Félicitations ! Ton soutien à bien été envoyé à l’auteur
avatar
L'Autre Côté

L'Autre Côté

Publié le 29 août 2025 Mis à jour le 29 août 2025 Aventure
time 6 min
0
J'adore
0
Solidaire
0
Waouh
thumb 0 commentaire
lecture 3 lectures
0
réaction

Sur Panodyssey, tu peux lire 10 publications par mois sans être connecté. Profite encore de 3 articles à découvrir ce mois-ci.

Pour ne pas être limité, connecte-toi ou créé un compte en cliquant ci-dessous, c’est gratuit ! Se connecter

L'Autre Côté

Sara posa la cassette en métal avec précaution et tâta la mousse. Épaisse, duveteuse, celle-ci ruisselait encore des dernières pluies. Les doigts de la jeune fille s’y enfoncèrent, entamèrent l’humus détrempé — creuser serait un jeu d’enfant.

Elle se mit au travail, indifférente au crachin en suspension qui la faisait renifler sans cesse. Dans son sac à dos, elle avait emporté plusieurs outils escamotés chez sa grand-mère — deux plantoirs, une griffe de jardin. Il lui faudrait pas mal de temps si elle voulait obtenir un trou convenable. Sinon, un rien menacerait son secret... Ou plutôt, le secret de Paul. Il le lui avait fait jurer : « En cas de pépin, pas question que ce journal reste à portée de n’importe-qui ! » Bonne sœur, elle exécutait sa dernière injonction, une passable échappatoire face à la douleur. Même ainsi, des réminiscences du drame affleuraient malgré elle, sonores surtout — le grincement des freins qui lui avait vrillé les oreilles, l’affreux bruit mat du corps quand il heurte l’asphalte...

Sara s’essuya le nez avec la manche de son gilet puis recommença à creuser. À vingt centimètres de profondeur, des racines lui compliquèrent la tâche ; elle martela ces importunes comme une folle avec le plantoir le plus effilé, frappant, frappant encore, davantage pour la satisfaction de se venger sur du tangible que par véritable nécessité. Un gravillon subitement heurté sauta en l’air, Sara donna un coup de plus. « Bang ! »

Le fracas avait résonné de manière insolite dans le calme des bois. Jusque-là, on n’entendait que des murmures : ce bruissement infime du crachin quand il se posait sur les asphodèles, cette respiration du sol gorgé d’eau qui se dilatait. Pas d’oiseau, pas le moindre animal visible. « Bang ». Sara pencha la tête et scruta le fond du trou, sourcils froncés. Elle gratta un peu ; le faible jour laissa luire un bout de métal sous son outil. Incroyable ; vous choisissez une sylve plutôt grande, un recoin isolé ; vous faites cet effort ; combien y a-t-il donc de chances pour qu’un autre, auparavant, se soit amusé à creuser pile à cet endroit ? Agitée par une fureur confuse, l’adolescente ouvrit la terre, dégageant l’objet criminel qui avait commis ce forfait : être là, à la place qu’elle avait élue pour ensevelir le journal.

L’intrus n’était pas vraiment un objet, au final. Perplexe, Sara contempla l’espèce de plaque d’égout, arrimée dans le sol, qu’elle venait de découvrir. Pas moyen de l’ébranler. Avisant une espèce de poignée, elle s’allongea sur l’herbe — une sensation de froid se mit aussitôt à pénétrer ses vêtements. Elle tendit le bras, une main crispée sur cette anse ; c’était douloureux, difficile de rassembler ses forces dans une telle position... Néanmoins, surprise : la poignée n’avait pas la dureté des objets en métal qui rouillent depuis des lustres. Elle coulissa aisément, gémit et libéra la plaque entière, laquelle eut un sursaut. Qu’y avait-il, dessous ? Devait-elle ouvrir, ou pas ?

Avec précaution, la jeune fille tira vers elle, assez pour jeter un coup d’œil furtif sous le métal. C’était ridicule, que craignait-elle de trouver ? Une bombe, des ossements ?

Une rumeur jaillit d’en-bas, qui évoquait le tumulte ordinaire d’une rue animée. Il y avait un bout de ciel, un nuage s’étirait près du bord. Sara ouvrit complètement.

La plaque ouverte, telle une fenêtre, contenait l’image très nette d’un boulevard — on voyait des paires de pieds qui se croisaient, des bas de pantalons aux couleurs variées, tout un monde a priori authentique, vu en contre-plongée. Derrière le ballet des piétons, bien loin, le morceau de ciel. Sans se rendre compte qu’elle glissait, Sara tâtonna vers les pieds inconnus, presque sûre que sa main finirait par heurter une sorte d’écran, une surface dure, quelque-chose — mais il n’en fut rien. Au lieu de cela, elle se sentit aspirée par le bout des doigts, et avant d’avoir pu pousser le moindre juron, elle se retrouva assise sur un trottoir... De l’autre côté.

Sa ville. Des passants défilaient en évitant tout contact visuel, absorbés par des pensées, des téléphones, des écouteurs. Nul ne prenait garde à elle, nul ne pointait l’index vers cette migrante incongrue. Sara les contempla un moment, hébétée comme un patient dont l’anesthésie s’achève. Il lui fallut presque une minute avant d’entendre la voix qui l’appelait.

« Sara ! Sara ! »

Un jeune homme, sur le trottoir d’en face, lui faisait signe. Il profita d’une accalmie dans la circulation et traversa d’un pas vif. C’était le regard souligné de cernes, c’était le polo bien connu qu’il portait si souvent ; c’était Paul. Son frère s’arrêta devant elle, l’air mi-amusé, mi-intrigué ; il lui tendit une main secourable qui la remit sur ses pieds.

« Ben alors ? Qu’est-ce que tu fais par terre, toute seule ? Allez, viens... »

Sara se retourna. Trottoir anthracite, menus cailloux, un chewing-gum incolore étalé par des centaines de semelles... Mais pas de poignée en métal, pas même une plaque d’égout. Aucune ligne de démarcation... Rien. L’adolescente se retourna vers Paul qui attendait, tout sourire.

« J’arrive ! »




lecture 3 lectures
thumb 0 commentaire
0
réaction

Commentaire (0)

Tu dois être connecté pour pouvoir commenter Se connecter

Tu aimes les publications Panodyssey ?
Soutiens leurs auteurs indépendants !

Prolonger le voyage dans l'univers Aventure

donate Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur

promo

Télécharge l'application mobile Panodyssey