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Le verre à dents
Fiction
Drame
calendar Publié le 17 mai 2026
calendar Mis à jour le 17 mai 2026
time 5 min

Le verre à dents

Il y a des couples qui se chamaillent pour le dentifrice mal refermé ou la lumière du couloir laissée allumée. Nous, c'est le verre à dents.


Depuis combien d'années maintenant ? Seize, peut-être dix-sept. Je ne compte plus. Chaque soir, avant d'éteindre sa lampe de chevet, Édouard retire son cerveau et le pose dans le verre sur la table de nuit, avec le même geste précis et quotidien qu'il a pour plier son pantalon sur le valet de chambre. Ce qui me frappait au début, c'était moins le geste lui-même que ce qui venait après : ses épaules qui s'abaissaient d'un centimètre, sa mâchoire qui se relâchait, cette façon qu'il avait de s'allonger comme on pose enfin quelque chose de lourd. Je me suis habituée à ce petit bruit sourd, presque aqueux, qui ponctue notre fin de soirée, et je me suis habituée aussi à ce soulagement sur son visage, à cette douceur un peu vide qui n'appartient qu'au sommeil et aux gens qui ont réussi à redevenir simples.


Moi, je n'ai pas de verre. J'ai autre chose, que je n'ai jamais nommé et qu'Édouard n'a jamais demandé à nommer. À partir d'un certain moment de la soirée, les mots cessent de peser, les visages de la journée s'estompent, et il reste quelque chose de fonctionnel et de calme qui n'est plus tout à fait moi mais qui me ressemble assez pour dormir. C'est peut-être la même chose. C'est peut-être pour ça que ça dure.


Ce soir, le verre est vide.


Je remarque la chose sans raison particulière, en passant de la salle de bain à notre lit, une brosse à dents à la main, les yeux encore mi-clos. Édouard est déjà allongé, le livre posé sur le ventre, les lunettes relevées sur le front. Il a l'air tout à fait normal, ce qui n'explique rien.


« Édouard. »


Il lève les yeux.


« Le verre. »


Il regarde vers la table de nuit avec cette expression légèrement flottante qu'il a quand on l'interrompt au milieu d'un chapitre, puis il dit « Ah », d'un ton qui signifie clairement qu'il avait oublié, et non qu'il ne voit pas de quoi je parle. C'est important, cette nuance. Seize ans de mariage permettent de distinguer les deux.


« Je vais le faire. »


« Tu me dis ça depuis le début du chapitre. »


« Je finis le paragraphe. »


Je m'installe de mon côté, j'ouvre mon téléphone, je fais défiler des choses sans les lire. Cinq minutes passent, peut-être dix. La lampe de son côté est toujours allumée. Je me retourne.


« Édouard. »


Il soupire. Il pose le livre. Il s'assied au bord du lit avec le genre de lenteur qui me fait parfois penser qu'il calcule quelque chose, puis il accomplit le geste habituel, et le petit bruit sourd résonne dans le silence de la chambre, ses épaules s'abaissent, et le verre n'est plus vide.


« Voilà », dit-il.


« Merci. »


« De rien. »


Il reprend son livre. J'éteins mon téléphone. Nous dormons.


Le lendemain matin, je trouve le verre renversé sur la moquette, à trois mètres du lit. Édouard est déjà dans la cuisine en train de préparer le café, sifflotant quelque chose que je ne reconnais pas. Je reste un moment dans l'encadrement de la porte à l'écouter, à chercher la mélodie, et je ne la trouve pas, et je me demande depuis combien de temps il la connaît.


Je ramasse le verre. Je ne dis rien.


Il y a des questions qu'on n'apprend pas à poser après seize ans. Il y a des choses qu'on préfère ne pas savoir comment elles fonctionnent, de la même façon qu'on préfère ne pas ouvrir le boîtier électrique dans le couloir, ou regarder trop longtemps ce que le chat ramène parfois le soir sous le canapé. On vit avec. On pose ce qu'il faut poser dans ce qu'il faut poser, et on laisse le reste se déposer ailleurs, dans le noir, à trois mètres du lit si nécessaire.


Ce soir il n'a pas oublié. Le petit bruit sourd retentit à vingt-deux heures trente-deux, comme d'habitude, et je ferme les yeux, et quelque chose en moi se dépose aussi, et nous dormons.


Je rêve d'un couloir très long dans lequel quelqu'un siffle quelque chose que je ne reconnais pas.




Ce texte est né du défi #PanodysseySpark de la semaine et dont la consigne était :


« Ce soir, je remets mon cerveau dans le verre à dent sur la table de nuit. »


Photo : hello aesthe @ Pexels.

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