"Chien 51": du roman de SF dystopique de Laurent Gaudé au film d'action de Cédric Jimenez
Laurent Gaudé en terre inconnue
Laurent Gaudé s'essaie avec succès à la Science-Fiction dystopique, sans perdre son approche humaniste.
Vers 2050, dans un monde où une multinationale a acheté la Grèce en faillite, Magnapole est une ville divisée en 3 zones. La zone 1, celle du pouvoir, et la zone 2, celle des privilégiés, sécuritaires et aseptisées, sont protégées par un dôme climatique, tandis que la zone 3 est celle des pauvres, des exploités, des tempêtes de grêle et des pluies acides. C'est là que travaille le flic Zem Sparak. Quand le cadavre d'un homme de la zone 2 est retrouvé en zone 3, dépecé comme un poisson, Zem doit faire équipe avec Salia Malberg, flic ambitieuse et dynamique de la zone 2.

Les inégalités sociales face au logement, à la sécurité, à la maladie et à la mort, sont paroxystiques. La drogue, les univers virtuels, l'espoir de gagner à la loterie un passage définitif en zone 2, le Love Day (jour orgiaque où toutes et tous sont incités à multiplier les rapports sexuels pour "se libérer" des tensions du quotidien) contribuent pourtant à maintenir l'ordre et la hiérarchie établis. Des opposants existent et l'un d'eux pourrait bien être élu bientôt à un poste important.
Où l'on retrouve la vision humaniste de Laurent Gaudé
Au-delà du monde décrit, le personnage nostalgique et cabossé de Zem nous attache à l'histoire, parfois complexe. L'évolution de sa relation avec Salia est habilement tissée avec leur quête de vérité et leur désir d'empêcher le meurtrier de nuire encore.
La création de l'univers est bien menée sans être très originale. La langue est toujours aussi fluide, mais sans incursions poétiques, ce qui est cohérent avec l'univers décrit.
La dénonciation du monde présent qui pourrait accoucher de cette dystopie m'a plu. Mais la plus grande force du livre selon moi, c'est Zem Sparakos, ce Grec devenu chien des nouveaux maîtres du monde, cet homme hanté par son exil et la trahison des idéaux de révolte de sa jeunesse. C'est à travers lui que l'horreur de ce monde est ressentie.
Quand un film dénature un roman, qu'est-ce que ça dit ?
J'ai regardé le film "Chien 51", de Cédric Jimenez (2025), juste après avoir fini le roman (2022). L'adaptation a été réalisée très vite après la parution du roman.
Ce livre est déjà en soi très cinématographique, avec un univers et des personnages forts et des dialogues bien menés. Pourquoi avoir voulu faire un film d'action de ce roman ? On peut le comprendre : c'est plus vendeur que la douleur intime d'un exilé. Pourquoi avoir gommé en large partie la dénonciation des inégalités sociales et de la domination des uns sur les autres au bénéfice d'une réflexion sur les dangers de l'IA non mise en avant dans le livre ? Là, je comprends moins.

Dans les rôles principaux, Gilles Lellouche et Adèle Exarchopoulos sont très bien. Mais des scènes du roman, qui donnaient de la profondeur à Zem et Salia, ne sont pas reprises dans le film. Cet acteur aurait pu jouer une âme hantée par l'exil, cet actrice aurait pu jouer la difficile conciliation de la droiture et de l'ambition dans un monde profondément cynique et injuste.
Selon moi, c'est du gâchis. Une adaptation rapide, un film d'action davantage qu'une dystopie. Parce qu'une dystopie est une profonde réflexion sur le monde présent. Et même sur les dangers de l'IA, le film ne va pas bien loin.
Même le titre "Chien" "51" n'est pas explicité. Alors pourquoi ne pas avoir tout simplement écrit son propre scénario sur l'IA policière ? Pourquoi s'être arrogé cette histoire si c'est pour la vider de sa moelle : les inégalités sociales et climatiques, l'exploitation des uns par les autres, l'exil, etc... ? Je ne comprends pas.
Le film a coûté 42 millions d'euros, un gros budget pour le cinéma français. Il a seulement comptabilisé 1,38 million d'entrées, n'atteignant pas le seuil de rentabilité. Mais les droits ont été achetés, vite, il fallait faire, vite, il fallait du grand spectacle, vite.
Alors, si vous aimais la SF et les dystopies, lisez le roman, c'est ce qui vous nourrira !
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Commentaire (1)
Harold Cath il y a 2 heures
Je l'ai lu il y a déjà un moment, j'ai adoré vivre la douleur du personnage, ressentir son impossibilité à trouver sa veritable place dans ce monde. Le film, par contre... à la poubelle.