Épisode 118 : Échange
🎧 Musique : James Paget – Possibilities
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S'il avait accordé à la question de l'échange un minimum de réflexion, Siegfried se serait aperçu également que de suzerain à vassal, et inversement, il est tout autant question d'échange que de seigneur à manant.
Un vassal assiste son suzerain en argent, en hommes, en chevaux, en armes. Tout comme un manant assiste son seigneur en argent, en parts de ses récoltes ou de sa production.
En échange, le suzerain accorde à ses vassaux sa protection, comme un seigneur accorde la sienne à ses manants. Pas sous la même forme, certes – un vassal ne va pas se réfugier apeuré avec sa famille, ses domestiques et ses manants dans la cour du château de son suzerain s'il n'a pas réussi à protéger ses terres ni son château. Ou alors, la protection du suzerain ne se limitera pas à cela.
Et les compagnons en vassalité sont eux aussi tenus de se prêter mutuellement aide et assistance dans ce genre de cas. Même si le plus souvent, ainsi le lui a-t-on enseigné, la plus grande traîtrise vient de ses pairs.
Mais, oui, un certain degré d'entraide mutuelle est attendu entre seigneurs. Aucun d'entre eux n'est censé être tout seul.
La société est un véritable filet de réseaux d'entraide et d'assistance. Donc d'échange. D'échange plus ou moins obligatoire et contraint de par le statut, certes. Ou alors par le devoir religieux. Pas spontané ni motivé par la sympathie, par l'estime, par l'amitié, par la générosité ou par la compassion, certes. Ni par de quelconques autres considérations personnelles. Chacun est supposé se limiter en la matière au strict minimum absolument inévitable. Personne n'est supposé compter dessus comme un droit ni comme un dû. Mais bon gré mal gré, oui, la solidarité est bien là. Sans oublier la famille. Sans oublier non plus les frères d'armes.
À cette pensée. Siegfried s'arrête. Et il se pose.
Dire qu'à aucun moment, à l'époque, il n'a envisagé d'y faire appel.
Certes, aucun de ses pairs n'a jamais fait appel à sa solidarité non plus. Et sans qu'il s'en soit jamais rendu compte, cela a bien arrangé ses affaires. Sans doute n'aurait-il lui aussi accordé la sienne qu'avec beaucoup de réticence s'il avait dû y être amené.
Mais peu importe. Ce qui le frappe à ce stade de ses réflexions, c'est son manque de débrouillardise d'alors. Son manque d'ingéniosité. Son absence d'imagination. Il a bien envie de dire : son ignorance. C'est l'inconscience dont il a fait preuve des règles sociales auxquelles il était soumis... et de la façon dont elles auraient peut-être pu jouer en sa faveur, s'il s'était montré un tant soit peu habile. C'est l'incapacité dans laquelle il s'est retrouvé d'en tirer parti.
Aujourd'hui, avec le recul, il en a honte.
Il s'est vu lui-même à l'époque avec le regard de l'un de ses manants.
Avec le regard d'un homme du peuple aux yeux duquel Siegfried de Koerich, ou même Siegfried de Feulen, était un homme riche. Du simple fait de posséder une terre et de vivre dans un château. Avec des domestiques pour le servir et des métayers pour cultiver son domaine. Et un beau titre de noblesse tiré du nom de la terre qui lui appartenait.
Alors qu'en réalité, il avait beau posséder deux comtés et deux châteaux, il n'était qu'un seigneur modeste voire pauvre.
Pauvre pour un seigneur, certes. Pas pauvre de la pauvreté des manants. Pas pauvre de la pauvreté des gens du peuple. Pas pauvre à la manière de Seppi, ou du père d'Éric. Pas pauvre non plus à la manière d'un mendiant. Mais pauvre quand même – par rapport à sa condition, par rapport à son statut. Par rapport à ce qu'il aurait dû pouvoir se permettre dans sa position, et qu'il ne pouvait pas.
Il se croyait riche, plus riche qu'il l'était, parce qu'il vivait sobrement, se contentait de ce qu'il avait, se retirait du monde, se laissait vivre sur ses terres, et n'avait ni ambition ni projet d'avenir.
D'ailleurs, l'avenir, il n'y pensait même pas. Si ça se trouve, s'il n'avait pas rencontré Mélusine au hasard d'une partie de chasse, il serait resté vieux garçon et serait mort sans descendance. Pour ce qui est de l'héritage, serait advenu ce qui aurait pu. À l'époque, il ne s'en préoccupait pas.
Qui se préoccupe de l'avenir quand il a vingt-cinq ans et qu'il se croit riche ?
Il vivait au présent, au jour le jour, et son seul souhait à l'époque était de continuer à vivre ainsi jusqu'au jour de sa mort. En rencontrant peut-être, au hasard des tavernes, l'un ou l'autre ancien compagnon d'armes pour une séance ponctuelle de beuverie et de débauche au cours de laquelle ils auraient entre autres évoqué les souvenirs du bon vieux temps. Alors certes, avec les années, la solitude commençait bien à se faire sentir. Mais il connaissait les moyens d'y pallier. La tranquillité, ça n'avait pas de prix.
Et quand on vivait comme il le faisait, on pouvait aisément se considérer comme riche avec le peu qu'il avait pour un seigneur de son rang. Ce qu'il avait, pour son train de vie, c'était bien plus qu'il lui en fallait.
Du moins aussi longtemps que le destin n'interférait pas. Sous une forme ou sous une autre.
Aussi longtemps que ce n'était pas le monde extérieur qui venait le chercher pour l'arracher à sa tranquillité et le jeter dans le tourbillon de la vie alors qu'il n'avait rien demandé.
Et ça, le destin aurait pu le faire de bien des façons. Siegfried s'en rend compte à présent. Le destin a choisi de mettre Mélusine sur son chemin. À la réflexion, il aurait pu faire pire.
Le destin l'a mis en mouvement certes malgré lui, mais de la façon la plus agréable dont un jeune homme puisse être mis en mouvement : en le faisant tomber amoureux.
Mais quelle qu'ait été la façon dont il s'y serait pris, il aurait eu affaire en Siegfried à quelqu'un de totalement impréparé, qui n'aurait jamais su comment faire face à la situation.
Aujourd'hui, Siegfried prend toute la mesure de son inconscience. Il prend toute la mesure de son impréparation à la vie d'un seigneur de son rang.
Et il en a honte.
Alors, certes, Siegfried de Koerich était quelqu'un de simple. Quelqu'un qui fuyait les complications. Quelqu'un qui croyait sans doute que les choses étaient plus faciles que ce qu'elles étaient. Quelqu'un de sobre, qui ne cherchait pas à obtenir quoi que ce soit, si ce n'était à abattre le gibier qu'il chassait pour s'en nourrir.
Avec les humains, il n'avait développé ni habileté ni stratégie. Il n'avait jamais eu l'idée ni l'envie d'obtenir quelque chose qu'il n'avait pas encore. Il ne savait pas en la matière ce qui était possible ou pas. Il n'avait jamais eu l'habitude d'y réfléchir. Ou tout au moins de le faire en ces termes. Le gibier, il connaissait. La forêt, il connaissait. Mais la société humaine, il ne connaissait pas. La civilisation, il ne connaissait pas. Tout ce qu'il connaissait, c'était gérer ses propres affaires lui-même et tout seul.
Tant que ses moyens suffisaient à la tâche, tout allait bien. Et jusqu'alors, ses propres moyens lui avaient toujours suffi. Il pensait alors qu'ils lui suffiraient toujours. Il ne voyait aucune raison pour laquelle cela aurait pu ne plus être le cas. Mais un jour est arrivé où ses moyens ne lui ont plus suffi, et ce jour-là, il s'est retrouvé tout perdu sans savoir quoi faire. Et cela, assurément, c'était un handicap.
Et vis-à-vis du diable, cela faisait de lui un oiseau pour le chat.
Il aurait pourtant pu s'inspirer de son expérience de la chasse, et traiter les moyens de son projet comme il aurait traité un gibier.
Mais brutalement exilé loin de son environnement familier et de sa zone de confort, il ne voyait pas du tout où ni comment son expérience de la chasse aurait pu y trouver la moindre application. Il n'avait plus ni idées, ni imagination, ni instinct. Il se retrouvait démuni et isolé en terre étrangère, perdu sur un terrain qu'il ne connaissait pas.
Alors que s'il avait su garder son calme, voir les choses comme il aurait dû les voir et se fier à son instinct, il aurait pu entrevoir bien d'autres solutions.
Pour ce qui était de l'échange entre Feulen et les terres de l'Alzette, ces dernières n'étaient apparemment pas surveillées de très près s'il avait pu s'y égarer aussi facilement puis rendre de nombreuses visites à Mélusine avec la même facilité – et si tous semblaient ignorer jusqu'à la présence d'une sirène sur ces terres autrement inhabitées, puisqu'elle n'avait même pas fait l'objet de la moindre rumeur : non seulement il n'y a jamais vu l'ombre du moindre garde-chasse, mais ces terres étaient à peine bornées et pas du tout clôturées. Pour Siegfried, c'était une chance unique qui aurait dû être une aubaine. Il avait la possibilité de les explorer jusque dans leurs moindres recoins, d'évaluer peut-être des ressources ignorées – dont il aurait bien entendu gardé le secret pour lui-même si elles avaient existé. S'il en avait pris la peine et le temps, et aussi ceux d'évaluer en la matière les attentes des bons moines en la matière et la façon dont Feulen pouvait les rencontrer, il se serait retrouvé en bien meilleure position pour leur faire sa proposition d'échange, et il aurait pu négocier des conditions bien plus avantageuses que celles qu'il a obtenues.
De la même manière, pour toutes les ressources qui lui manquaient, en hommes, en matériel, en compétences, il aurait pu – et dû – s'informer, discrètement, ou moins discrètement, de ce qui était disponible dans les seigneuries alentour. Chez ceux qui auraient disposé de ce qu'il lui fallait, il aurait pu, là aussi, tenter de savoir ce dont ils pouvaient avoir besoin, si possible en n'ayant l'air de rien (ce qui aurait peut-être été trop demander à Siegfried de Koerich). À partir de là, il aurait pu réfléchir aux services qu'il pouvait leur offrir pour y répondre, puis leur proposer un échange de bons procédés entre pairs. Si les autres seigneurs étaient comme lui, ils se seraient sans doute réjouis de bénéficier d'un coup de pouce aussi providentiel, surtout sans avoir à le demander. Et de telles opérations, indiscutablement, l'auraient aidé.
Toutes ces choses, Siegfried de Lucilinburhuc saurait les faire aujourd'hui. Il a appris cet art délicat depuis trente ans, sous les conseils avisés du Père Adalbéric. Même si l'on ne peut pas encore l'estimer particulièrement habile, ni rusé, ni patient en la matière. Il n'y brille donc pas par une efficacité exceptionnelle. On ne se refait pas. Cela figure parmi les choses qu'il apprécie le moins dans le statut qu'il a acquis avec la Petite Forteresse et le développement fulgurant de sa ville. Mais avec le temps, bon gré mal gré, il a fini par apprendre.
Aujourd'hui, Siegfried de Lucilinburhuc y penserait et saurait s'y prendre, et sans être particulièrement brillant, il se tirerait d'affaire d'une manière tout à fait honorable. Ses pairs le considèrent comme un interlocuteur valable en matière de négociation, et fidèle à ses engagements. Un homme qui sait ce qu'il fait, ce qu'il veut, et qui tient parole. Ils ne sont guère au courant de ce que ses domestiques et ses bourgeois estiment être ses divagations mentales. Heureusement pour lui.
Mais à l'époque, Siegfried de Koerich ne l'aurait jamais pu. Il n'avait même pas la moindre idée que tout cela pouvait exister. Et même s'il l'avait ne serait-ce qu'entrevu, il se serait senti beaucoup trop gêné pour pouvoir y procéder. Il n'aurait d'ailleurs pas su comment se débrouiller pour y arriver.
Alors certes, aucune de ces initiatives considérée isolément n'aurait eu l'allure d'un tour de magie. Et même prises toutes ensemble, elles n'auraient rien eu d'une solution miracle. Il aurait fallu en combiner plusieurs. L'affaire aurait été complexe. Plus complexe peut-être que ce qu'il était capable de gérer à l'époque. Elle n'aurait rien eu de la relative simplicité à laquelle il était habitué même dans la chasse. Il aurait rencontré beaucoup de difficultés à en suivre l'évolution. Puis tout cela aurait pris du temps.
Et la Petite Forteresse qu'il aurait réussi à construire de cette façon aurait probablement été moins belle. Moins pratique. Moins fonctionnelle. Moins... beaucoup de choses. Moins parfaite de toute façon, à n'en pas douter. Pleine de toute une série de défauts qu'elle n'a pas aujourd'hui malgré sa petitesse.
En plus, vu l'urgence qu'il voyait à se marier, il aurait dû emménager dans un château encore en pleine construction. Avant même qu'il soit achevé. Parce que même dans les meilleures conditions, il aurait dû attendre plusieurs mois à un an avant de pouvoir s'y installer, et aussi petite qu'elle ait pu être, la Petite Forteresse n'aurait pas encore été achevée. Pour qu'elle l'ait été, il en aurait fallu le double voire le triple. Peut-être même plus. Alors il aurait fallu établir des priorités. Tout n'aurait quand même jamais pu être fini en même temps. Même avec de l'aide, les ressources dégagées n'y auraient pas suffi.
Il aurait fallu réfléchir. Avoir des attentes réalistes. Déterminer ce qui était urgent et ce qui aurait pu attendre, ce qui devait être fini tout de suite et ce qui pouvait être fait plus tard, ce qui devait être construit le plus vite possible et ce qui pouvait être laissé pour des jours meilleurs. Tout cela aurait été très compliqué. Surtout pour quelqu'un comme celui qu'il était alors. Siegfried de Koerich aurait probablement eu plus d'une fois la sensation que sa tête allait exploser. Il aurait fallu tergiverser, négocier, planifier, calculer. Ne pas se contenter de se dire "je construis un château" sans autre forme de procès. Ne pas se contenter de foncer droit devant sans penser plus avant. Et suivre le tout personnellement. De très, très près.
En fait, sous cet aspect-là, habiter sur place pendant la construction aurait été un avantage. Et pour quelqu'un comme lui, qui était habitué à se contenter de ce qu'il avait, ou de ce qu'il pouvait avoir, cela aurait suffi.
À Mélusine aussi, qui était prête à se contenter de vivre dans sa grotte, cela aurait suffi.
À condition, bien sûr, que personne ne la dérange pendant ses samedis ni ne s'aperçoive, même pas lui – surtout pas lui... – qu'elle était une sirène.
À cette pensée, Siegfried sourit en coin. Parce que ça, ce serait quand même resté un problème à partir du moment où il s'en serait aperçu. Parce qu'il aurait probablement fini quand même par s'en apercevoir, tôt ou tard. Probablement même bien plus tôt qu'il ne l'a fait en vrai. Et tout aussi probablement avec les mêmes conséquences.
Cela aurait été plus lent. Plus compliqué. Moins confortable. Plus pénible. Plus aléatoire aussi, probablement. Cela aurait exigé de sa part des connaissances qu'il n'avait pas, des conseils qu'il n'aurait pas su au départ où trouver ni à qui demander, et aussi beaucoup d'efforts sur son tempérament de base plutôt solitaire, indolent et pas très patient – sur son habitude d'alors de vouloir obtenir tout tout de suite sans avoir à fournir aucun effort. Tout cela, en soi, aurait représenté un véritable défi.
Cela aurait été indiscutablement plus lent et plus difficile que l'aide du diable.
Mais au moins la Petite Forteresse ne lui aurait pas coûté son âme.
D'autant moins que pour rendre justice à Mélusine, elle était tout à fait prête à se contenter de vivre dans une grotte et se serait aisément contentée de quoi qu'il eût été capable de lui offrir.
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