L’ascension sociale
L’ascension sociale
Elle, je l'attends tous les jeudis. Comme un rendez-vous secret avec mon passé. Dans une autre dimension, un autre espace-temps.
Un peu après dix-huit heures, je l'aperçois. Elle tient son balai fermement et s'y accroche pour ne pas tomber. Le dos voûté, elle slalome dans l'allée, puis elle pousse ma porte et me salue poliment, presque trop respectueusement.
- Bonsoir ! Je réponds sur un ton enfantin. Ce n'est pas de ma faute si j'ai l'impression de voir ma mère.
Elle lessive discrètement, agit comme si elle me dérangeait et je le ressens. J'ai envie de lui montrer que ce n'est pas le cas. À la terrasse d'un café nous aurions pu échanger quelques rires. Mais la position hiérarchique montre (semble-t-il) le contraire.
Ou bien ne serait-ce pas eux, par leur comportement ?
- Oh ça, laisse, la femme de ménage nettoiera, après tout elle est là pour ça.
Et à ceux qui regardent avec dédain, ces quelques toiles d'araignées que leurs bras pourraient atteindre, mais qui ne veulent pas se salir. Ceux qui inspectent le travail d'une autre bien mieux qu'ils ne le feraient chez eux.
Ouais, c'est sûr qu'ils ont leur part de responsabilité.
Ne sachant que dire lorsque je les entends ou que je la vois rougir.
Je n'ai rien trouvé de mieux que de lui offrir des coloriages pour ses enfants. Et à chaque fois son visage s'illumine, elle me remercie infiniment et les fourre dans la poche de sa blouse délavée. Elle continue sa danse dans tout l'immeuble, le dos légèrement moins voûté, je le vois, du moins je le crois.
D'où m'est venue cette idée ?
Eh bien tout simplement, je sais ce que ça provoquait en moi, quand ma mère m'en rapportait.
Elle travaillait dans le même immeuble, faisait les mêmes zigzags. Et un gentil monsieur l'attendait souvent pour lui remettre des coloriages.
Pas un putain d'rond pour acheter des livres, et pour les crayons ils avaient au moins trois fois mon âge. Mais, au fond de mon cœur, la petite fille se souvient, de la joie procurée lorsque sa maman lui tendait ces quelques feuilles de papier à l'odeur de javel, dont les contours noirs s'étaient atténués au contact du produit.
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