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Les fins de mois
Fiction
Policier
calendar Publié le 6 juin 2026
calendar Mis à jour le 6 juin 2026
time 8 min
PascalN verified
Pascaln il y a 3 heures

Wallas, tu m'agaces !
Non je déconne, c'est pour la rime...
Court, net et clair : J'adore !

Les fins de mois

Le dossier atterrit sur mon bureau un jeudi matin, posé là sans un mot par Vernet qui s'éloigna dans le couloir avec ce sourire qu'il réservait aux situations dont il attendait quelque chose d'amusant.


Je le regardai partir, puis baissai les yeux sur la chemise cartonnée, mince, presque légère, comme si ce qu'elle contenait ne méritait pas vraiment d'exister.

À l'intérieur, quatre rapports de police agrafés ensemble, quatre noms, quatre dates espacées de quatre ans chacune, et une adresse qui revenait sur chaque page : 5 Avenue des Acacias, appartement 22, deuxième étage. Quatre locataires successifs, morts chacun en fin de mois, chacun sans note, chacun sans cause médicale identifiable au-delà d'un arrêt cardiaque que les médecins légistes avaient consigné avec la résignation de gens qui savent qu'ils ne trouveront pas mieux. Vernet avait glissé un post-it sur la première page : Bonne chance, Pragès. C'est ta spécialité, non, les affaires sans queue ni tête ?


J'avais vingt-cinq ans. Je n'avais pas encore de spécialité.


Je me rendis à l'Avenue des Acacias le lendemain matin, dans ce froid de février qui rendait les façades grises encore plus grises, et sonnai chez le gardien, un homme d'une soixantaine d'années qui s'appelait Morel. Il ouvrit la porte avec l'expression de quelqu'un qui avait déjà répondu à trop de questions et n'en tirait plus rien de bon. Il confirma les quatre morts sans que je ne lui posasse la question, comme s'il les avait récitées suffisamment de fois pour qu'elles précèdent désormais toute conversation.


« Pour info, un cinquième vient de signer le bail », dit-il, presque en s'excusant. « Pour la semaine prochaine. »


Je notai la date sans commenter et demandai à voir l'appartement.


Le couloir du deuxième étage sentait la peinture ancienne et quelque chose de plus difficile à saisir, une odeur de renfermé qui n'était pas désagréable mais qui donnait l'impression que l'air y circulait moins bien qu'ailleurs, comme si la pièce respirait à son propre rythme. Morel ouvrit la porte et s'arrêta sur le seuil, les bras croisés, sans entrer. Il me dit qu’il n'y entrait plus, à moins d'y être forcé.


L'appartement était vide. Les affaires du dernier locataire avaient été emportées par sa famille, les meubles enlevés, les murs repeints d'un blanc qui n'avait pas encore tout à fait pris, légèrement irrégulier sous la lumière de la fenêtre. Je fis le tour des pièces lentement, ouvris les placards, vérifiai les fenêtres, notai mentalement l'absence de tout ce qui aurait pu retenir l'attention, et m'arrêtai au centre du salon.


Ce fut là, debout dans cet appartement vide et silencieux, que j'eus la sensation très nette d'être regardé pour la première fois.


Pas observé depuis l'extérieur, pas épié depuis le couloir. Regardé de l'intérieur même de la pièce, depuis un endroit qui n'existait pas, avec une attention que je ne pouvais pas localiser mais qui pesait sur moi avec une précision presque courtoise, comme si ce qui me regardait prenait soin de ne pas m'effrayer tout à fait. Inutile de consigner ça dans mon rapport.

Je restai immobile quelques secondes, les yeux sur le mur blanc en face de moi, puis me retournai vers Morel qui attendait toujours sur le seuil.


« Vous avez les coordonnées des familles ? »



Les quatre familles m'apprirent peu de choses que je ne savais déjà. Les quatre locataires étaient des gens ordinaires, sans lien entre eux, arrivés dans cet appartement par les voies habituelles, une petite annonce, une agence, un bouche-à-oreille, et morts chacun dans leur sommeil au cours des derniers jours du mois sans que personne ne comprît pourquoi. Ce qui me frappa, en les écoutant, ce n'était pas leur chagrin, qui était réel, mais leur façon de parler de l'appartement lui-même, avec une prudence dans le choix des mots, comme s'ils évitaient quelque chose sans pouvoir dire quoi.


La sœur du deuxième locataire, une femme d'une cinquantaine d'années qui me reçut dans sa cuisine en me servant un café que je ne bus pas, me dit une chose que je notai avec soin : son frère lui avait téléphoné deux jours avant sa mort pour lui parler de l'appartement, non pas pour se plaindre, mais pour lui décrire à quel point il s'y sentait bien, mieux que nulle part ailleurs, comme s'il y était attendu depuis longtemps.


Je refermai mon carnet et remerciai la femme.


Dans le couloir de mon immeuble, en rentrant ce soir-là, je m'arrêtai devant ma propre porte et restai là un moment sans raison précise, la clé à la main, avant d'entrer.


Je retournai le lendemain à l’Avenue des Acacias une deuxième fois, seul, sans prévenir Morel, et montai directement au deuxième étage. Je ne savais pas exactement ce que je cherchais, ce qui m'irritait, parce que j'avais l'habitude de savoir pourquoi je faisais les choses. Je m'arrêtai devant la porte du 22 et remarquai alors ce que je n'avais pas remarqué la première fois : à hauteur de yeux, dans le bois de la porte, quelqu'un avait gravé quelque chose de très fin, presque invisible si on ne se plaçait pas dans le bon angle de lumière. Quatre petits traits verticaux, régulièrement espacés, et un cinquième en diagonale qui les barrait.


Cinq.


Je restai devant cette porte un long moment, la main à plat sur le bois sans tout à fait comprendre pourquoi je l'avais posée là, puis redescendis, sortis dans la rue, et me jurai de ne pas y revenir, à moins d'y être forcé.


Je rendis le dossier à Vernet le lundi suivant sans faire de commentaire, avec à l'intérieur mon rapport de six pages qui concluait à l'absence de lien démontrable entre les quatre décès et à l'impossibilité de rouvrir des affaires classées sans élément nouveau. Vernet le parcourut rapidement, haussa les épaules avec la satisfaction de quelqu'un dont les attentes avaient été confirmées, et le posa sur la pile des dossiers fermés.


« Je t'avais dit. »


Je ne répondis pas. Je pensais au cinquième locataire qui avait signé le bail, à la date que Morel m'avait donnée, et au fait que la fin du mois approchait.


Je ne fis rien de cette pensée. Je la refermai comme on referme une porte dont on préfère ne pas savoir ce qu'elle cache, et retournai à mon bureau.


~


Quelque chose, quelque part, continua de compter et d'attendre.




Photo : RNDE Stock projet @ Pexels.

Commentaire (1)

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PascalN verif

Pascaln il y a 3 heures

Wallas, tu m'agaces !
Non je déconne, c'est pour la rime...
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