fonction des circonstances. Il avait passé un moment décontracté avec Butty, le surnom qu’elle lui permit d’utiliser, mais l’alarme venait de sonner. Heureusement ! Son portefeuille était vide. Il allait prendre congé quand Butty s’approcha, l’enlaça et l’embrassa fougueusement. Les inducteurs neuronaux du casque lui firent ressentir la langue de Butty sur la sienne, elle glissa sa main sur son entrejambe, mais il ne perçut rien de particulier alors qu’une érection se manifestait dans la réalité.
— C’est dommage que tu ne sois pas complet, ça nous permettrait de passer « vraiment » du bon temps. À une prochaine !
Elle disparut dans un nuage bleu, elle venait de se téléporter alors qu’il n’enlaçait plus que le vide.
Medhi le pressait de questions. « C’était bien ? », « Z’êtes allés où ? », « T’es vernis, t’as vu la nana ? », « Z’avez fait des choses ? »…
Sammy n’avait pas envie de répondre, il estimait que sa nouvelle vie secrète lui appartenait. À lui seul ! De plus, il n’était vraiment pas d’humeur, les trois shifts de soirée de Fred étaient passés et il devrait attendre cinq longs jours avant de bénéficier à nouveau de temps de présence suffisant. Il sortit le chien avant l’heure du diner, ce qui étonna Fred, puis, dès que Cyrus Nahoula et ses vannes pourries envahirent l’écran, il se retrancha dans son débarras.
Il décida de ne pas se connecter, mais de faire des recherches à propos de ce qu’avait laissé sous-entendre Butty. Il crut tomber à la renverse lorsqu’il découvrit le prix de l’ensemble. Du matériel physique était nécessaire, un kit nommé « BlueXtrem » à commander sur la plateforme de vente en ligne du site. Deux-cent-cinquante euros, la claque. Ensuite, il fallait payer un abonnement mensuel pour activer le kit : 11 000 B$ par mois, soit environ 35 €. Sa déception était immense. Il retourna subir les affres de Cyrus la mort dans l’âme.
— Tu n’es pas venu hier, je ne t’ai pas vu en vert dans ma liste de contacts ?
— Non, pas assez de temps.
— Butty était au club !
— Tu as vu Butty ?
— Ouiiii, on est même devenus amis, elle est dans ma liste maintenant, elle est géniale cette fille et puis quel canon !
Sammy, piqué au vif, ne put s’empêcher de le questionner.
— Elle était seule ?
— Oui, au début. Elle danse comme une panthère.
— Elle t’a parlé de moi ?
— Euh, non, on a fait un after dans un club échangiste et elle a rencontré un pote, je ne l’ai plus revue depuis. Par contre, je me suis bien marré, jamais vu un coin aussi « détendu du string ».
La piqûre était douloureuse pour Sammy, pas uniquement au sujet de ce que Medhi lui avait narré, mais surtout, pour les deux-cent-cinquante euros qui venaient d’être retirés du compte épargne commun. Par sécurité, il avait demandé la livraison du matériel au bureau afin que Fred ne réceptionne pas un colis qui ne lui était pas destiné.
Cyrus entré dans le salon par l’écran de la télévision, il se précipita dans le jeu.
Butty n’était pas connectée.
Sa déception était immense. Il se rendit malgré tout dans le club, toujours aussi bondé. Une ambiance « down tempo » permettait aux nombreux cavaliers de se séduire lascivement. LuciusX était présent et dansait avec une femme affublée d’une tête de siamois aux yeux maquillés et cils infinis. Son corps, serré dans une combinaison de cuir rose fluo, arborait une poitrine improbable, des seins énormes qui amenaient le regard vers des hanches et des fesses hors normes. Sammy ne pu s’empêcher de rire à la vue du spectacle qui s’offrait à lui.
Il envoya un message privé à son ami.
— Ça t’excite ce genre de délire ? Je suis mort de rire. — Quoi, elle n’est pas canon ? — Bin, c’est assez dire que… — Et si tu savais qui elle est !
— Hein ? Je la connais ?
— Ah ! ça, pour la connaître, tu la connais même très bien !
Lucius se mit à rire alors que « la chose » se frottait sur son entrejambe.
— Et je peux savoir ?
— Lucinda !
— HEIN ?
Lucinda était la réceptionniste de son étage de bureaux, une petite femme pas très jolie, boulotte, renfermée, parfaite dans son travail, toujours à l’heure, mais pas du tout attirante dans ses tenues d’une autre époque. Il n’en revenait pas.
— Silence, hein, elle ignore qui je suis, ce sont quelques détails qui m’ont mis la puce à l’oreille. Quelques questions bien ciblées et j’avais la certitude de son identité. Et c’est une chaudasse !
— Tu n’as pas aperçu Butty ?
— Si, elle était connectée tout à l’heure. Je suppose qu’elle est en bonne compagnie. Hier au club échangiste, je l’ai vue fermer son statut « En ligne » lorsqu’elle s’est éloignée avec son mec.
— Ok
Il tenta tout de même l’appel.
— Toc toc, tu es là ?
— …
— Butty ?
— Occupée !
Cela avait le mérite d’être clair, ou pas. De toute manière, il n’avait pas encore reçu le matériel. Il n'avait pas payé l’abonnement non plus. Il s’installa le long de la piste de danse, admirant ce panel de personnages exotiques. L’ambiance paraissait décontractée, les avatars faisaient oublier leur nature. Youri s’abandonna à la musique et au plaisir des yeux. Personne ici n’était outré de voir des femmes et des hommes à demi nus, des corps à la sexualité exacerbée, des êtres hybrides se déhanchant langoureusement, des attitudes qui auraient choqué le Marquis de Sade lui-même.
L’heure de fermer la boite à fantasme avait sonné… « Saaaaam… »
Le lendemain, dans l’après-midi, le livreur se présenta au travail. La tête de son ami apparut pardessus la cloison entre les bureaux, l’œil goguenard.
— Je le savais !
— Quoi ?
— Je savais que tu passerais le cap.
— Je regrette presque, c’est cher et j'ignore si cela en vaut la peine.
— Crois-moi, c’est le pied. Et je pense que pour les nanas, c’est pareil. « Lucinda a pris l’ascenseur pour le paradis hier soir », souffla-t-il à voix basse. Sammy n’en croyait pas ses oreilles — C’est pas vrai !
— Chut, discret ! Ma main à couper que, ce soir en sortant, tu ne la regarderas plus jamais de la même manière… Et elle ne sait toujours pas qui je suis.
Durant le retour à la maison, il avait dépaqueté le contenu du petit carton et poussé le tout dans son sac à dos avant de jeter l’emballage dans une poubelle. Fred ne devait rien remarquer et, heureusement, cela ne prenait pas beaucoup de place.
— Chéri, ce soir, c’est une spéciale de deux heures, ça ne te dérange pas ? Sinon j’enregistre et on se regarde un film !
— Non non, profite ma chérie, j’ai des trucs à faire, ce n’est pas long deux heures !
Quelle chance ! Il sortit le chien en vitesse avant de s’enfermer dans sa boite à rêves.
Il débarrassa le matériel reçu des blisters qui le protégeaient. Il se demandait s’il ne s’était pas fait arnaquer. Un anneau souple, trois électrodes « wireless » et une espèce de membrane nageant dans un récipient rempli de liquide. Il lut rapidement le manuel. Les deux grandes électrodes se plaçaient sur l’intérieur des cuisses, la petite sur le scrotum, la gaine s’enfilait sur le pénis et le collier se glissait par-dessus et se positionnait à la racine du membre. Il avait l’air malin. Deux cent-cinquante euros pour ça. Il avait un droit de rétractation, il allait essayer et, demain, il allait renvoyer le tout et se faire rembourser.
Connexion.
Il se retrouvait dans la cabine du début, nu.
« Configuration de votre kit BlueXtrem »
Il remarqua alors que le « matériel » conseillé par Lucius, avait été remplacé par une alternative plus que réaliste. La configuration automatique harmonisa la couleur de l’ensemble avec la texture et la teinte de peau de son avatar. Il se regarda un moment, fier comme un paon. Il réfléchit à la manière de s’habiller et les vêtements se matérialisèrent sur le corps. Short en jean, t-shirt avec une feuille de cannabis posée sur un arc-en-ciel, collection de bracelets de pierres et de cuir au poignet, paire de Sebagos aux pieds. Il voulait un style décontracté, voilà qui était parfait.
— Coucou joli cœur !
Butty l’appelait. Il se sentit pousser des ailes.
— Coucou, Butty, tu me téléportes ?
Il sortit de son tourbillon auprès d’un vieux banc de bois. Butty, assise, le regardait se matérialiser. Un acacia laissa tomber quelques pétales et les capteurs neuronaux envoyèrent directement au cerveau les effluves des inflorescences blanches. Butty, à nouveau blonde, portait une longue robe vaporeuse, teintée de petites fleurs multicolores. Ses bras dénudés arboraient des tatouages tribaux, Youry ne les avait pas remarqués auparavant. Son décolleté, comme à son habitude, suggérait une poitrine ferme qui ne souffrait pas de la gravité.
— Viens admirer le coucher de soleil.
Il prit place à côté d’elle, presque gêné.
— Serais-tu devenu timide ?
— Euh, non, je…
Elle ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase et l’embrassa avec passion. Il sentit la vague de frissons l’envahir. Elle se leva, releva sa robe et s’installa à cheval sur son bassin. Les frémissements se transformèrent en excitation, et de manière impensable, son érection réelle fut bien visible dans le jeu, Butty en ressentit la pression au travers du short de son partenaire. — Mmmm, tu as fait des folies.
— Oui, enfin, je crois !
Elle éclata de rire. Elle disparut dans un nuage de particules bleues, le laissant seul sur le banc. — Bin, où es-tu ?
— …
— Butty ? — Viens
Elle lui avait envoyé un lien de téléportation.
Lorsqu’il sortit de son cagibi, les deux heures étaient largement écoulées, et il se dit qu’il allait encore en prendre pour son grade. Heureusement, Fred s’était endormie devant la télévision. Il éteignit l’écran, les lumières et il protégea sa femme d’une bonne couverture, il était inutile d’essayer de la réveiller. Il en profita pour nettoyer son matériel et le ranger dans un endroit discret. Il prit une douche, toujours émoustillé, sous l’emprise voluptueuse de Butty. Il n’avait jamais connu tant de plaisir, ni auparavant ni avec Fred. Il se sentait à présent coupable. Comment allait-il pouvoir regarder Fred droit dans les yeux ? D’un autre côté, il éprouvait un regain de passion pour sa compagne, tout cela était totalement paradoxal. Il se coucha la tête pleine de désir, de fantaisie, de frivolité, fort d’une légèreté de vivre que lui offrait ce nouvel univers. En même temps, son esprit s’était chargé d’un lourd secret, d’une infidélité, même si celle-ci était purement virtuelle.
Il s’accommoda des périodes pour lesquelles il n’avait que peu de temps de connexion, celles-là, durant lesquelles l’insatiable Butty n’était pas nécessairement disponible ou paraissait absente. Il se retrouvait seul avec Lucius qui s’éclatait. Il se morfondait et la situation avait le don de l’énerver au plus haut point. Ensuite, Sammy recouvrait les shifts de soirée pour lesquels Butty était toute à lui. Il explorait avec cette femme, tout le panel des pratiques sexuelles et il devint très rapidement accro tant aux sensations qui se développaient en lui qu’à cette compagne qui manipulait ses sentiments. Son moral, par contre, jouait aux montagnes russes, comme la qualité de son travail et son humeur à la maison. Sammy découvrait la douleur de l’abstinence, le manque d’endorphine. Il lui en fallait toujours plus. Incapable de désirer et de séduire une autre femme, il s’essaya aux maisons de passe, au sexe tarifé alors que Butty, « occupée », le snobait dans le jeu. Cela coûtait de l’argent, beaucoup d’argent.
Fred, de son côté, s’intéressa subitement aux comptes, elle avait envie d’un petit week-end en amoureux, loin de ses parents, de sa sœur, des collègues et de la hargne de sa cheffe de service. Sa déception fut immense en constatant que le solde bancaire faisait grise mine. Elle interrogea Sammy. Il lui expliqua que la voiture devenait vieille, qu’il avait fallu remplacer des pièces lors du dernier entretien, que cela avait un prix. Il avait malheureusement besoin de l’auto pour se rendre au boulot et pas d’argent pour acheter un nouveau véhicule. Cela avait été chaud, mais qu’allait-il inventer la prochaine fois ? Il devait lever le pied, rapidement.
Cependant, il n’y arrivait pas, Blue Life était pire qu’une drogue, il avait même commandé une paire de gants tactiles dernier cri. Le système poussait jusqu’à lui faire percevoir la sensation des fluides corporels durant les contacts alors que tout était virtuel. Le ressenti dépassait toutes les expériences vécues dans sa petite vie étriquée.
Il devait lever le pied !
Puis, Sammy se dit que la réalité pourrait remplacer Blue Life, retrouver une vie hors du jeu, améliorée par toutes ses expériences, toutes ses envies, tous ses fantasmes, et y inclure Fred. Il tenta donc l’approche de sa compagne, un week-end, alors qu’ils rentraient d’une soirée au restaurant. Elle avait un peu forcé sur le vin. Elle se laissa faire, il l’embrassa goulument et la déshabilla nerveusement dans le salon. Elle riait, se moquait gentiment de sa fougue inhabituelle, ce qui le rendit encore plus sauvage. Il la maintint, poignets bloqués dans le dos, et la fit basculer en avant contre le canapé, puis il la prit sans ménagement. Elle cria, supplia qu’il arrête, mais il ne pouvait se contenir. Il lui fit vivre ses désirs extrêmes sans qu’elle puisse réagir. Lorsque la folie de la jouissance eut quitté son esprit et son corps, il comprit ce qu’elle avait subi par sa faute. Elle pleurait doucement tandis que Lila léchait le visage de sa maîtresse. Fred courut dans la chambre et Sammy n’osa pas l’y rejoindre. Qu’avait-il fait ?
Le lendemain, lorsqu’il se réveilla, elle n’était plus là. Une petite valise manquait à l’appel, des vêtements également ainsi que cette bonne vieille Lila.
Il essaya de la contacter sur son portable et n’eut droit qu’à la messagerie. Il se confondit en excuses, il ne comprenait pas ce qui lui était passé par la tête, l’alcool peut-être. Il sonna à ses beaux-parents, Jean, le père de Fred, visiblement sur une autre planète, ne paraissait pas savoir où se trouvait sa fille. Il se retrouvait seul.
Fred ne revint pas.
Deux mois plus tard, il reçut un pli judiciaire, elle demandait le divorce. Il ne l’avait pas vu venir, il n’avait même pas pu en parler avec elle, s’excuser. Dans les motifs, le courrier stipulait « violence conjugale », « dilapidation des biens communs à destination de jeux en ligne ». Elle réclamait la moitié de ce qui restait. L’appartement étant une location, il s’agissait des meubles et de l’argent sur les comptes bancaires. Arguant que l’argent commun avait été utilisé au seul avantage et plaisir de Sammy, relevé de compte des versements à l’appui, le marché final de l’avocat définissait que Sammy conserverait ses vêtements, son matériel informatique et rien d’autre. Il était abasourdi, il se retrouvait sur la paille et sans moyens pour engager un conseil juridique afin de l’aider. Il sombra dans une profonde dépression. Un mois plus tard, il signait sans réfléchir, sans combattre. Le frère de Medhi l’hébergea durant quelques semaines puis il trouva une chambre de bonne dans des combles surchauffés par l’été définitivement caniculaire. Malgré son burnout, il avait continué à travailler tant bien que mal pour se maintenir à flot, pour ne pas penser, pour oublier sa vie d’avant. Sa chambre était située au centre-ville et il pouvait maintenant se rendre au bureau en métro, il avait bien entendu été privé de la voiture aussi. Cela faisait un moment qu’il n’avait plus vu Lucinda, remplacée par un jeune stagiaire qui prenait son boulot d’auxiliaire d’accueil à bras le corps. — Qu’est devenue Lucinda ? On ne la voit plus !
La tête de Medhi apparut au-dessus de la cloison
— Elle a rencontré, dans la vraie vie, le type dont elle était tombée amoureuse dans Blue Life.
Un mec plein aux as, elle a donné sa démission et je crois même qu’elle a déménagé.
— Ah mince alors ! Elle vient encore dans le jeu ?
— Ils y viennent ensemble, parfois, mais c’est rare.
Depuis la terrible soirée, Sammy ne s’était plus jamais connecté, son matériel était rangé dans un coin. Parler de Blue Life fit immédiatement remonter ses souvenirs, l’image de Butty, les sensations, le désir. En rentrant du bureau, il contacta l’opérateur pour activer la fibre à sa nouvelle adresse. Il allait seulement prendre le pouls, ne plus se laisser entraîner dans ce monde de faux semblants. Il n’allait se connecter que quelques minutes.
Il avait tout installé sur la seule table de sa petite pièce, il devrait prendre ses repas, assis sur le coin du lit. Qu’à cela ne tienne, ce n’était pas définitif, juste un coup d’œil dans la lunette déformante de Blue Life et il reprendrait sa vie. En raison du temps passé sans se connecter, les mises à jour du programme étaient légion. Il trépigna une demi-heure. Enfin, il enfila son casque et ses gants, pas les senseurs spécifiques. Il se retrouva au dernier endroit qu’il avait visité avec Butty, un donjon BDSM qui paraissait abandonné. Un message clignotait dans le bas de l’interface annonçant que le terrain était à louer et qu’il serait vide de constructions dans deux cycles. Dans Blue Life, un lieu pouvait disparaître en une semaine et ressusciter sous une nouvelle forme en un temps record. Il se projeta dans le club qui l’avait vu démarrer dans le jeu. Une petite foule dansait, mais il ne s’agissait pas de l’affluence de ses débuts. Lucius apparut connecté.
« Aaah ! Tu es de retour ? » entendit-il dans sa tête.
— Je viens jeter un œil, mais je ne pense pas m’éterniser. Je crois que je suis vacciné de ce cauchemar !
— Laisse-toi du temps, tu as traversé beaucoup d’épreuves, Blue Life va t’offrir de quoi décompresser.
— C’est à force de décompresser que j’ai tout perdu. À commencer par Fred !
— Dis-toi que c’est un nouveau départ.
— Tout ça, c’est du vent. Toutes ces personnes se mentent à elles-mêmes, elles s’inventent la petite vie qu’elles n’auront jamais, les fantasmes qu’elles ne pourront jamais réaliser dans l’existence.
— Justement, n’est-ce pas merveilleux de pouvoir choisir ses propres utopies et de les vivre directement, sans attendre, sans espérer qu’elles se présentent, déformées, différentes de tes désirs, affaiblies en intensité pendant ton sommeil ou dans tes rêveries, puis se réveiller et constater qu’il ne s’agissait que d’une illusion, d’une composition de tes neurones au repos que tu ne pourras jamais reproduire ? Ici, tu ne patientes pas, tu vis ce que tu désires éprouver, tester, et quand ce n’est plus à ton goût, tu changes. Tu prends des décisions et si tu te trompes, pas de conséquences, tu repars à zéro, à ta guise.
— Je croyais que ce que je concevais dans Blue Life, je pourrais le réaliser en vrai, avec Fred et j’ai tout gâché. Ici, tout est trop idéal, un filtre déformant sur la réalité des choses.
— Elle ne t’a laissé aucune chance, pas même celle de t’excuser, cependant, je reconnais que je ne suis pas exactement au courant ce que tu lui as dit ou fait. Tu ne peux rien effacer dans ta vie, ici bien. Passe à autre chose et vite. Viens donc me retrouver.
Un lien de téléportation apparut, il l’accepta. Les particules dissipées, il devina un paysage à couper le souffle. Ils se rejoignirent au sommet d’une colline surplombant la mer azur. Les contreforts convergeaient vers les vagues suivant une pente abrupte recouverte d’un entrelacs de maisons blanches garnies de coupoles bleues. Il connaissait ce lieu, une destination dont rêvait Fred : Santorin. Lucius était accompagné d’une jolie jeune fille, petite, un style gothique affirmé lui donnant l’apparence d’un être inabordable. Pourtant, dès la conversation engagée, elle était plutôt ouverte, souriante, pleine de fraîcheur. Ils étaient assis dans un carré d’herbes sèches. Des parfums de romarin et de myrrhe leur parvenaient de loin en loin. Youry se détendit peu à peu. Vanya se mit à flirter avec Lucius puis regardant Youry, lui caressa doucement le visage, elle l’attira à elle et l’embrassa. Ensuite, elle s’intéressa en retour à Lucius tout en amenant la main de Youry entre ses cuisses. La température du trio monta rapidement et Lucius les emmena sur une petite terrasse à l’abri des visiteurs éventuels. Youry pesta de ne pas avoir prévu ses accessoires. Gêné, il prit congé, prétextant le livreur de pizza. Il dormit mal cette nuit-là. Il avait envie de se relever, de se connecter, le virus l’avait repris et Butty avait à nouveau envahi toutes ses pensées.
Le lendemain était une journée faste. Premier vendredi en congé depuis belle lurette. Il avait un long week-end devant lui pour en profiter et se détendre. Il prit un bon petit-déjeuner, prépara sa collation du midi, déposa quelques boissons sur la table, et après installation du « matériel » cette fois, il entra de plain-pied dans le jeu. Lucius était d’astreinte au bureau, Youry serait seul. Il ne s’était encore jamais connecté si tôt dans la journée et il constata amèrement que le jeu était particulièrement calme. Peu de personnes présentes, des endroits déserts, pas d’animation. Il en déduisit que la moyenne d’âge des utilisateurs devait les « forcer » à se trouver au travail à cette heure-là. Il en profita pour explorer des lieux insolites qu’il n’aurait jamais l’occasion d’apprécier dans le monde réel. Le Taj Mahal, la Tour de Pise, la Place Rouge à Moscou. Les visites étaient exceptionnelles et il ne vit pas les heures filer. Il entamait son sandwich lorsque le signal de présence de Butty passa au vert… Il en renversa sa canette.
Il n’osait pas l’appeler. Qu’allait-il lui raconter ? Légitimer sa longue absence ? Devait-il se justifier d’abord ?
— Bonjour Butty !
— …
Elle venait de se connecter, elle ne pouvait pas déjà être occupée ! Elle ne voulait sans doute plus avoir de contact avec lui.
— Salut Youry, tu vas bien ?
— Euh, oui, j’ai eu beaucoup de soucis.
— Lucius m’en a touché un mot.
— Ah !
— Je te rassure, il ne s’est pas étendu sur les détails, juste que tu risquais d’être absent un moment. Je ne t’ai jamais vu connecté dans la matinée.
Medhi était vraiment un ami précieux.
— Je suis en congé. Bref, j’ai trois jours devant moi.
— C’est génial, je te téléporte.
Il se matérialisa dans la chambre à coucher de sa première rencontre avec Butty. Elle était dans la salle de bain.
— J’arrive, j’en ai pour deux minutes.
Il était nerveux comme s’il allait passer un examen d’embauche. Il voulait paraître fort, prévenant et mâle à la fois. Butty apparut. Une tenue de soirée en soie verte drapait son corps svelte et élancé. De longs gants cousus d’un tissu semblable à celui de la robe-fourreau montaient à mi-biceps et masquaient ses avant-bras. Elle était plantée sur des escarpins, garnis de cristaux brillant de mille feux. Elle arborait une coupe rousse, flamboyante, au carré, ses yeux, de la même couleur jade que la robe, éclairaient des joues piquetées de taches de rousseur. Elle était femme fatale avec le visage mutin d’une adolescente. Alors que Butty se retournait pour saisir une pochette, Youry eut la surprise de découvrir un décolleté vertigineux qui dévoilait le dos jusqu’à la courbe de son postérieur. Une chaine d’or ceignait sa taille tout en disparaissant entre les fesses. La vision de cette femme était époustouflante et il en resta pantois.
— Tu ne viens pas m’embrasser, après tout ce temps ?
Il était deux heures quarante-cinq du matin lorsqu’il éteignit son ordinateur. Le sandwich à peine entamé faisait grise mine sur la table lorsqu’il se dirigea vers son lit.
Il remit le couvert le samedi et le dimanche. Il avait retrouvé Butty et, durant ces trois longues journées, elle avait été toute à lui. Ils avaient visité de nombreux lieux insolites que Youry n’aurait jamais localisés seul. Ils avaient fait l’amour, ils avaient fait le sexe aussi, Butty étant capable de basculer du feu de camp à l’incendie. Il avait dégusté dans le sens positif du terme.
Il se présenta au travail, cerné, fatigué, mais heureux. Il se sentait à nouveau fort, puissant, prêt à dévorer le monde. Leurs jeux se répétaient tous les soirs, Butty façonnait son compagnon au plus proche de ses envies, de ses dérives, de ses chimères personnelles. Elle appréciait cette relation dominant-dominée qu’elle avait patiemment construite. Leurs rapports devenaient moins conventionnels, moins doux. Il exultait, dirigeant cette femme qui se pliait à toutes ses extravagances, qui l’appelait « Maître ». Cette situation lui offrait une confiance en lui renouvelée. Il abordait ses rapports aux autres, tant dans son travail que dans la vie de tous les jours avec une assurance qui, pensait-il, le faisait à nouveau briller. Paradoxalement, Butty, qui avait embrassé à bras le corps cette relation particulière, tombait, à chaque instant, un peu plus sous le charme de Youri. Par respect pour cette relation, pour le contrat qu’elle avait signé pour son Maître, elle avait abandonné les batifolages dont elle avait l’habitude. Elle était devenue fidèle. Lentement, elle sentait grandir en elle de l’amour pour cet homme qui la comprenait enfin. Il avait saisi l’essentiel de ses besoins. Il nourrissait son appétit à chaque rencontre.
Ils n’avaient que très peu parlé de leur réalité. Tacitement, ils avaient décidé de ne traverser cette interaction que dans Blue Life. Cependant, au fil des semaines, de ces heures passées ensemble, chacun lâchait de temps en temps des bribes d’informations sur son existence hors du jeu. Il lui narra sa séparation sans entrer dans les détails, elle lui raconta la complexité de la vie auprès d’un mari violent qui sombrait peu à peu dans l’alcool.
— Tu es mariée ?
— Oui, mais plus rien ne va depuis des années.
— Pourquoi restes-tu avec lui alors ?
— Les conventions, les obligations, ma seconde fille qui doit terminer ses études. Il est important de noter que mon tempérament docile ne m’aide pas à prendre des décisions fermes.
— Je pensais qu’il s’agissait d’un jeu dans le jeu.
— Non, depuis ces dernières semaines, tu me connais telle que je suis au fond de moi, je réalise ici tout ce que je n’ai jamais pu obtenir en vrai et qui couve à l'intérieur de moi.
— Tu as deux filles ?
— Oui, la grande qui a déjà quitté la maison et l’autre qui termine ses études. J’avais vingt ans à la naissance de la première, vingt-trois pour la seconde.
Ce soir-là, Sammy avait l’esprit en pleine ébullition. C’était manifestement le cas : Butty était plus âgée que lui. Peut-être était-il occupé à se fourvoyer complètement. Il s’imaginait depuis quelques semaines pouvoir rencontrer Butty en dehors du jeu. Il avait appris au fil des conversations qu’elle habitait à une centaine de kilomètres de chez lui. Cependant, cette nouvelle information à propos de son âge l’avait refroidi. Quelle était la différence d’années entre elle et lui ? À quoi pouvait-elle bien ressembler ? Était-ce une dame d’un âge avancé en mal de sensation forte ? Il devait savoir, quitte à être déçu, mais il voulait une réponse !
Pour la soirée du lendemain, il avait organisé une petite virée en club BDSM. Ils réduisaient souvent leurs expériences à l’intimité de leur espace personnel, mais Youry était persuadé que, face à d’autres maîtres et soumises, Butty serait parfaite et ne lui occasionnerait aucun déshonneur. Elle irait au bout d’elle-même. Durant leurs jeux, alors qu’il était assis, contemplant les participants à la fête, il se pencha vers Butty, tenue en laisse et agenouillée à son côté. — Tu es parfaite ce soir !
— Merci Maître.
— As-tu déjà tenté tout cela dans la vie réelle ?
— Non Maître, mon environnement ne le permettrait pas, je Vous en ai déjà donné certains détails.
— Tes enfants sont grands, tu n’as jamais ressenti l’envie de tester cela ?
— Si bien sûr, mais mon mari n’est capable que de violence non contenue, pas de douleur désirée et respectueuse.
— Si bien sûr, qui ?
— Si bien sûr, Maître, veuillez m’excuser.
— Que pourrais-tu faire pour t’excuser ?
— Je ne sais pas, Maître. À vous de décider.
— Mmmm, voyons, tu vas m’offrir une bribe de ta vraie vie !
— …
— Serais-tu devenue muette ?
— Euh non, Maître.
Il sentait son inconfort, ses doutes, sa peur, tout ce qu’il avait prévu.
— Dis-moi ton âge réel et tu seras pardonnée.
La demande ne dépassait pas les limites fixées entre eux, il ne la poussait pas dans ses derniers retranchements à propos de sa situation hors de Blue Life, elle s’exécuta.
— J’ai quarante-cinq ans, Maître.
Il avait vingt-sept ans, dix-huit années d’écart, c’était beaucoup et peu à la fois, de nombreuses femmes étaient magnifiques à cet âge-là. Sammy était rassuré.
Leur relation prit de l’épaisseur, leur connivence offrait à ces deux âmes en peine, de longs moments de répit. La connexion devint si intense qu’ils partagèrent de plus en plus d’informations à propos de leurs histoires respectives, leurs déchirures, leurs blessures. La proximité des avatars les poussa petit à petit à désirer la proximité des corps dans le réel. Céline, Butty lui avait révélé son véritable prénom, chose qu’il n’avait pas encore osé faire, avait émis le souhait de rencontrer son Maître dans la vie réelle. Elle était même disposée à quitter son mari. De jour en jour, leur relation virtuelle évoluait vers un désir violent de se retrouver et de se reconstruire ensemble malgré la différence d’âge. Ils avaient en outre sauté le pas : ils avaient échangé des photos intimes, montré l’image de leurs corps, mais sans encore oser dévoiler leur visage. Sammy était rassuré, Céline affichait un corps magnifique pour ses quarante-cinq ans. Céline était impressionnée et avide de toucher ce physique, jeune et musclé, aux antipodes de la masse informe qu’était devenu son mari. De toute façon, elle n’avait plus connu d’instants d’extase avec lui depuis deux ans. Il semblait ne plus lui porter aucun intérêt. Elle aspirait à la chaleur d’un homme, elle avait besoin de mains sur sa peau et plus ces sensations artificielles offertes par un système informatique et des objets froids, impersonnels insérés dans son intimité. Elle voulait retrouver l’amour et les frissons de sa jeunesse. Ils fixèrent enfin un rendez-vous en centre-ville le samedi soir suivant.
Il avait décidé de paraître à son avantage, d’endosser le costume de l’homme sûr de lui, de celui qui détient les cartes en main, du Maître qui allait prendre possession de sa soumise pour la première fois. L’automne approchait, il faisait toujours chaud, il avait opté pour une veste de lin crème, une chemise blanche classique ouverte sur ses pectoraux, un pantalon en jean sombre, des baskets toutes neuves. Il avait préparé le présent qu’il comptait lui offrir, un fin collier de cuir tressé, noir, orné d’un anneau d’or. Dans sa poche, il garderait en apothéose, la fine laisse aux maillons dorés, terminée par une sangle du même cuir que le collier. Il allait l’attacher à ses désirs, à ses fantasmes, mais aussi à son amour. Sammy était retombé amoureux comme aux premiers jours, avec Fred. Il eut une pensée furtive pour sa compagne. Il aurait mieux fait de lui parler, de trouver un terrain d’entente, de suivre une thérapie peut-être. Il était trop tard pour tout cela. Il devait forger l’avenir, là, maintenant, dans trente minutes.
Céline était nerveuse. Elle n’avait rien dit à Sammy, mais elle avait préparé ses valises, vidé ses comptes, jeté sa carte de téléphone et en avait acheté une autre, prépayée. Elle n’avait même pas essayé de prévenir son mari, c’était terminé, elle en avait fini avec lui. Son avenir se jouait ce soir. Elle partait pour une nouvelle aventure, avec un homme plus jeune, certes, mais qui la considérait, l’honorait et lui offrait tout ce qu’elle avait toujours désiré. Elle avait suivi ses désirs. Il lui avait demandé d’être simple, stricte, sexy, mais discrète. Les extravagances, ce serait pour plus tard, et surtout pas en public. Elle savait désormais qu’il avait des limites et qu’il la respecterait définitivement.
À sa demande, elle avait enfilé des bas noirs, soutenus par un porte-jarretelles. Elle n’avait pas le droit de porter d’autres sous-vêtements et cela ne la dérangeait pas. Par-dessus, une robe noire, droite, cintrée révélait ses formes sculpturales. Elle avait souri en l’enfilant, elle se trouvait à nouveau belle et attirante. Elle avait laissé son carré de cheveux blonds flotter sur la nuque. Il avait réservé une chambre dans un hôtel discret à la périphérie de la ville. Elle devait s’y rendre à dix-sept heures, fermer les tentures et s’installer à genou, au pied du lit, tête baissée, elle ne pourrait le regarder que lorsqu’il l’autoriserait à lever les yeux. Céline était tendue, impatiente et excitée de le retrouver et de concrétiser enfin tous ses rêves. Il était l’heure de partir, tout le nécessaire pour entamer sa nouvelle vie était prêt dans le coffre de la voiture.
Il lui avait donné une liste d’instructions, une mise en scène pour assoir leurs rôles respectifs. Il allait prendre possession de sa chose, sa soumise, son amour et il l’espérait aussi sa future nouvelle compagne. Lorsqu’il se gara, il constata le peu de véhicules qui somnolaient sur le parking de l’hôtel, parfait pour la discrétion. Il se présenta à l’accueil, annonça qu’il était attendu dans une chambre réservée à son nom.
— Madame est bien arrivée, Monsieur. Chambre 24 au premier étage, l’escalier sur votre droite au fond du couloir.
L’employé avait un petit sourire entendu, il n’aimait pas cela du tout, mais il n’avait pas le temps de le lui faire ravaler. Il entra dans la pièce plongée dans la pénombre, un fin rayon de soleil perçait par l’entrecroisement des tentures fermées sans doute à la hâte. Il révélait une fine silhouette agenouillée au sol, genoux écartés, mains posées sur les cuisses, paumes vers le haut, visage face au sol. La vision de cette femme qui s’offrait à lui raviva son désir au point qu’un frisson de plaisir autant que d’appréhension l’empoigna. Il ne prononça aucun mot, se plaça derrière elle et rassembla ses cheveux si soyeux afin de dégager sa nuque. Elle portait un parfum fleuri qu’il lui semblait connaître, il ne se souvenait plus ce que celui-ci lui rappelait.
Il posa le collier de cuir sur ce cou frémissant, fixa la laisse et lui intima l’ordre de se déshabiller. Il en profita pour clore correctement les tentures et plonger la pièce dans le noir complet. Ils s’abandonnèrent à leurs fantasmes, jouissant de chaque parcelle de plaisir.
Un léger malaise ondoyait dans la pièce. Il s’était insidieusement faufilé dans leur esprit durant leur nuit plaisir et de lubricité. Chacun l’avait ressenti en son for intérieur. Pour lui, le concours de ce parfum et d’un filet de voix qui s’avérait lui être coutumier dans les soupirs de cette femme, tout comme ce prénom subitement familier. Pour elle, cette silhouette lui rappelant quelqu’un sans pouvoir le définir et cette voix qu’elle avait déjà entendue sans arriver à y accrocher un visage. Le doute perturbait ce moment extatique de flottement, lorsque les corps alanguis voyaient s'estomper les derniers lambeaux de jouissance. Qu’importe, ils avaient éprouvé tant de plaisir et l’avenir s’écrivait ce soir. Il alluma l’applique lumineuse et se retourna vers sa compagne. Il faillit défaillir. Céline, son ex-belle-mère, le regardait, abasourdie de découvrir l’ex-mari de son aînée.
FIN.
Ceci étant posé, pas touche aux textes, aux idées, aux images, tout cela ne t'appartient pas, le droit d'auteur est une réalité dont tu dois tenir compte.
Tu as envie d'en utiliser tout ou partie, prends contact, demande, une demande vaut une réponse et il y a toujours moyen de trouver un terrain d'entente.
Viens, je ne mords pas ;-)
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