BENOIT RICHAER : « Du blanc ! »
BENOIT RICHAER : « Du blanc ! »

@ p-portes 2026
Théo Tece : Notre premier échange remonte à 2024 et je vous retrouve à l’occasion de Vous revoir. À quoi peut-on s’attendre ?
Benoît Richaer : Des paroles qui osent venir, sans chercher à la maîtriser.
Est-ce une alternative assumée au tout-écran ?
Benoît Richaer : Comme une galette des rois : à la fin, quelqu’un tombe sur la fève.
Vous intervenez peu sur Instagram. Le serez-vous davantage sur Community Richaer ?
Benoît Richaer : Je suis d’un temps où l’on partageait sans forcément montrer.
Qu’est-ce qui fait que l’on vous suit ? Le tarot ?
Benoît Richaer : La plus grande aventure que je connaisse.
Que vous associez à la littérature…
Benoît Richaer : L’un et l’autre se nourrissent. Italo Calvino, Jorge Luis Borges, Angela Carter, William Butler Yeats, Stephen King, Jodorowsky… Ils sont nombreux.
Quelle vertu lui attribuez-vous ?
Benoît Richaer : Aller dans la grande nuit de soi.
Est-ce un outil pour l’analyse ?
Benoît Richaer : Il ne s’agit pas d’une entreprise freudienne.
Est-ce à dire qu’il nous échappe ?
Benoît Richaer : On n’analyse pas un feu. On le traverse ou on s’y brûle.
Permet-il l’oubli ?
Benoît Richaer : J’utilise peu ce mot.
Par peur ?
Benoît Richaer : Il faut lutter, non pour oublier, mais pour aller plus loin, mieux s’aimer.
Que n’aimez-vous pas chez vous ?
Benoît Richaer : Ne plus être l’enfant de personne.
Si vous étiez un animal ?
Benoît Richaer : Fidèle aux êtres qui ne reviendront pas.
Y a-t-il une phrase qui vous protège ?
Benoît Richaer : « Tu n’es pas obligé. »
En préparant notre rencontre, j’ai vu que vous déclariez en 2025 : « J’aime n’être d’accord avec personne. »
Benoît Richaer : Je me méfie des masses qui s’arrangent, qui évitent les angles. J’aime les esprits rêveurs, ceux qui ne cèdent pas, et qui constituent la conversation que j’aime tant.
D’où vient votre goût de la conversation ?
Benoît Richaer : De l’enfance.
C’était comment ?
Benoît Richaer : Une chambre pleine de rideaux trop fleuris.
Vous aviez des amis ?
Benoît Richaer : Non. J’avais une théorie : toute personne qui joue aux billes finit banquier ou comptable.
Vous sentiez-vous en trop ?
Benoît Richaer : Souvent. Mais c’est un bon poste d’observation.
Qu’aviez-vous en tête ?
Benoît Richaer : Grandir vite.
Un moment précis où vous avez senti ce basculement ?
Benoît Richaer : Le jour où j’ai reçu du courrier à mon nom. Pas un autocollant, pas une carte d’anniversaire. Un vrai papier officiel : une facture EDF. J’ai compris que la lumière avait un prix.
La vieillesse, vous y pensez ?
Benoît Richaer : Quand j’ouvre les journaux. Là, je prends un coup de vieux immédiat : on y recycle les mêmes peurs, les mêmes certitudes fatiguées, avec l’enthousiasme de la nouveauté. On est mieux informé dans les cuisines, les couloirs, les arrière-salles. Là où ça parle, ça grogne, ça chante sans prendre la pose.
Une information qui vous a marqué récemment ?
Benoît Richaer : Une vache a marché six kilomètres. Sans doute pour éviter l’abattoir ?
Et la télévision ?
Benoît Richaer : Elle aide à mourir sans voir le jour tomber.
Comment voyez-vous demain ?
Benoît Richaer : Des vies qui encaissent.
Quelles solutions ?
Benoît Richaer : Dans La Comtesse aux pieds nus, elle est piétinée, rabaissée. Et soudain, un homme lui tend la main : « Venez avec moi. » Elle se lève et le suit. Même dans un marécage, la peur ne doit pas nous retenir.
Cette figure vous inspire ?
Benoît Richaer : Je vis davantage celle du prince Mychkine.
Pour sa quête d’absolu ?
Benoît Richaer : Pour son amour de l’autre, sa pureté, sa main tendue, son pardon.
L’idée ne vous paraît pas utopiste ?
Benoît Richaer : Thérèse de Lisieux compare les saints, grands et petits, à des fleurs — lys, roses ou pâquerettes — toutes contribuant à la beauté du jardin du Bon Dieu. Est-elle moins utopiste, ou au contraire plus lucide ?
Êtes-vous mélancolique ?
Benoît Richaer : Il m’arrive de penser que je hais l’humanité ; puis ça revient, incurablement, comme les fièvres tropicales.
Nostalgique ?
Benoît Richaer : La nostalgie embellit trop ce qui nous a déjà fait souffrir.
De nature, donc, à paralyser ?
Benoît Richaer : Ce que raconte le poème d’Attâr, La Conférence des oiseaux : une huppe appelle les autres oiseaux et les convainc de partir à la recherche de l’oiseau divin, le Simurgh. Au bout du voyage, ils découvrent que ce divin, c’est eux, tous ensemble.
Avez-vous un objet fétiche ?
Benoît Richaer : Un vieux stylo qui écrit encore, et qui surtout me donne l’air intelligent quand je le mâchouille.
Un mot fétiche ?
Benoît Richaer : Abandon. Il a mauvaise réputation, mais il est parfois une grâce.
Vous avez beaucoup été abandonné ?
Benoît Richaer : Moins que je ne l’ai été.
Et le mot bonheur ?
Benoît Richaer : Il se vexe si on le nomme mal.
Il y a derrière vous un portrait de Modigliani. Un artiste que vous admirez ?
Benoît Richaer : Son œuvre traduit la quête constante d’un idéal esthétique. Ce que manque notre époque actuelle.
Qu’entend-on en fond sonore ?
Benoît Richaer : Là, à l’instant ? Djelem, Djelem, par Ljiljana Buttler. À la fin de ses concerts, elle saluait, nommait ses musiciens, le public l’acclamait… mais elle ne revenait jamais. Comme au moment de mourir : ça pourrait s’arrêter là, mais ça ne s’arrête pas complètement. On laisse quelques traces, quelques résonances.
Quelles traces aimeriez-vous laisser ?
Benoît Richaer : Du blanc !
Toujours cette idée de l’éphémère ?
Benoît Richaer : Il y a cette phrase de Marguerite Duras qui me tient comme une ancre : « Je crois qu’on écrit toujours sur le corps mort du monde, de même que sur le corps mort de l’amour, que c’est dans ces moments d’absence que l’écrit s’engouffre, non pour remplacer ce qui a été vécu, mais pour en consigner le désert laissé par lui. »
Comment enchaîner après Duras ?
Benoît Richaer : Par la chanson qui suit : Degermann, Les Hindous.
Merci chaleureux :
V-Brill, M-Sera, L-Laporte, C-Chaux
Rédac pm. @ 2026
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