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Extrait du livre : "Le Nabob Hongrois" de Mor Jokai
Fiction
Aventure
calendar Publié le 5 avr. 2026
calendar Mis à jour le 5 avr. 2026
time 155 min
Sébastien verified
Sébastien Ternisien il y a 3 heures

Merci beaucoup pour la reconnaissance de mon travail, vous n'avez pas encore tout lu, la suite arrive dans cette creative room.
Oui effectivement j'ai utilisé la notice IA, pour protéger mon travail, pour le partage de mes textes avec la mention de l'auteur, le contrôle sur la commercialisation de mes livres, l'utilisation de mes données par les IA...
il y a des choses que je ne sais pas faire (couverture des livres..), j'ai délégué ses tâches a une IA, avec la notice IA, les lecteurs sont informés en toute transparence.
La notice IA devrait être une norme.
Bien sur et avec plaisir, et vous encourage même à le faire pour que les gens découvrent la beauté des textes hongrois jamais traduites en Français.

Label de transparence créative
Image / Image co-créée avec IA
Texte / Création humaine

Extrait du livre : "Le Nabob Hongrois" de Mor Jokai

LE NABOB HONGROIS

Egy magyar nábob




MÓR JÓKAI

(1825–1904)

Traduit du hongrois par

SÉBASTIEN TERNISIEN

Première traduction française intégrale

2026


TABLE DES MATIÈRES


Préface du traducteur

Chapitre IUn original de 1822

Chapitre IIMarché sur la peau d’un homme vivant

Chapitre IIIAu tombeau de Rousseau

Chapitre IVLes Jeunes Géants

Chapitre VLa carrière d’une artiste célèbre

Chapitre VILa bataille théâtrale

Chapitre VIIChataquéla

Chapitre VIIILe roi de la Pentecôte

Chapitre IX1825

Chapitre XLa malédiction d’une famille

Chapitre XILe tentateur dans l’église

Chapitre XIISaldirt (Payé)

Chapitre XIIILa fête onomastique du nabob

Chapitre XIVUn revirement inattendu

Chapitre XVLe chasseur pris à son propre piège

Chapitre XVILa rencontre

Chapitre XVIIUne institution nationale

Chapitre XVIIIPauvre femme !

Chapitre XIXL’amie

Chapitre XXLa fête

Chapitre XXILa chasse

Chapitre XXIILe calvaire

Chapitre XXIIIL’espion

Chapitre XXIVÉclat au-dehors, nuit au-dedans

Chapitre XXVUne tentative périlleuse

Chapitre XXVIDécouvertes désagréables

Chapitre XXVIIKárpáthy Zoltán

Chapitre XXVIIIVisiteurs secrets

Chapitre XXIXLe testament

Chapitre XXXLes adieux

Chapitre XXXILa langue du monde

Postface de 1858 – Dernier mot

Postface de 1893 – La genèse du Nabob hongrois

Index des personnages

Glossaire


PRÉFACE DU TRADUCTEUR

En 1854, lorsque parut « Egy magyar nábob », la Hongrie gisait écrasée sous la botte autrichienne. La révolution de 1848 avait échoué dans le sang, les héros étaient tombés ou exilés, la censure impériale régnait sans partage. Mór Jókai, jeune écrivain de vingt-neuf ans qui avait combattu aux côtés des révolutionnaires, se réfugia dans la seule arme qui lui restait : la littérature.

« Le Nabob hongrois » devint un phénomène. Sous ses dehors de roman d’aventures, duels à l’aube, intrigues amoureuses, complots politiques, l’œuvre portait une charge subversive : la dénonciation d’une noblesse magyare frivole, divisée, incapable de s’unir pour défendre sa nation.

Une seule version française existait jusqu’ici : celle de P.-D. Dandely et Mlle Dandely, parue à Bruxelles en 1860 sous le titre « Un Nabab hongrois ». Mais il s’agissait d’une « imitation libre », non d’une traduction fidèle.

Cent soixante-six ans plus tard, voici enfin la première traduction française intégrale : les trente et un chapitres, les deux postfaces de l’auteur (1858 et 1893), toute la verve de Jókai.

Bienvenue dans la Hongrie romantique des années 1820.

Sébastien Ternisien

Bérat, Février 2026




Chapitre I

Un original de 1822

Un temps affreux, tempétueux, régnait dehors sur la puszta [1]. Le ciel était couvert, la terre boueuse, la pluie tombait depuis deux semaines comme si c’eût été un ordre divin [2] ; tous les ruisseaux avaient débordé ; des roseaux poussaient à la place des blés ; les cigognes labouraient ; les canards nichaient au milieu du précieux maïs.

– L’orage a commencé le jour de la Saint-Médard, ça va durer quarante jours comme ça, et si ça continue, je me demande bien qui sera ce Noé capable de sauver hommes et bêtes de ce déluge partiel.

Cette triste remarque était le fait du noble Bús Péter [3], que le destin cruel avait condamné à se quereller avec les voyageurs sur la digue de la Croix, dans le comitat de Szabolcs, en sa qualité de tenancier de l’auberge du Törikszakad [4].

Le Törikszakad était un bel abri sur la digue de la Croix, où Bús Péter officiait comme aubergiste. Cette honorable maison ne devait pas son nom à ses ancêtres, mais l’avait acquis par ses propres mérites : car pour l’atteindre, il fallait bien que quelque chose se casse ou se rompe.

Surtout par un temps aussi charmant, quand s’ouvraient les écluses du ciel et qu’elles rappelaient à l’homme combien il eût mieux valu que ce fussent celles de la terre qui fonctionnassent. Alors l’eau stagnait des deux côtés de la digue, la détrempant jusqu’au fond, si bien que le malheureux qui s’y engageait y vieillissait sur place, ou en ressortait avec sa charrette sur le dos.

Le soir commençait à tomber. Bús Péter rentrait des champs à cheval, marmonnant entre ses dents, car il avait la flemme d’ôter sa pipe de sa bouche pour parler. Cette pipe semblait avoir été inventée pour que l’homme eût de quoi se boucher la bouche et jurât moins.

– Le foin, le diable l’a emporté avec la meule ! Le blé est couché par terre, tout ira au diable. La foudre s’est abattue sur toute l’exploitation !

Car l’aubergiste de la puszta ne vivait pas de la vente du vin, mais de l’agriculture ; pour lui, le métier d’aubergiste n’était qu’une sinécure.

Tandis qu’il ruminait ainsi, une silhouette féminine indistincte – difficile de dire au premier coup d’œil si c’était son épouse ou sa servante – lui montra l’autre bout de la digue, celui qui menait vers la Tisza :

– N’est-ce pas un carrosse qui arrive là-bas ?

– Il ne manquerait plus que ça, que la foudre nous amène des clients maintenant ! grommela Bús Péter sans même regarder.

Puis il entra dans la cuisine étendre sa pelisse trempée devant le fourneau, continuant à marmonner :

– Je ne sais même pas où nous trouverons du pain si le nôtre vient à manquer. Et moi, je ne jeûnerai pour personne.

Finalement, il jeta tout de même un coup d’œil par la fenêtre, en essuya la buée, et aperçut au loin un carrosse tiré par quatre chevaux de poste qui pataugeait sur la digue. D’un geste rassurant de la main dans sa direction, il dit avec soulagement :

Celui-là n’arrivera pas AUJOURD’HUI.

Sur ce, il s’assit devant le portail et, la pipe de travers dans la bouche, contempla d’un air bienheureux les quatre chevaux qui se damnaient avec leur voiture sur la longue digue. Le lourd véhicule, sur ses hauts ressorts, bondissait si haut qu’il manquait de se renverser, mais deux hommes le retenaient de chaque côté ; à chaque cahot, l’un puis l’autre s’appuyait sur les marchepieds, et quand enfin une roue s’enfonçait jusqu’à l’essieu et que les quatre chevaux s’arrêtaient net, ils s’époumonaient après les bêtes, puis, avec pioche et gourdin, ils déterraient et soulevaient la roue, grattaient la boue compacte des rayons, et repartaient avec d’autant plus de fierté pour quelques pas encore.

Bús Péter observait le malheur d’autrui avec la mine d’un vrai croyant en la prédestination. Les cris et les claquements de fouet lui parvenaient parfois aux oreilles, mais il s’en moquait bien. Il avait pourtant quatre bons chevaux avec lesquels, s’il était allé au secours du voyageur, il l’aurait tiré de la boue en un clin d’œil. Mais à quoi bon ? Si le livre des destins avait décrété que ce carrosse parviendrait à l’auberge sain et sauf, il y parviendrait de toute façon ; et s’il était écrit qu’il devait s’enliser dans la boue et y passer la nuit, il fallait que cela advînt, et ce serait dommage de barrer les voies de la Providence.

Finalement, le carrosse s’enfonça bel et bien de ses quatre roues en plein milieu de la digue, impossible de le faire avancer ni reculer.

Les hommes s’étaient enroués, harnais et traits avaient cédé, les chevaux s’étaient couchés dans la boue, et la nuit tombait doucement. Bús Péter tapa le culot de sa pipe dans sa paume, le cœur léger. Dieu merci, pas de client aujourd’hui. Son âme se réjouit en rentrant par le portail et en apercevant la remise vide où se chamaillaient gaiement les volailles rassemblées pour la nuit. Il se coucha aussitôt avec toute sa maisonnée, car la chandelle coûte cher – il éteignit même le feu. Et là, vautré sur sa pelisse, tirant sur sa pipe mourante, il méditait sur la sottise qu’il y avait à se mettre en route par un temps pareil.

… Tandis que Bús Péter dormait paisiblement dans le Seigneur, le danger approchait de sa maison par un autre côté : celui de Nyíregyháza. De ce côté-là, il n’y avait pas de digue, et l’eau circulait librement, montant et descendant à sa guise. L’étranger qui s’aventurait dans ce marécage pouvait faire son testament, car il y périrait. En revanche, ceux qui connaissaient les secrets du terrain s’y déplaçaient plus aisément que sur la route construite ; il existait même des cochers, anciens brigands de la région, qui avaient si bien appris tous les méandres des creux et des bosses qu’ils les traversaient de nuit avec n’importe quel carrosse.

Minuit devait approcher, car les coqs du Törikszakad commençaient à chanter les uns après les autres, quand une lueur apparut sur le marécage. Douze cavaliers arrivaient, torches enflammées à la main, encadrant un carrosse et un chariot.

Le chariot ouvrait la marche, le carrosse suivait : ainsi, si le premier tombait dans un trou, le second pouvait en tirer la leçon et l’éviter.

Les hommes aux torches portaient tous un uniforme singulier : bonnets à plumet de crin blanc, dolmans rouges à galons jaunes, recouverts d’une peau de loup contre la pluie battante. À la selle de chacun étaient accrochés une hache et deux pistolets. Jusqu’à la ceinture, la tenue était présentable ; mais en dessous venait un court pantalon de toile à franges qui ne s’accordait guère avec le dolman écarlate.

Examinons maintenant le chariot. Quatre bons petits chevaux trapus y étaient attelés, dont les crinières flottaient presque dans l’eau. Un vieux cocher à face de brigand tenait les rênes. Le brave homme dormait, car ses chevaux connaissaient le chemin, et il ne se réveillait que lorsqu’on lui secouait les guides ; alors il leur cinglait un bon coup de fouet et se remettait à grommeler.

À l’intérieur du chariot, la disposition était fort curieuse : bien que la banquette arrière parût libre, deux hommes à l’allure douteuse étaient assis sur celle de devant, dos au cocher. Qui étaient-ils ? Impossible à dire au premier abord, car ils étaient si bien emmitouflés dans leurs houppelandes, capuchons rabattus sur la tête, qu’on ne distinguait aucun visage humain ; de plus, ils dormaient profondément. Leurs têtes ballottaient de droite à gauche, et ce n’est que de temps en temps que l’un ou l’autre se redressait en sursaut – quand ils se cognaient au montant ou l’un contre l’autre – comme pour déclarer avec détermination : « Cette fois, je ne dors plus ! » avant de se rendormir l’instant d’après.

– Le fond du chariot était couvert d’une couverture dont les bosses laissaient deviner qu’elle cachait toutes sortes de choses. Parfois, la couverture remuait à l’arrière, donnant à croire qu’un être vivant devait s’y trouver, en l’honneur duquel les deux messieurs avaient pris la moins bonne place. Finalement, après une longue lutte, le mystérieux individu émergea de sous la couverture et passa la tête à l’air libre : c’était un magnifique lévrier. C’était donc à lui que revenait la préséance ! Et il semblait le savoir. Il se redressa sur ses deux pattes arrière, bâilla majestueusement, se gratta ses nobles oreilles de ses longues pattes, secoua le collier à chaîne d’acier cliquetant autour de son cou, et comme un taon impertinent cherchait à lier connaissance avec lui, il engagea avec l’insecte une grande dispute, claquant des mâchoires pour l’attraper. Lassé de ce divertissement, il porta son attention sur ses compagnons endormis et, d’humeur joueuse, leva la patte pour caresser le visage du plus grand des deux hommes qui somnolait en dodelinant. Celui-ci grommela :

Que Votre Respectabilité cesse de plaisanter !

Passons maintenant au carrosse.

Cinq chevaux de pur-sang y étaient attelés, secouant fièrement leurs harnais chamarrés : deux au timon, trois devant, chacun portant au cou une clochette pour que les voyageurs venant en sens inverse entendent le bruit de loin et puissent s’écarter.

Sur le siège, un vieux cocher en pelisse fourrée avait pour seule consigne de ne jamais, sous aucun prétexte, regarder en arrière vers le carrosse, sous peine d’être abattu sur-le-champ.

Mais comme nous ne craignons pas d’être fusillés, jetons un coup d’œil à l’intérieur.

Sous la capote était assis un homme d’un certain âge, emmitouflé jusqu’au cou dans une pelisse de loup, un grand bonnet d’astrakan enfoncé jusqu’aux yeux.

On ne voyait de lui que son visage, mais ses traits et ses yeux avaient quelque chose d’étrangement saisissant. Une âme égarée semblait habiter ces yeux – peut-être destinée à de grandes idées, mais que le destin, l’entourage, l’abandon avaient poussée à chercher l’extraordinaire dans les petitesses. Maintenant, c’était comme s’il s’émerveillait de lui-même, tant son regard pouvait être fixe. Le visage était gras mais sans couleur, les traits nobles mais déformés en angles bizarres ; ces sourcils broussailleux, cette moustache négligée produisaient au premier abord une impression repoussante. Pourtant, à le regarder plus longtemps, on finissait par s’accommoder de chaque trait ; surtout quand il fermait les yeux et que le sommeil lissait ses contours tourmentés : alors ce visage prenait une expression de vieux patriarche qui faisait penser à son propre père. Mais ce qui le rendait plus frappant encore, c’était cette circonstance singulière : deux jeunes paysannes étaient assises de chaque côté de lui, serrées contre lui. Deux filles aux joues roses dont l’expression sérieuse, voire soucieuse, laissait deviner qu’elles n’avaient pas été placées là par simple caprice.

Le vieil homme avait froid dans cette nuit humide et fraîche ; la pelisse de loup ne parvenait pas à réchauffer son corps. C’est pourquoi on avait placé près de lui ces deux jeunes paysannes, afin que le magnétisme vital de leur jeunesse communiquât un peu de chaleur à ses organes défaillants.

Cet homme avait vécu trop vite ; il avait cessé de vivre avant de mourir, si bien qu’il n’était plus qu’une âme errante, engourdie, insensible, qui ne reprenait vie que lorsqu’un nouveau stimulant, une nouvelle ivresse, une idée folle, bizarre, extraordinaire, un désir, une pensée le tiraient de sa léthargie.

C’était justement ce qui l’avait fait sortir de son château lointain en pleine nuit : il n’avait pu fermer l’œil de la nuit, rien ne lui procurait de joie. Finalement, il avait eu l’idée d’aller chercher querelle à l’aubergiste du Törikszakad : il s’accrocherait avec lui coûte que coûte. D’ailleurs, celui-ci serait certainement de mauvaise humeur d’avoir été réveillé et jurerait quand on lui demanderait à manger et à boire, ce pour quoi il le ferait rosser par ses hajdú [5]s. L’aubergiste était noble ; toute cette farce coûterait quelques milliers de forints, mais le divertissement en valait la peine.

C’est pourquoi il avait réveillé ses hommes, fait atteler, allumer des torches, et s’était mis en route au milieu de la nuit avec douze hajdús à travers le marécage sans chemin, emportant tout ce qu’il fallait pour le festin qui suivrait la farce, sans oublier les trois personnes qui le divertissaient le plus et qui voyageaient dans l’autre chariot : son lévrier préféré, le bouffon tzigane et le poète parasite, tous trois bien installés ensemble.

C’est ainsi que le groupe bizarre avançait dans la nuit de tempête, chevaux piaffants, torches crépitantes, à travers la plaine inondée, en direction du Törikszakad dont le grand toit se dressait au loin sur une colline comme un château, agrandi par l’illusion de la vision nocturne.

À l’arrivée, l’ordre fut donné à l’un des hajdús de réveiller l’aubergiste et de lui parler per kend [6].

Ceux qui connaissent la langue hongroise savent que cette forme de tutoiement n’est guère flatteuse, et que l’employer envers un noble, fût-il aubergiste, constitue une véritable injure.

Or, le noble Bús Péter était réputé pour ne pas se faire prier quand il s’agissait de grossièreté : rien n’était plus facile à obtenir de lui qu’une bordée d’injures. Un regard de travers suffisait à le faire chercher querelle, et si le visage de quelqu’un ne lui plaisait pas, ou si l’on osait discuter ce qu’il disait, ou encore si l’on omettait de l’appeler « Monsieur » en s’adressant à lui, il vous mettait dehors si violemment qu’on aurait cru n’être jamais entré. Quant à l’audace de le tutoyer grossièrement, un seul avait osé le faire : deux étudiants de Patak aux jambes rapides, qui ne durent leur salut qu’au fait de s’être cachés dans les joncs, car il les avait poursuivis à cheval, bien décidé à les embrocher avec sa fourche.

– C’est donc ce brave homme qu’un hajdú réveilla en ces termes, tambourinant comme un païen à sa fenêtre :

Lève-toi, et vite, l’aubergiste ! Sors de là, et au service, tout de suite !

Bús Péter bondit hors de son lit comme si on l’en avait versé. Il attrapa sa hache et, dans sa fureur, entra dans l’armoire au lieu de franchir la porte de la cuisine.

Cependant, en jetant un coup d’œil par la fenêtre et en apercevant tous ces serviteurs étincelants qui illuminaient la maison de leurs torches, il comprit aussitôt à qui il avait affaire. Il remarqua qu’on cherchait à le provoquer pour s’amuser, et décida qu’il ne se fâcherait justement pas.

Il raccrocha proprement sa hache au clou, enfonça son bonnet de mouton sur sa tête, jeta sa pelisse sur ses épaules et sortit dans la cour.

– Les visiteurs étaient déjà tous sous l’auvent ; au centre, entouré de ses hajdús, le grand seigneur lui-même, dans une longue attila boutonnée d’or descendant jusqu’aux genoux, la tête légèrement rejetée en arrière à cause de sa corpulence, s’appuyant sur une grande canne à pommeau d’or. C’est alors seulement qu’on voyait combien cette expression moqueuse et querelleuse seyait mal à son visage, dont elle défigurait les traits joviaux.

Approche ! cria-t-il à l’aubergiste d’une voix forcée et perçante. Ouvre-nous des chambres et prépare un festin ! Du vin, du tokay [7] et du ménesi ! Du faisan, des artichauts et des queues d’écrevisses !

– L’aubergiste ôta humblement son bonnet et le tint à la main, puis répondit avec un grand calme :

Dieu vous bénisse chez nous, Monseigneur. Je suis à votre service pour tout ce que vous avez commandé ; je dois seulement vous demander pardon de n’avoir ni tokay ni ménesi, mes faisans ne sont pas encore engraissés, et les écrevisses, comme vous pouvez le constater, se sont toutes noyées dans l’inondation – à moins que Monseigneur n’ait la bonté de me confier ces douze écrevisses-ci pour ma cuisine.

C’était une allusion aux uniformes écarlates des hajdús, et la plaisanterie détourna aussitôt l’attention du grand seigneur. Il apprécia que l’aubergiste osât badiner avec lui. Il ne s’y attendait pas, et cela l’amusa encore davantage.

– Entre-temps, le bouffon tzigane avança son visage noir, qui aurait rivalisé avec n’importe quel Maure, et, découvrant ses deux rangées de dents blanches à l’intention de l’aubergiste, se mit à énumérer sur ses doigts ce dont il avait besoin :

– Moi, je ne veux rien d’autre qu’un plat d’œufs de colibri, du beurre de biche allaitante et de la gelée de cartilage de sterlet. Je ne vis jamais d’autre chose.

– Dommage pour un estomac si délicat – dit Bús Péter. Je vous sers plutôt un petit rôti de tzigane.

Ah, mais je proteste ! s’écria le bouffon. C’est ma parenté, on ne peut pas la faire rôtir !

– Le grand seigneur se mit à rire de ces plaisanteries insipides ; c’était là qu’il trouvait son amusement, et le fait que l’aubergiste eût deviné son goût acheva de le mettre de bonne humeur.

– Alors, que peux-tu servir à tes hôtes ? poursuivit-il la discussion.

Tout, Monseigneur. Seulement, ce que j’avais est fini, ce que j’aurai est loin, et ce que j’aurais n’existe pas.

– Le grand seigneur fut si charmé par cette périphrase du néant qu’il éclata de rire et voulut la faire immortaliser.

Où est Gyárfás [8] ? Où se cache le poète ? cria-t-il en tous sens – alors que le bonhomme se tenait juste à côté de lui, les mains croisées dans le dos, contemplant d’un air maussade toute cette scène de son visage maigre, sec et tanné. Allons, Gyárfás, vite ! Faites-nous un vers sur cette auberge où l’on ne trouve rien à manger.

Maître Gyárfás fronça les sourcils, remonta sa lèvre jusqu’au nez, et, se tapotant le front du bout du doigt, improvisa ce distique :

Si tu n’as rien apporté, ton assiette restera vide ;

– Ici règne un jeûne éternel, même le Turc n’y réside.

– Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Quel rapport entre cette auberge et le Turc ?

– Un grand rapport – répondit calmement Gyárfás. Puisque le Turc doit manger pour avancer, et qu’ici on ne lui donne rien à manger, le vers est parfait.

– Du chêne entre les cornes ! commenta le grand seigneur.

– Puis, comme s’il venait d’apercevoir quelque chose, il s’adressa de nouveau à l’aubergiste :

– Avez-vous des souris ?

– Elles ne m’appartiennent pas, car je ne suis que fermier ici, mais il y en a suffisamment, et si l’une ou l’autre disparaît, je n’ai pas à en rendre compte à l’intendant.

– Eh bien, faites-nous rôtir une souris.

– Une seule ?

Quoi donc ? Vous croyez que c’est l’enfer qui leur sert de ventre, à tous ces gens, qu’ils ne puissent se contenter d’une seule ?

Je suis à votre service – dit l’aubergiste.

Et il appela aussitôt les chats pour aller au cellier. Il suffisait de déplacer les pierres du pressoir, et l’on pouvait choisir – ou plutôt, le chat pouvait choisir.

D’ailleurs, la souris est un si joli, si charmant petit animal ; je ne comprends vraiment pas pourquoi on en a horreur. Elle ressemble à l’écureuil ou au cochon d’Inde, qu’on garde chez soi, qu’on caresse, avec lesquels on joue, sauf qu’elle est encore plus adroite : son petit museau est fin, ses petites oreilles mignonnes, ses pattes minuscules, sa grande moustache comique, et ses yeux brillent comme des diamants noirs. Et quand elle joue, quand elle couine, quand elle se dresse sur ses pattes arrière pour grignoter, elle est aussi habile, aussi gracieuse que n’importe quel autre animal.

Personne ne s’offusque de voir cuire une écrevisse, personne ne fuit devant un escargot servi à table, et pourtant ce sont des créatures bien plus repoussantes que la souris. Qu’y a-t-il donc de si épouvantable à en faire rôtir une ? Surtout quand, en Chine, c’est une friandise de choix, un mets aristocratique qu’on engraisse en cage avec des noix et des amandes pour le servir en dessert.

D’ailleurs, toute la compagnie était persuadée qu’il en sortirait la plus belle des farces, et chacun riait d’avance en son for intérieur.

Bús Péter ouvrit entre-temps son unique grande salle, vaste comme une grange, destinée aux hôtes de qualité. Dans un coin se trouvait un lit vide, dans l’autre une patère. Le voyageur avait le choix : s’il n’aimait pas dormir dans le lit, il pouvait dormir sur la patère.

Cependant, les hajdús, ayant déchargé le chariot, apportèrent coussins, tapis, sièges et tables de campagne, et en un instant transformèrent la salle vide et résonnante en appartement seigneurial. La table fut couverte de plats d’argent et de hanaps, et de grands seaux d’argent remplis de glace laissaient pointer les cols élancés de carafes de cristal de Venise, qui semblaient promettre un contenu alléchant.

Le grand seigneur s’étendit sur le lit de camp préparé pour lui ; ses hajdús lui retirèrent ses grandes bottes à éperons ; l’une des paysannes s’assit à son chevet et lui grattouilla les cheveux clairsemés, l’autre au pied du lit, lui frictionnant les pieds avec un morceau de flanelle. Gyárfás le poète et Vidra [9] le bouffon se tenaient devant lui ; plus loin, les hajdús ; sous le lit, le lévrier.

Tel était l’entourage de l’un des hommes les plus riches de Hongrie : des hajdús, des bouffons, des paysannes et des lévriers. Au demeurant, tout ce monde était trié sur le volet : les hajdús parmi les plus robustes du peuple, les paysannes parmi les plus belles, le bouffon le plus noir qu’on pût trouver chez les Tziganes, et le poète un spécimen de poète de caniveau comme on ne pouvait en dénicher dans les deux patries.

Cette espèce de bipèdes sans plumes a toujours existé, pour qui le nom de poète n’était qu’une paire de bottes dans laquelle on marchait. Ils erraient de seigneur en seigneur, écrivant et faisant imprimer des vers de félicitations, de vœux, d’hommages et de louanges pour les fêtes patronales, les anniversaires, les investitures de comtes-suprêmes, les noces et les baptêmes, ainsi que pour les enterrements, déshonorant le beau nom de poète. Quelques spécimens de cette bonne vieille époque subsistent encore, qui vont de palais en palais, gagnant leur pain par la paresse et la flatterie. Pain bien amer.

– Entre-temps, la souris était rôtie. L’aubergiste lui-même l’apporta, posée au centre d’un immense plat d’argent sur un lit de raifort taillé en lanières, un brin de persil dans la gueule, comme on fait pour un certain autre animal.

On la posa au milieu de la table.

– Il l’offrit d’abord aux hajdús, chacun à son tour. Cela ne leur disait rien. Ils se contentaient de secouer la tête ; finalement, le plus vieux lâcha :

– Même si Monseigneur me donnait cette auberge, aubergiste compris, est-ce que j’y toucherais ?

– Ce fut alors le tour du poète.

– Pardon, grâce, Monseigneur ! Moi, je ferai plutôt des vers sur celui qui la mangera.

– Eh bien, à toi, Vidra. Avale-moi ça !

– Moi, Monseigneur ? fit celui-ci, comme s’il avait mal entendu.

– Allons, de quoi as-tu peur ? Quand tu vivais sous la tente, un de mes bœufs est devenu enragé, et vous l’avez mangé.

– Ça oui, et si un tonneau de vin de Monseigneur était devenu enragé, on l’aurait bu aussi. C’était le bon temps !

– Allons, dépêche-toi, pour l’honneur du plat.

Mais même mon grand-père n’a jamais affronté une bête pareille.

Sois meilleur que ton grand-père.

– Je le serai – pour cent forints ! dit le bouffon en se grattant les cheveux crépus.

– Le grand seigneur plongea la main dans la poche de son dolman et en sortit un gros portefeuille rebondi qu’il ouvrit, laissant voir les beaux billets aux yeux rouges.

Le bouffon, lorgnant du coin de l’œil le portefeuille bien garni, répéta encore une fois :

Pour cent forints, soit, je le fais.

– Voyons ça.

– Le bouffon déboutonna son frac (car, soit dit en passant, le grand seigneur faisait porter le frac à son bouffon : ce vêtement lui semblait très singulier, et il l’habillait souvent selon les dernières modes telles qu’elles arrivaient dans les journaux viennois, ce qui le faisait mourir de rire). Il déboutonna donc son frac, tira sa figure ronde et niaise en carré – fit glisser plusieurs fois de haut en bas la peau mobile de son crâne – ce qui faisait bouger toute sa tignasse hirsute d’avant en arrière comme la huppe d’un oiseau – puis saisit l’animal redoutable par l’endroit le plus éloigné de la tête et le brandit en l’air. Il fit une grimace dégoûtée, secoua la tête, et, avec une résolution désespérée, ouvrit grand la bouche, ferma les yeux, et en un instant la souris disparut.

Le bouffon ne pouvait plus parler ; il porta la main à sa gorge. Avaler d’un coup un quadrupède entier n’est pas une plaisanterie. Mais de l’autre main, il la tendit aussitôt vers le grand seigneur, haletant :

– Les cent forints !

Quels cent forints ? demanda le seigneur facétieux. Ai-je dit que je donnerais cent forints ? Au lieu de me remercier pour ce rôti exceptionnel que même ton grand-père n’a jamais mangé, tu voudrais en plus que je te paie ?

– La farce était bonne à faire rire ; mais la gaieté cessa brusquement, car le bouffon devint tout bleu, tout vert, les yeux exorbités ; il se renversa sur sa chaise, incapable de parler, montrant seulement sa bouche grande ouverte en suffoquant, et se mit à avoir des convulsions.

La voilà, elle lui est restée en travers de la gorge ! s’écrièrent plusieurs voix.

– Le grand seigneur prit peur. La farce prenait un tour très sérieux.

– Versez-lui du vin dans la bouche pour l’aider à avaler !

– Les hajdús attrapèrent prestement les bouteilles et se mirent à verser à pleins pots dans la gorge du bouffon du bon vin d’Eger et de Ménes, jusqu’à ce qu’il revînt peu à peu à lui, haletant, les yeux embués, marmonnant des paroles incompréhensibles.

Tiens, prends les cent forints – dit le grand seigneur alarmé, qui avait du mal à se remettre de sa peur et voulait apaiser le bouffon revenu de l’autre monde.

– Merci – gémit celui-ci péniblement. Je n’en veux plus ! C’en est fini de Vidra ! Vidra va mourir ! Si encore c’était un loup qui avait tué Vidra, mais c’est une souris qui le tue !

Allons, ne fais pas l’idiot, il ne t’arrivera rien de mal. Tiens, en voilà encore cent. Allons, ne fais pas cette tête, c’est passé. Frappez-le un peu dans le dos ; apportez-lui le rôti de chevreuil, ça fera descendre.

Le bouffon remercia pour les tapes dans le dos, et quand on lui présenta le chevreuil, avec cette mine mi-figue mi-raisin d’un enfant boudeur qui ne sait s’il doit pleurer ou rire, tantôt sur le point d’éclater de rire, tantôt se remettant à geindre, il attaqua le savoureux rôti froid, finement lardé et préparé dans une sauce poivrée à la crème, dont il s’enfournait de si gros morceaux qu’il n’existe pas de souris aussi grosse. Cela finit par rassurer tout à fait le grand seigneur. Le bouffon mangeait d’un air triste et accablé ; il fit signe au lévrier et lui lança de gros morceaux en l’air, que l’animal attrapait avec une adresse admirable. Et il disait d’un ton très mélancolique, comme s’il partageait sa dernière bouchée :

Tiens, Matyi !

(Le grand seigneur donnait un nom d’animal à son bouffon et des noms d’homme à ses chiens.)

– La farce ayant finalement bien tourné, et l’on s’étant remis de la grande frayeur, le grand seigneur demanda à Gyárfás de composer sur-le-champ des vers là-dessus.

– Le poète se gratta le nez et déclama :

Si petite est la souris, mais dans un gosier de tzigane elle ne passe,

Elle tourne à droite, à gauche, ses yeux pleurent, ses larmes coulent sur sa face.

Eh, l’effronté voleur ! s’écria le grand seigneur. Ce dernier vers est volé à Gyöngyösi [10], qui a écrit quelque chose de semblable sur le ramoneur coincé dans la faille de Torda !

– Pardon, grâce – répondit le poète d’un air imperturbable. C’est une licence poétique : les poètes ont le droit de se voler entre eux, et cette figure s’appelle un plagiat.

Sur un signe du grand seigneur, les hajdús apportèrent les mets froids qu’ils avaient amenés, et, poussant la table chargée devant lui tandis qu’il restait étendu sur son lit, trois chaises de campagne furent disposées à l’autre bout pour les favoris : le bouffon, le lévrier et le poète.

– Le grand seigneur, à voir ces trois personnages manger, finit par avoir faim lui aussi. Le vin, peu à peu, les rapprocha tous : le poète se mit à donner du « Monseigneur » au tzigane, le bouffon à tutoyer son maître, qui ne cessait de lancer des plaisanteries éculées sur la souris, auxquelles les deux autres devaient répondre par des éclats de rire.

Quand enfin le bon seigneur crut lui-même qu’il était impossible de varier davantage sur le thème de la souris, le tzigane plongea la main dans sa poitrine et éclata de rire :

– La voilà, la souris !

Et il la sortit de la poche intérieure de son frac, où il l’avait glissée sans être vu tandis que la compagnie effrayée croyait qu’il l’avait avalée et avait failli en mourir, le suppliant et le gavant de toutes sortes de bonnes choses.

Tiens, Matyi !

Le lévrier, lui, avala bel et bien le corpus delicti.

– Ah, toi, fourbe, vaurien ! s’exclama le seigneur. C’est comme ça que tu me dupes ! Je te fais pendre. Hajdús, apportez une corde ! Il faut le hisser à la poutre.

– Ceux-ci obéirent aussitôt. Ils saisirent le tzigane qui riait toujours, le firent monter sur une chaise, lui passèrent le nœud coulant au cou, firent passer l’autre bout de la corde par-dessus la poutre, puis lui retirèrent la chaise d’un coup de pied.

– Le bouffon rua, se débattit, en vain ; on le tint ainsi jusqu’à ce qu’il commençât vraiment à suffoquer, et ce n’est qu’alors qu’on le descendit.

Le bouffon se fâcha.

Moi, je meurs. Je ne suis pas assez fou pour me laisser pendre une seconde fois, alors que je peux mourir décemment.

Eh bien, meurs, l’encouragea le poète. N’aie crainte, je m’occuperai de ton épitaphe.

Je meurs – dit le bouffon.

Et il se laissa tomber à la renverse sur le sol et ferma les yeux.

Gyárfás fut aussitôt prêt avec l’épitaphe :

Te voilà couché, tzigane, jamais plus tu ne riras,

D’un autre tu fus le violon, la Mort a joué pour toi.

Et le tzigane ne bougea plus. Il s’était étendu, raidi ; sa respiration s’était arrêtée ; on eut beau lui chatouiller le nez, la plante des pieds, il ne remua pas. Alors on le déposa sur la table, on l’entoura de bougies allumées comme un catafalque, et les hajdús durent chanter autour de lui, comme autour d’un mort, toutes sortes de chansons absurdes, tandis que le poète devait monter sur une chaise et prononcer un discours d’adieu.

Le grand seigneur riait à en devenir tout bleu.

Tandis que ces choses se passaient dans l’unique salle du Törikszakad, de nouveaux voyageurs approchaient de l’auberge peu hospitalière.

C’étaient les passagers de ce malheureux carrosse qui s’était enlisé sur la digue de la Croix, sous nos propres yeux et ceux de l’aubergiste. Après que les hommes et les bêtes de trait eurent tenté pendant trois heures de dégager le véhicule échoué, l’unique passager du carrosse avait dû finalement se résoudre à cette singulière idée : se faire porter à dos d’homme jusqu’à l’auberge.

Il monta donc sur le dos de son chasseur, un grand gaillard tchèque aux larges épaules ; il laissa son valet auprès du carrosse pour surveiller les bagages et envoya le postillon devant lui avec la lanterne de la voiture. C’est de cette curieuse façon qu’il fit son entrée jusqu’à l’auberge. Le robuste chasseur tchèque le déposa sous l’auvent.

Il vaut la peine de faire connaissance, autant que possible dans la précipitation, avec ce nouveau voyageur.

Son apparence extérieure montrait qu’il n’était pas des seigneurs de la plaine.

Ayant ôté son ample manteau court à col « à la Quiroga », il laissait voir une mode singulière qui, si on la montrait aujourd’hui dans la rue, ferait courir après elle non seulement les gamins, mais nous-mêmes.

On appelait cette mode, à l’époque, « à la calicot ».

Sur la tête, un petit chapeau court, de la forme à peu près d’une petite casserole en fer-blanc, au bord si étroit qu’on se demande par où le saisir pour l’ôter.

De dessous ce petit chapeau, des deux côtés, une masse de cheveux frisés et bouffants s’échappait en si grande quantité qu’elle dépassait le bord du chapeau.

Le visage était rasé, à l’exception de deux moustaches pointues dressées vers le ciel d’un air belliqueux, et le cou était serré dans une haute cravate raide, ornée de deux pointes de toile, si bien qu’on ne pouvait plus y remuer le menton.

Le frac vert foncé avait la taille juste sous les aisselles, mais ses basques descendaient sous les genoux, et son col était si haut qu’on pouvait à peine en émerger ; ses revers étaient découpés deux ou trois fois, ses boutons de cuivre n’étaient pas plus gros qu’un noyau de cerise, et ses manches affreusement larges, bouffantes, remontaient haut sur les épaules.

Le gilet jaune cire était presque entièrement caché par le grand jabot de chemise qui en débordait.

Le tout était complété par un pantalon « à la cosaque » qui s’élargissait vers le bas jusqu’à former une bouffette au niveau des bottes, fendu sur le devant pour laisser passer celles-ci.

Du gilet pendaient toutes sortes de breloques tintinnabulantes, et aux bottes étaient fixés des éperons si longs qu’on risquait de se crever un œil si l’on n’y prenait garde.

Telle était la mode guerrière de cette époque – où précisément il n’y avait de guerre nulle part.

Le costume était complété par une fine badine en écaille de tortue à pommeau d’ivoire sculpté en forme de tête d’oiseau, que l’homme de bonne compagnie avait coutume de faire tourner dans sa bouche ; si la tête d’oiseau contenait un sifflet, il était du meilleur ton d’y siffloter.

– Tel était le voyageur nouvellement arrivé ; et si nous avons décrit ses vêtements, nous pensons l’avoir entièrement présenté. Les élégants de cette époque changeaient et se modelaient, dans leurs habitudes, leurs manières, voire leur caractère, au gré de la mode.

À l’époque de la « jeunesse dorée », le beau monde portait de grosses cannes noueuses, et dans les salons parisiens, il était de bon ton de ne pas prononcer la lettre « r » ; cette mode s’étendit jusqu’à Coblence, si bien que lorsque les jeunes élégants commandaient la garde noble de Louis XVIII, les soldats ne comprenaient pas ce qu’on leur disait, à cause des « r » escamotés.

– À l’époque du calicot, au contraire, même les commis de boutique se comportaient comme des militaires, et tout le beau monde prononçait des « r » si durs qu’on eût dit qu’il était fort en colère.

Sous le chapeau à la Minerve, il était de mode d’être républicain et de porter des noms romains ou grecs ; le chapeau à la Robinson et la cravate « en oreille de lièvre » supposaient des sympathies napoléoniennes ; puis vint aussitôt le chapeau à la russe, et les gens étaient toujours les mêmes : ils ne changeaient que de costume, de principes et de caractère ; parfois même de nom, comme il advint à l’un de nos compatriotes, qui de 1790 à 1820 traversa toutes les phases du beau monde parisien : son nom était à l’origine Váry ; il devint sous la mode romaine Varus, sous la mode française nationale de Var, sous la mode des sympathies polonaises Varszky, puis Waroff, et rentra finalement au pays sous le nom de Herr von War.

– Mais ce n’est pas lui qui se tient devant nous.

– Eh, ventrebleu ! Eh, sacrebleu ! s’écria le nouveau venu (c’était tout ce qu’il avait appris de Béranger) en enfonçant la porte de la cuisine et en secouant son manteau trempé de pluie. Quel pays ! Eh ! De la lumière ! Il y a quelqu’un ?

– À cette curiosité, Bús Péter sortit, chandelle en main, et après avoir suffisamment examiné l’intrus qui avait fait irruption dans sa cuisine, ainsi que son serviteur, il demanda avec une obligeance qui ne lui ressemblait guère :

– Que désire Monsieur ?

– Sa mine montrait qu’il n’avait pas l’intention de rien donner.

– L’étranger écorchait le hongrois ; son accent trahissait clairement une origine étrangère.

– Mille tonnerres ! On ne sait donc parler ici qu’en hongrois ?

– Non.

– C’est fâcheux. Et vous êtes l’aubergiste ?

– C’est moi. Et Monsieur, qui est-il ? D’où vient-il ? Où habite-t-il ?

– J’ai des propriétés ici, j’habite Paris. Les diables m’ont amené ici. Si seulement ils m’emmenaient plus loin ; mais la boue m’a coincé sur la route. Maintenant, donnez-moi – comment s’appelle cela ?

– Il s’arrêta, le mot qu’il voulait demander ne lui venait pas.

– Que dois-je vous donner, Monsieur ?

– Comment s’appelle cela ? Comment dit-on ?

– Moi ? Bús Péter.

– Diable ! Pas vous, mais ce dont j’ai besoin.

– Et qu’est-ce donc, Monsieur ?

– Eh bien, ce qui tire le carrosse ; quatre pattes, on le frappe avec un fouet…

– Un cheval ?

– Pas donc ; ce n’est pas comme ça qu’on l’appelle.

– Un attelage de relais ?

– C’est ça, c’est ça, forspont ! Il me faut un forspont, tout de suite.

– Il n’y en a pas, Monsieur ; les chevaux sont au pâturage.

– C’est triste ; alors nous restons ici. Tant mieux, ça ne me gêne pas ; j’ai voyagé en Égypte et au Maroc, j’ai dormi dans des huttes déplorables, et c’était amusant. Je vais imaginer que je suis dans une tente bédouine, que c’est le Nil en crue, que ces animaux qui crient dans l’eau – comment s’appelle cela ? – des grenouilles, sont des alligators du Nil, et que ce misérable pays – – – – – – – comment appelle-t-on ce département ?

– Ce n’est pas un département, Monsieur, mais une digue ; on l’appelle la digue de la Croix.

Fripon ! Je ne parle pas de cette boue où je suis resté coincé, mais de tout ce qu’il y a autour. Comment appelle-t-on cela ?

– Ah ! C’est le comitat de Szabolcs.

– Szabolcs ? Szabolcs ? C’est parce qu’il y a beaucoup de tailleurs qui y habitent qu’on l’appelle ainsi ? Haha ! C’était un bon calembour de ma part, c’est une plaisanterie. Vous comprenez ?

– Je ne saurais dire ; c’est ainsi qu’on l’appelle, d’après un ancien chef des Hongrois, avec lequel ils sont venus d’Asie.

– Ah, c’est beau ! C’est charmant. Les bons Hongrois nomment encore leurs départements d’après les hommes d’autrefois ; c’est touchant.

– Alors, je vous demande pardon, de quelle nation est Monsieur ?

Je ne vis pas ici. Bon Dieu ! Quel destin que de vivre dans un endroit où la boue n’a pas de fond et où l’on ne voit rien d’autre que des cigognes !

– Bús Péter se dit en lui-même que l’étranger en verrait encore moins s’il le voyait, lui. Il prit sa chandelle et fit mine de rentrer dans sa chambre.

– Eh, eh, ne partez pas avec cette chandelle, signore contadino ! lui cria l’étranger.

– Je vous demande pardon, mon nom est le noble Bús Péter, et j’en suis satisfait.

– Ah, oh, monsignore Bouche, ainsi vous êtes noble et aubergiste. Cela ne fait rien. Jean Stuart était de sang princier, et il a fini aubergiste. Alors, si nous devons rester ici, avez-vous du bon vin et une jolie fille, hein ?

– Mon vin est mauvais. Pas pour un seigneur. Ma servante est laide comme la nuit.

– Laide ! Ah, c’est piquant ! Pas de quoi s’affliger, c’est encore mieux. Pour un gentleman, c’est pareil ; hier une dame élégante, aujourd’hui Cendrillon ; l’une belle comme une déesse, l’autre affreuse comme les sorcières de Macbeth ; là-bas du parfum, ici une odeur d’oignon – c’est la même chose ! C’est pareil ; ainsi va la vie, bigarrée.

– Ce discours ne plaisait guère à Bús Péter.

– Ce serait mieux, certes, que Monsieur demandât où il va dormir cette nuit, car j’aimerais bien le savoir moi aussi.

– Ah, ça, c’est intéressant. Il n’y a donc pas de chambre pour les voyageurs ?

Il y en a une, mais quelqu’un l’occupe déjà.

Cela ne fait rien. Nous partagerons. Si c’est un homme, il n’a qu’à ne pas se formaliser ; si c’est une dame, tant pis pour elle.

Ce n’est pas si simple. Il faut que Monsieur sache que c’est M. Jancsi qui est dans cette chambre.

Qu’est-ce que c’est ? Qui diable est ce M. Jancsi ?

– Eh bien, M. Jancsi. Monsieur n’a donc jamais entendu parler de M. Jancsi ?

Ah, c’est fort ! Alors ici on vit une vie si patriarcale que les gens n’ont que des prénoms ? Eh bien, quel est le problème avec M. Jancsi ? Je vais entrer et lui dire que je veux dormir dans sa chambre. Et je suis un gentleman qu’on ne peut refuser.

Ça, ce sera bien – dit Bús Péter.

– Puis il ne dit plus rien – souffla la chandelle et rentra se coucher, laissant l’étranger trouver lui-même la porte de la chambre où il voulait entrer.

L’obscurité était si épaisse qu’elle collait à la peau ; mais les chants joyeux et les cris servaient de guide au nouveau venu vers la chambre du mystérieux grand seigneur, dont nous savons maintenant qu’il s’appelle M. Jancsi. Pourquoi on l’appelle ainsi, cela s’éclaircira plus tard.

– Là-bas, la folle farce avait atteint son paroxysme de délire : les hajdús avaient soulevé la table avec le bouffon dessus, la tenant chacun par un pied, et la promenaient en chantant à tue-tête. Le poète suivait, l’abat-jour noué autour du cou en guise de cape, déclamant des alexandrins infernaux improvisés à la hâte, tandis que M. Jancsi lui-même avait saisi un violon qu’on transportait partout après lui, et jouait sans cesse des csárdás [11] endiablées, les ornementant avec autant de virtuosité que n’importe quel tzigane. Les deux paysannes devaient danser devant lui avec deux hajdús.

La parodie d’enterrement du bouffon se mêlait en un joyeux désordre aux couples dansants, au seigneur jouant du violon ; et les chants, la musique, les vers déclamés, les cris d’ivresse et les rires formaient un charivari d’enfer pour les yeux et les oreilles, comme on ne peut que l’imaginer.

– C’est à cet instant que l’étranger entra dans la salle. Personne ne gardait la porte ; on ne le remarqua que lorsqu’il prit la parole :

Bonsoir, Messieurs et Mesdames ! J’ai l’honneur de vous saluer.

Au milieu du grand vacarme, tout le monde se tut d’un coup ; les bouches restèrent ouvertes, là où le mot s’était arrêté, quand ce personnage inconvenant apparut soudain au milieu de la compagnie et les salua avec une grande affabilité.

Tout le monde était désarçonné. M. Jancsi laissa échapper l’archet de sa main – car s’il aimait pousser la bouffonnerie à l’extrême, il n’aimait pas que des étrangers la vissent. Mais le nouveau venu ne resta pas longtemps étranger : le bouffon, surpris par le silence soudain et levant les yeux, reconnut le cavalier habillé presque comme lui ; il oublia qu’il était mort, sauta de son catafalque, se jeta sur lui, l’enlaça et l’embrassa :

– Sois le bienvenu, mon cher, mon doux, mon bon ami !

– L’éclat de rire général salua cette folle réception.

– Ah, ce drôle de tzigane ! dit l’étranger en se dégageant des étreintes du bouffon. Ne m’embrasse plus, c’est assez.

– Puis il fit le tour de l’élégante assemblée, essuyant avec son mouchoir les traces des baisers tziganes sur son visage.

– Ne vous dérangez pas pour moi, Messieurs et Mesdames, continuez votre amusement. Je n’ai pas l’habitude de gâcher les fêtes ; je suis un vrai gentleman, qui sait prendre son air dans toute compagnie. J’ai l’honneur de me présenter à Vos Seigneuries : je suis Kárpáti Kárpáthy Abellino. [12]

– Et sur ces mots, sifflotant un air sur le sifflet de sa canne, il se laissa tomber avec une noble nonchalance dans un fauteuil de campagne, croisant ses longues jambes bottées et éperonnées.

À ces mots, l’étonnement redoubla. M. Jancsi se redressa sur sa couche, posa ses paumes sur ses genoux et fixa le nouveau venu, tandis que le bouffon, tel un chien, se mettait à le renifler.

– Enfin, d’une voix solennelle et traînante, M. Jancsi demanda :

– Monsieur est un Kárpáthy ? Savez-vous ce que cela signifie : s’appeler Kárpáthy ? Porter un nom que trente-deux ancêtres vous ont légué, tous grands-comtes et seigneurs bannerets, un nom plus illustre que tout autre en Hongrie ? Alors réfléchissez bien à ce que vous dites. Il n’y a qu’un seul Kárpáthy hors de ce pays, et on l’appelle Kárpáthy Béla.

Le voilà ! C’est moi précisément – dit l’étranger en allongeant une jambe sur une chaise devant lui tandis que de l’autre il battait la mesure d’un air d’opéra qu’il sifflotait avec la canne fichée dans sa bouche. On m’a fait naître dans ce pays barbare, mon père – ah, ça ! Pas mon père ; comment s’appelle cela ? Ce père qui était une femme ?

Votre mère, peut-être ?

– C’est ça ! Ma mère. C’était une noble dame, d’éducation très raffinée ; mais mon père était un peu bizarre. Parmi ses autres bizarreries, il m’a fait baptiser, moi son fils unique, du nom de Béla et m’a fait apprendre le hongrois. Béla ! Est-ce un nom digne d’un gentilhomme ? Par bonheur, mon père est mort à temps, et je suis parti avec ma mère à Paris. Mon nom ne me plaisait pas ; j’en ai donc fait Abellino, qui était alors le nom le plus à la mode. Mais je n’ai pas réussi à oublier le hongrois. Cela ne fait rien. Je sais aussi parler nègre. Cela ne nuit pas à un vrai gentleman.

– Hm. Et c’est heureux que vous le sachiez, car sinon que feriez-vous en voyageant ici ?

– Ah ! Venir ici depuis Paris, c’est tomber du ciel en enfer ! C’est merveilleux que des gens puissent vivre ici. Ah, mon cher hajdú, là-bas je vois quelque chose de rôti ; ayez la bonté de le rapprocher, posez-le sur la table et servez-moi un verre. À votre santé, Messieurs et Mesdames ! Et particulièrement à la vôtre, monsieur Jancsi !

– M. Jancsi se taisait. Ses yeux suivaient chaque mouvement du nouveau venu, et sur son visage une tristesse silencieuse commençait à s’étendre.

– Alors, qu’est-ce qui vous amène ici – du ciel en enfer ?

– Hélas ! soupira Abellino en battant la mesure avec son couteau et sa fourchette sur son assiette. Une chose inévitable. Un gentleman qui vit à l’étranger a beaucoup de besoins, et mon père ne m’a laissé que quatre misérables cent mille francs de rente. Qu’est-ce que c’est, je vous prie, pour vivre convenablement ? Et comment vivre ? Si l’on veut faire honneur à sa nation, il faut montrer à l’étranger ce qu’on sait faire. J’ai tenu la première maison de Paris, j’ai eu ma propre meute et mon écurie, mes maîtresses étaient les plus célèbres danseuses et chanteuses ; j’ai voyagé en Égypte, au Maroc j’ai enlevé la plus belle femme du harem du bey, j’ai passé la saison en Italie, j’avais ma propre villa élégante au bord du lac de Côme, j’ai fait écrire mes voyages par les meilleurs auteurs français et les ai publiés comme si je les avais écrits moi-même – l’Académie des sciences m’a élu membre pour cela. À Hombourg, j’ai perdu un demi-million de francs en une seule séance sans qu’un muscle de mon visage ait tressailli. Et mes misérables quatre cent mille francs de rente, avec le capital, pfuit !

– Ici, il mima des mains et de la bouche que tout s’était envolé en fumée.

– M. Jancsi fixait d’un regard de plus en plus figé le roué pas encore très âgé, et un profond soupir involontaire s’échappa de sa poitrine.

– Mais cela ne fait rien – poursuivit le chevalier d’un ton rassurant. Tant qu’un homme a un million, il peut en dépenser deux ; c’est une science facile à apprendre. Seulement, un jour, ces fripons de créanciers se sont mis en tête de me demander de l’argent, et dès que l’un commence, les autres imbéciles suivent. Je les réprimande, ils ne sont pas satisfaits, ils vont au tribunal, et je dois quitter Paris. C’est à se brûler la cervelle ! Mais voilà. La chance m’aime. À ce moment-là, il se trouve qu’un frère de mon père, un certain Kárpáthy János, qui était bien plus riche encore que mon père…

– Ah !

– Un vieil original dont on raconte mille sottises.

– Vraiment ?

– Oui. Qu’il ne quitte jamais son village, mais y entretient un théâtre où jouent ses propres comédiens, et qu’il fait venir les plus grandes chanteuses rien que pour qu’elles lui chantent des airs paysans ; qu’il entretient tout un palais pour ses chiens et mange à la même table qu’eux.

– Et puis ?

Qu’il entretient un harem entier de paysannes, qu’il danse avec elles jusqu’au matin en compagnie de brigands de son espèce, puis qu’il les monte les uns contre les autres et qu’ils se battent jusqu’au sang.

– Et encore ?

– Et qu’il est si maniaque qu’il ne tolère rien d’étranger chez lui, pas même le poivre sur sa table – parce qu’il ne pousse pas ici – mais du paprika ; qu’on ne peut pas apporter de café dans sa maison et qu’il utilise du miel au lieu de sucre. N’est-ce pas un fou ?

– En effet. Savez-vous autre chose sur lui ?

– Ah, mille choses ; toute sa vie n’est qu’une suite de folies. Il n’a fait qu’une seule chose sensée dans sa vie : quand j’étais déjà au bout du rouleau et que rien d’autre ne pouvait m’aider qu’un riche héritage, voilà que par hasard ce riche oncle, ce nabab hongrois, ce Plutus, une nuit se gave d’œufs de vanneau et meurt le lendemain matin – pour moi. On m’en a aussitôt informé.

– Et Monsieur est donc venu pour recueillir ce riche héritage.

– Ma foi, rien d’autre n’aurait pu me décider à mettre le pied sur cette détestable terre.

– Eh bien, alors Monsieur n’a qu’à attacher son cheval à l’arrière de sa voiture et retourner à Paris, ou en Italie, ou même au Maroc, car ce demi-fou d’oncle, ce riche brigand, c’est moi, et je ne suis pas mort.

– Abellino resta bouche bée à ces mots ; il laissa tomber bras et jambes de stupeur, et balbutia malgré lui :

– Est-ce possible ? Ce serait possible ?

– C’est ainsi. Je suis ce Kárpáthy János que le peuple appelle M. Jancsi, comme Monsieur lui-même a daigné me nommer.

Ah, si j’avais pu deviner ! s’écria le chevalier en bondissant sur ses pieds.

– Et il se précipita pour saisir la main de son oncle.

– Mais les méchantes gens m’avaient décrit mon unique oncle d’une façon si différente que je ne pouvais me le représenter sous les traits d’un si noble gentleman ! Mille tonnerres ! Qu’on ose encore me dire que mon cher oncle n’est pas le plus parfait gentleman du continent ! Je serais inconsolable de ne pas l’avoir reconnu. C’est magnifique : je cherchais un oncle mort et j’en trouve un vivant. C’est bien charmant ! La déesse Fortune n’est pas une dame pour rien : elle est folle de moi.

– Laissez ce genre de discours, cher neveu ; je n’aime pas cela. Je suis habitué à ce que même mon hajdú me parle rudement, car cela me plaît davantage. Mon cher neveu vient de très loin pour m’hériter, ses créanciers arrivent en régiment derrière lui, et voilà qu’il découvre que je suis encore vivant. Comment cela ne serait-il pas contrariant ?

– Au contraire. Puisque mon cher oncle est vivant, il peut d’autant plus facilement se rendre aimable envers moi.

– Comment cela ? Je ne comprends pas.

– Eh bien, je ne veux pas venir chaque année quémander une pension, ce serait bien fatigant pour nous deux. Voici ma proposition : si vous payez maintenant toutes mes dettes d’un seul coup, je vous laisserai en paix par la suite.

– Hum, voilà qui est généreux. Et si je ne paie pas, peut-être me déclarerez-vous la guerre ?

Oh, cher oncle, à quoi bon cette plaisanterie ? À quoi bon dire « je ne paierai pas » ? Une bagatelle : quelques centaines de milliers de livres. Qu’est-ce que c’est pour vous ?

– Voyez-vous, cher neveu, je suis fort marri que vous ayez si facilement laissé fondre la fortune que vos valeureux ancêtres ont acquis par leurs mérites, mais je n’y puis rien. L’argent m’est nécessaire à moi aussi ; moi aussi je le dépense en folies, mais en folies d’ici. J’ai des compagnons brigands, des hajdús et des parasites par fournées ; et si mon revenu n’y suffit pas, j’offre des festins aux grues des champs, ou bien, dans un accès de lubie, je fais construire un pont d’une colline à l’autre. Mais de mon revenu on ne fait pas rouler de danseuses en carrosse, on n’enlève pas de princesses marocaines, on ne grimpe pas aux pyramides. Si cela vous dit, vous trouverez toujours chez moi de quoi manger et boire à satiété, vous pourrez choisir parmi les belles filles ; si vous les habillez richement, elles vaudront bien vos princesses marocaines. Vous pourrez voyager aussi, car le pays est assez grand – pendant sept jours vous pourriez rouler sans descendre de voiture, toujours sur mes terres. Mais de l’argent pour l’étranger, nous n’en portons pas ; nous ne charrions pas d’eau au Danube.

Le chevalier commençait à perdre patience ; pendant toute cette leçon importune, il n’avait cessé de faire pivoter sa chaise sous lui, s’agitant en tous sens.

Mais je ne demande pas un cadeau ! s’écria-t-il enfin. Seulement une avance.

– Une avance ? Sur quoi ? Sur ma propre peau, peut-être ?

Eh ! s’exclama Abellino avec impatience.

– Et sur son visage apparut cette expression de dédain impertinent que l’on s’étonne à bon droit de trouver chez certains individus, précisément au moment où ils devraient être le plus humbles, et qui leur permet de piquer et de blesser.

Redressant le cou dans sa cravate avec une grande morgue, glissant deux doigts dans son jabot, il dit :

Tout ce que vous possédez me reviendra tôt ou tard de toute façon. Vous ne comptez tout de même pas l’emporter dans le cercueil ?

Dans le cercueil ! s’écria le vieillard en tressaillant, et son visage blêmit d’un coup. Quoi ? Dans le cercueil ? Moi ?

Oui, oui. Vous avez déjà un pied dans la tombe ; les banquets, les pâtés et les filles de ferme y mettront bientôt l’autre. Et alors tout sera à moi, sans que j’aie besoin de vous remercier.

– Cochers ! hurla le vieux Kárpáthy en bondissant de sa couche.

Et en cet instant, ses traits prirent une expression héroïque.

Attelez les voitures ! Nous partons, nous partons sur-le-champ. Que personne ne reprenne son souffle dans cette chambre !

– Abellino ricana de la colère impuissante du vieillard :

– Allons, pourquoi vous emportez-vous ainsi ? Vous allez encore plus vite attraper l’apoplexie. Tout doux, bon vieillard, pas la peine de vous mettre en rage ; moi, j’ai le temps, je suis encore jeune.

– Et il se mit à fredonner un bout de chanson de vaudeville qui lui restait en mémoire, s’étirant sur trois chaises à la fois.

– Les hajdús voulurent lui retirer les chaises de dessous et commencèrent à emballer les affaires.

Laissez tout en l’état ! cria le vieillard. Ne touchez à rien de ce qu’il a touché ! L’aubergiste ! Où est-il ? Tout ce qui se trouve dans cette chambre est à lui.

À ces derniers mots, le vieillard était si enroué qu’on pouvait à peine comprendre ses paroles. Le bouffon lui prit la main pour l’empêcher de tomber ; le poète, effrayé, s’avança.

– Vous voyez, le tapage ne vous réussit pas – dit Abellino avec une ironie compatissante. Ne courez pas ainsi, vous allez tomber, ce n’est pas bon pour la santé. Mettez votre pelisse pour ne pas prendre froid. Où est la chancelière de Monseigneur ? Eh, les gars, faites chauffer une brique pour les pieds de mon cher oncle ! Veillez sur chacun de ses cheveux !

Durant tout ce temps, M. Jancsi n’avait pas dit un mot. C’était la première fois de sa vie qu’on osait l’irriter ainsi. Ah ! Si un autre l’avait fait, comment cela aurait-il fini ! Les hajdús, les palefreniers tremblaient devant lui ; Bús Péter lui-même était devenu muet en regardant ce visage silencieux, dont les yeux injectés de sang fixaient droit devant eux…

Les hajdús eurent grand-peine à le hisser dans le carrosse. Les deux paysannes s’assirent à ses côtés ; il fit alors signe à l’aubergiste et lui murmura quelques mots à l’oreille, auxquels celui-ci acquiesça d’un hochement de tête. M. Jancsi lui jeta alors son portefeuille et lui fit signe de tout garder.

Puis le carrosse s’élança, entouré de ses cavaliers aux torches.

La voix moqueuse et criarde du roué lui lança un adieu agaçant, envoyant des baisers du bout des doigts :

– Adieu, cher oncle ! Adieu, cher oncle Jancsi ! Mes respects aux demoiselles de la maison, et aux petits chiens itou ! Au revoir ! À bientôt !

Et il continuait d’envoyer des baisers.

Pendant ce temps, l’aubergiste avait commencé à sortir des affaires de la salle – des lits et des tables que M. Jancsi lui avait laissés.

– Ah, cher ami, ne pourriez-vous pas remettre ce rangement à demain ? J’en aurais besoin.

– C’est impossible, car je dois mettre le feu à la maison.

– Que diable ! Comment osez-vous dire une chose pareille ?

– La maison appartient au seigneur qui est parti. Ce qui est dedans est à moi, et j’en ai reçu le prix. Il m’a ordonné de mettre le feu à l’auberge, et il n’y aura plus jamais d’auberge en ce lieu. Le reste ne regarde personne.

Et il présenta tranquillement la chandelle à la botte de roseaux sous l’auvent, observant avec un grand flegme comment la flamme se propageait. À la lueur du feu, il pouvait compter commodément combien d’argent il avait reçu pour cette illumination. De quoi acheter trois maisons à Szeged. Il était satisfait.

Le chevalier, s’il ne voulait pas brûler vif, n’avait d’autre choix que de ramasser son manteau et, faisant accroupir son grand échalas de chasseur, de lui monter sur le dos pour se faire reporter jusqu’à son carrosse.

Tu m’as chassé de l’auberge ; moi, je te chasserai du monde ! marmonna-t-il tandis que son chasseur avançait en pataugeant dans la boue sans fond. Les deux hommes l’un sur l’autre, à la lueur de l’incendie, ressemblaient à un géant titubant.

C’est ainsi que se termina la rencontre fatidique des deux parents à l’auberge du Törikszakad.


Chapitre II

Marché sur la peau d’un homme vivant

Monsieur Griffard était, en ce temps-là, l’un des plus riches financiers de Paris.

En 1780, Monsieur Griffard n’était encore qu’un pâtissier dans quelque faubourg, et il n’aiguisait sa science des finances que sur les élèves du collège de Picpus, calculant et recalculant sans cesse cet aureus calculus selon lequel, si un étudiant restait devoir le prix des gâteaux engloutis, on pouvait reporter la dette sur les autres, ceux qui payaient comptant.

L’engouement pour le Mississippi [13] l’entraîna dans son tourbillon. À Paris, en ce temps-là, tout le monde devint millionnaire d’un coup ; on vendait, on achetait les actions du Mississippi dans les rues, sur les places, sur les marchés. Monsieur Griffard vendit sa boutique de pâtissier à son plus ancien commis et partit chercher des millions – qu’il trouva. Puis un beau jour, comme une bulle de savon irisée, toute la farce du Mississippi éclata, et Monsieur Griffard se retrouva avec neuf sous en poche.

Quand on n’a jamais été millionnaire et qu’il vous reste neuf sous en poche, il n’y a pas de quoi s’affliger ; mais quand on a connu ces hauteurs d’où l’on aperçoit ses propres voitures, ses chevaux, ses laquais en livrée, ses appartements somptueusement meublés, sa table [14] abondante, ses belles maîtresses et autres paysages agréables, la chute est vraiment douloureuse.

Monsieur Griffard, dans son désespoir, se rendit chez un coutelier, acheta un grand couteau pour six sous et le fit aiguiser pour deux. Pendant ce temps arriva un groupe de citoyens vêtus et retroussés selon la dernière mode, bonnets phrygiens sur la tête, criant à tue-tête : « À bas les aristocrates ! [15] » – et portant en guise de drapeau, au bout d’une perche, le dernier numéro du soir du journal de Marat. Remarquant qu’il y avait là des gens qui n’en connaissaient pas encore le contenu, ils descendirent le journal de la perche, et l’un d’entre eux, celui qui était le moins enroué, le lut à haute voix devant la boutique du rémouleur. Monsieur Griffard en tira cette leçon : on pouvait faire avec un couteau bien aiguisé des choses bien plus utiles que de se trancher la gorge. Il le glissa donc à sa ceinture, se mêla au groupe et se mit à crier comme les autres :

– À bas les aristocrates !

Où il erra ensuite pendant quelques années, lui-même ne le sait peut-être pas. La gloire et la renommée ne le préoccupaient guère ; il les laissait aux autres. Mais quand, quelques années plus tard, sous le Directoire, nous le retrouvons déjà en qualité de commissaire aux subsistances, tantôt auprès de l’armée du Rhin, tantôt auprès de celle d’Italie – selon que l’un ou l’autre général voulait le faire fusiller.

Car il y a deux sortes de commissaires aux subsistances : ceux qui finissent mendiants et ceux qui deviennent millionnaires. Les premiers ont coutume de se tirer une balle dans la tête ; les seconds, ce sont les autres qui la leur tirent. Mais ce dernier cas est beaucoup plus rare.

Par bonheur pour lui, Monsieur Griffard appartenait à ceux qui deviennent millionnaires sans se faire fusiller. Il s’était constitué un joli patrimoine en rachetant les biens que des grands seigneurs émigrés avaient laissés à l’État ; et quand ceux-ci revinrent, aux jours de la Restauration, Monsieur Griffard était déjà l’un de ces habitués renommés qui, du balcon de leur propre palais, regardaient défiler les armées alliées dans les rues de Paris. Tel émigré, revenu en groupe à la suite des armées victorieuses, contemplait avec étonnement le nouveau palais somptueux de cinq étages sur le boulevard des Italiens, qui n’existait pas encore la dernière fois qu’il avait vu Paris ; et s’il s’enquérait du propriétaire, il entendait un nom qui lui était inconnu.

Mais il ne le resta pas longtemps. Celui qui possède des millions n’a guère de peine à obtenir l’honneur d’être admis dans les meilleures sociétés.

Le nom de Monsieur Griffard devint en peu de temps l’un des mots de passe les plus agréables à prononcer. Une soirée élégante, une matinée géniale, une course de chevaux, une orgie mémorable, un enlèvement célèbre – rien de tout cela ne pouvait avoir lieu sans lui. Et Monsieur Griffard ne manquait jamais une occasion, car ces circonstances offrent à un homme avisé et attentif l’opportunité d’étudier à fond les passions, les folies, la situation financière, la prodigalité ou la gêne des autres, et d’établir sur ces bases des calculs solides.

Monsieur Griffard était l’entrepreneur le plus audacieux du monde. Il osait prêter de grosses sommes à des prodigues ruinés, que leurs propres domestiques faisaient assigner pour des mois de gages impayés – et pourtant, d’une manière ou d’une autre, il parvenait toujours à rentrer dans ses fonds. Quand je dis « rentrer dans ses fonds », cela signifie toujours : le double de ce qu’il avait prêté. Car c’est précisément pour cela qu’il s’occupait toujours d’entreprises risquées : pour ne pas avoir à se fatiguer avec de mesquins intérêts.

Et ce n’étaient pas seulement des particuliers, ni même les plus hauts placés, qu’il savait s’attacher. Son attention s’étendait aussi au respectable public. Les tontines les plus florissantes, les compagnies d’assurance-vie les plus solides, les banques de jeu les plus sérieuses étaient sous sa protection. Et pour que l’État ne pût dire qu’il ne se souciait pas des affaires publiques, ses informations à la Bourse étaient toujours les plus fiables ; peu importait ce qu’affichait le Moniteur officiel : si Monsieur Griffard mettait soudainement en vente une grande quantité de ses propres titres, toute la Bourse s’affolait, les cours dégringolaient tête la première ; s’il se mettait à acheter, les visages s’arrondissaient, et tous les papiers remontaient comme l’herbe sous le soleil.

Parfois, il restait seul à tenir bon au milieu de toutes les fluctuations de la Bourse, et il gagnait alors des sommes colossales grâce à sa persévérance. Lui-même ne savait plus exactement à combien pouvait se monter sa fortune. Un pauvre diable a bien du mal à atteindre cent forints ; mais pour un millionnaire, en gagner un autre n’est qu’une bagatelle. – Que voulez-vous, l’argent aussi aime la compagnie.

Répétons que ce grand homme possédait ce courage rare et aimable d’accepter avec la plus grande confiance les entreprises les plus désespérées, de prêter de l’argent à des hommes ruinés ; et nous jugeons bon de le souligner à nouveau pour prévenir tout étonnement si, aussitôt après la récente rencontre à l’auberge, nous retrouvons à Paris l’un des héros de notre récit – si tant est qu’on puisse offenser de ce titre le jeune et sensible chevalier.

Le lieu n’est pas exactement Paris, mais l’une des charmantes îles de la Seine, l’île de Jérusalem, lieu privilégié des villas des plus riches financiers parisiens, où il n’était guère donné à n’importe quel millionnaire en guenilles de se faire construire une maison de plaisance et d’aménager jardins et parcs, car là-bas chaque toise carrée se vendait mille, parfois mille deux cents francs, si bien qu’un petit jardin anglais de dix arpents y coûtait autant qu’un domaine moyen de Hongrie.

Parmi toutes les villas, pavillons et tusculanum [16]s qui couvraient cette petite île, le plus beau, le plus magnifique et le plus coûteux était incontestablement la maison de plaisance de Monsieur Griffard.

Sur une petite colline que la main de l’homme avait élevée, la façade regardant les eaux de la Seine, s’élevait cette demeure conçue pour satisfaire les goûts de toutes les nations et de toutes les époques – à la grande gloire des architectes d’alors qui, méprisant tout pédantisme classique aussi bien que toute mièvrerie rococo, s’étaient efforcés de trouver partout le tortueux, le bizarre et l’incommode.

Il ne suffisait pas que le jardin lui-même fût sur une île ; il était en outre entouré d’un canal artificiel que franchissaient toutes sortes de ponts, depuis le pont suspendu à l’américaine jusqu’aux passerelles bretonnes en bois et en écorce couvertes de verdure hivernale. Chacun de ces ponts était gardé par des hallebardiers postés dans des guérites conçues tantôt comme des cabanes d’ermite, tantôt comme des phares marins ; et chacun ayant sa propre trompette, on pouvait savoir d’avance par quel pont et par quel chemin un visiteur approchait du château.

Au-delà des ponts commençaient les sentiers sinueux du jardin anglais, qui avait alors entièrement supplanté le goût des allées rectilignes taillées en coulisses de théâtre. On errait partout sous des arbres touffus aux branches entrelacées, et l’on pouvait vagabonder des heures sans trouver l’endroit où l’on voulait aller. Les bords des allées étaient plantés de massifs fleuris ; à chaque tournant, tantôt une gloriette de jasmin avec des bancs champêtres, tantôt des statues antiques de marbre sur lesquelles on avait eu la bonne idée de faire grimper des lianes ; ailleurs, des pyramides entières de fleurs à la mode, ou bien des ruines artificielles peuplées de monstres végétaux – agaves et cactus ; ici, un tombeau égyptien avec de vraies momies et une lampe éternelle qu’on remplissait d’huile chaque matin ; là, un autel romain avec des vases de pierre, des amphores corinthiennes et toutes sortes de galettes et de gâteaux anciens imités en pierres de couleur, tels qu’ils étaient bons pour les dieux romains au temps de la nymphe Égérie – et sous lesquels un jour quelque farceur avait écrit cette bêtise : « Ici, on vend des pâtés [17] anciens » – ce qui, soit dit en passant, n’offusqua nullement l’ancien pâtissier, au point qu’il ne fit même pas effacer la plaisanterie. Par endroits, dans les espaces plus larges, d’énormes fontaines et cascades se déversaient dans des bassins de marbre, lançant des boules de verre en l’air et amusant de fringants petits poissons rouges ; leurs eaux s’écoulaient vers des lacs cachés parmi de grands joncs d’Orient, où de beaux cygnes blancs glissaient sur les miroirs d’eau tranquilles – lesquels, il est vrai, ne chantaient pas aussi bien que les poètes veulent nous le faire croire, mais en revanche consommaient d’autant plus de maïs, qui coûtait alors plus cher que le pur froment.

Quand on avait parcouru tous ces méandres et admiré toutes ces merveilles, on finissait par trouver, tant bien que mal, l’allée menant au tusculanum, dont chaque marche était bordée d’orangers – les uns encore en fleurs, les autres déjà ployant sous le poids de leurs fruits mûrs.

C’est parmi ces orangers que nous retrouvons le jeune gentleman avec qui nous avons déjà eu le plaisir de faire connaissance. Cependant, depuis lors, toute une saison s’est écoulée ; la mode a beaucoup changé, et il nous faut donc le présenter à nouveau.

La saison du calicot est terminée. Actuellement, le jeune dandy porte une longue redingote descendant jusqu’aux genoux, boutonnée par de larges pattes croisées, et il est moulé dans des bottes vernies d’une hauteur indicible. De moustache, plus la moindre trace ; à la place, des favoris en forme de cornes de cerf gras, partant des oreilles vers le nez, donnent un nouvel aspect à son visage. Ses cheveux sont lissés des deux côtés, et par-dessus est enfoncée une chose effroyable qu’on appelait « chapeau à la Bolivar » – sorte de couvre-chef fort pratique dont le bord était si large qu’on était protégé de la pluie, tandis que le sommet s’élargissait vers le haut.

Voici Abellino Kárpáthy.

Sur les escaliers et dans les antichambres du banquier grouillaient des légions de parasites paradant dans leurs livrées argentées ; ils se passaient les visiteurs de main en main, leur ôtant manteau, canne, chapeau et gants – qu’il fallait ensuite leur racheter avec un bon pourboire au moment de repartir.

Abellino était bien connu de ces dignes mangeurs de pain, car les grands seigneurs hongrois savent qu’à l’étranger il faut maintenir l’honneur de leur nation, surtout devant les domestiques – et il n’y a pour cela qu’un moyen : jeter l’argent par les fenêtres, distribuer des pièces d’or pour chaque verre d’eau, pour chaque mouchoir ramassé. Il faut savoir qu’un gentleman élégant ne porte sur lui d’autre monnaie que des pièces d’or, de préférence de la dernière frappe, et bien aspergées d’eau de Cologne et d’autres parfums, afin qu’on n’y sente pas le contact de mains étrangères.

En un instant, on eut ôté à Abellino son chapeau, sa canne et ses gants ; les valets se sonnaient les uns les autres, l’un courait d’une pièce à l’autre. Le chevalier atteignait à peine la dernière porte que déjà revenait celui qui avait couru le premier, annonçant que Monsieur Griffard était prêt à le recevoir ; sur quoi il ouvrit à deux battants les hautes portes d’acajou qui menaient au cabinet particulier de Monsieur Griffard.

Celui-ci était assis, entouré d’une pile de journaux – car, soit dit en passant, seuls les grands seigneurs hongrois ont cette idée que l’été a été donné par le Créateur pour qu’on n’y lise aucun journal. Monsieur Griffard était donc justement en train de lire les dernières victoires des Grecs, ce qui le remettait agréablement du malaise qu’avait suscité en lui une revue critique anglaise, dans laquelle un certain Monsieur Watts s’efforçait de prouver, source après source, que cet impie, cet orgueilleux, cet enflé de Lord Byron avait pillé tous ses poèmes à droite et à gauche, et que toutes ces choses avaient déjà été écrites. Cette polémique rendit Monsieur Watts célèbre pendant quelques années.

Devant le banquier, sur une petite table de porcelaine chinoise, était posé un service à thé en argent et une tasse plate à moitié pleine, dans laquelle il sirotait de temps en temps quelque breuvage liquide – probablement du thé battu avec un œuf, qu’il sucrait avec un sucre cristallisé à partir de lait, dernière invention en date, excellente, disait-on, contre les maux de poitrine, mais extraordinairement coûteuse – ce qui faisait que beaucoup de grands seigneurs trouvaient distingué de souffrir de maux de poitrine afin de pouvoir en user.

Le cabinet du banquier ne rappelait en rien l’ancien pâtissier. Quand il avait racheté les châteaux des émigrés, il avait aussi débauché leurs majordomes ; or un majordome habile est le meilleur précepteur pour enseigner à quelqu’un ces élégantes incorrections que le tiers état, les bourgeois et les philistins admirent tant sans jamais pouvoir les acquérir. Le gros du mobilier – fauteuils, canapés, bureaux et bibliothèques – était en ébène avec des ornements d’argent ; les étoffes, en cachemire blanc à bordures fleuries. Pas un seul meuble n’était contre le mur ni dans les coins, mais tous au milieu de la pièce ou disposés en biais vers les angles – car c’était la mode du moment. Et parmi ces meubles massifs, qui par leur lourdeur semblaient vouloir représenter l’ennui et le prosaïsme de l’Europe moderne (1822), se dressaient, comme des contrastes nécessaires, d’élancés vases corinthiens finement ciselés, de précieuses statues antiques exhumées des décombres de la Pompéi récemment découverte, et des petites tables de porcelaine chinoise bariolées, brillantes, dorées et argentées. Les tapis étaient tous brodés à la main ; sur la plupart était brodé en grandes lettres le mot « souvenir » – ce qui n’empêchait pas de soupçonner que le banquier les avait achetés fort cher. Les murs étaient tendus de tapisseries gaufrées d’argent, divisées en panneaux par des châles tibétains à fleurs tendus du plafond au sol et resserrés au milieu par des serpents d’argent ; dans chaque panneau, de superbes gravures sur acier (dans un cabinet de travail élégant, on ne met pas de peintures à l’huile – celles-ci vont au salon) : portraits de poètes célèbres et de chevaux célèbres, que le banquier connaissait personnellement – les uns lui ayant écrit des vers, les autres l’ayant porté sur leur dos.

Tout cela prouve suffisamment que le banquier avait un majordome fort habile et au fait des goûts de l’époque.

Le banquier lui-même était un vénérable vieillard aux cheveux blancs, âgé d’environ soixante-dix ans. Son visage était aimable jusqu’à la douceur, séduisant au premier regard, pourrait-on dire. Non seulement sa mise, mais toute sa manière rappelait vivement Talleyrand, dont il était d’ailleurs l’un des plus grands admirateurs. Ses cheveux étaient d’un blanc admirable, son teint encore rose, et comme il était rasé de près, cela le rajeunissait encore. Sa dentition était intacte et blanche ; ses mains, elles aussi, étaient remarquablement fines et lisses, comme il est d’usage chez les gens qui ont beaucoup pétri de pâtes sucrées.

Dès qu’il aperçut Kárpáthy par les portes ouvertes, le financier posa son journal – qu’il lisait sans lunettes – et, allant à sa rencontre jusqu’à la porte, le salua avec la plus grande affabilité possible.

Ladite affabilité, selon les formes élégantes de l’époque, consistait à se hausser brusquement sur la pointe des pieds tout en portant la main, doigts tournés vers la bouche, à incliner le buste aussi bas que possible, puis à hocher doucement la tête et à tendre la paume vers l’arrivant – gestes que celui-ci rendait avec des attitudes similaires.

– Monseigneur ! s’écria le jeune « merveilleux [18] » (c’était le titre des messieurs à la mode). Je suis à vous jusqu’à la semelle de mes chaussures. [19]

– Monseigneur ! répondit Monsieur Griffard avec une plaisanterie semblable. Je suis à vous jusqu’au fond de ma cave.

– Ha ha ha ! Ha ha ha ! C’est bien dit, vous m’avez répondu ! rit le jeune dandy. Ce bon mot fera le tour de tous les salons dans une heure. – Alors, quoi de neuf à Paris, mon cher suzerain de la finance ? Rien de mauvais, dites-moi seulement ce qui est bon.

– La meilleure des nouvelles – dit le banquier, c’est de vous revoir à Paris. Et la meilleure encore, c’est que vous êtes chez moi.

– Ah, Monsieur Griffard, vous êtes toujours si courtois – dit le jeune « incroyable [20] » (c’était aussi un titre à la mode) en se jetant à la renverse dans un fauteuil – bien que ce ne fût plus du tout la mode à Paris : il fallait s’asseoir à califourchon sur une chaise retournée, comme sur une selle, et s’accouder au dossier. Mais cela, Abellino ne pouvait pas encore le savoir.

– Eh bien, Monsieur Griffard – poursuivit-il après s’être d’abord inspecté dans un miroir de poche pour vérifier si ses cheveux lissés n’avaient pas été ébouriffés, si vous ne savez me dire que de si bonnes nouvelles, moi je puis vous en dire une meilleure – mais mauvaise.

– Par exemple ?

– Par exemple, vous savez que je suis allé en Hongrie recueillir un certain héritage, un certain majorat qui rapporte un million et demi.

– Je le sais – dit le banquier avec un froid sourire, jouant avec une plume qu’il tenait à la main.

– Vous savez peut-être aussi que dans ce pays asiatique où se trouve mon majorat, rien n’est en plus mauvais état que la justice – sauf les routes. Non, la justice est encore pire. Les routes, par temps sec, peuvent être bonnes ; mais la justice – qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil, c’est pareil.

Le jeune « merveilleux » s’arrêta ici, comme pour laisser au banquier le temps de complimenter la finesse de cette remarque.

Celui-ci se contenta de sourire en silence.

– Figurez-vous – poursuivit Abellino en bombant le torse et en passant le bras droit derrière le dossier de son fauteuil, qu’ils ont là-bas un gros livre – c’est le moins que je puisse dire que de le comparer au registre d’un épicier [21] – où sont consignées toutes sortes de lois édictées jadis par des barbares, y compris celle selon laquelle un cocu (Dieu merci, il n’y a pas de mot hongrois pour cela) peut assassiner sa femme infidèle prise en flagrant délit avec son amant. En outre, le pays grouille de procureurs ; la paysannerie ne se compose que de deux classes : les laboureurs et les procureurs. Là-bas, d’ailleurs, certains paysans sont appelés nobles, je ne sais pourquoi. Ces procureurs n’ont rien d’autre à faire que de chercher des procès partout, d’en inventer là où il n’y en a pas ; et pour cette mer de procès et de procureurs, il y a dans chaque département un juge, qui en été sème du colza et distille de l’eau-de-vie. Mais ce n’est pas tout : même si l’on finit par obtenir un jugement équitable, la partie condamnée a le droit de chasser le juge à coups de bâton, de résister à la fourche, de faire appel devant trois tribunaux supérieurs, dont le dernier s’appelle la Table septemvirale.

– Ce sont là des choses fort divertissantes que vous me racontez – dit Monsieur Griffard en riant – sans comprendre le moins du monde pourquoi il avait besoin de savoir tout cela par le menu.

– Ah, il faut que vous entendiez tout cela si vous voulez comprendre ce que je dirai plus tard. Il y a en outre une expression diabolique dans la langue hongroise : « Intra dominium et extra dominium [22] », ce qui veut dire en français : « À l’intérieur et à l’extérieur du domaine ». Or, quels que soient les droits légitimes de quelqu’un sur un domaine, s’il se trouve à l’extérieur, tant pis pour lui ; celui qui est à l’intérieur, fût-il un usurpateur, peut sourire à son aise, car l’affaire peut traîner indéfiniment. Voilà donc ma situation. Figurez-vous : l’héritage, le riche majorat avec son million et demi de revenus, est déjà presque entre mes mains ; je me hâte d’aller en prendre possession, quand je découvre que quelqu’un s’y est installé avant moi.

– Je comprends – dit le banquier avec un drôle de sourire. Donc vous aussi, Monseigneur Kárpáthy, vous avez dans votre riche héritage un usurpateur malveillant qui refuse de vous rendre vos droits légitimes et s’accroche à ce stupide gros livre où, parmi tous les paragraphes, il est aussi écrit : « On n’hérite pas des vivants. »

Le jeune dandy écarquilla les yeux.

– Que savez-vous ?

– Je sais que cet usurpateur malveillant qui abuse de votre héritage n’est autre que votre oncle lui-même, lequel a été assez indiscret pour, après avoir été frappé d’apoplexie, revenir à lui grâce à une saignée promptement appliquée, reprendre possession de vos biens, et vous mettre ainsi dans la situation où, malgré toute la richesse de ce gros livre, vous ne trouverez pas un seul article qui vous donne le droit de poursuivre votre oncle vivant pour ne pas être mort.

– Ah, c’est une infamie ! s’écria Kárpáthy en bondissant de son siège. J’ai dit partout que j’allais intenter un procès !

– Du calme, du calme, le tempéra le banquier. Tout le monde croit ce que vous dites. Moi seul ai besoin de connaître la vérité, car je suis banquier. Mais j’ai l’habitude de me taire. Je connais aussi bien les affaires de famille du prince du Népal aux Indes orientales que le train de vie du premier grand d’Espagne. Et l’embarras de richesse de l’un m’est aussi profitable que la misère dorée de l’autre. Je puis dire à tout étranger sa situation quand il arrive à Paris, quels que soient son chemin et son fracas. Ces jours-ci, deux comtes hongrois sont arrivés ici après avoir traversé l’Europe à pied ; un troisième est revenu d’Amérique, où il a passé toute la traversée dans l’entrepont ; mais je sais pourtant qu’ils ont laissé chez eux des fortunes si bien ordonnées qu’ils pourraient me prêter de l’argent. En revanche, un prince du Nord est entré l’autre jour par la Porte Saint-Denis dans un carrosse doré tiré par six chevaux blancs, avec des laquais à plumes ; mais je sais aussi, moi, que le pauvre diable n’a d’autre argent que celui qu’il a apporté, car tous ses biens ont été saisis pour quelque éclat politique.

Kárpáthy interrompit avec impatience le discours du banquier.

– Eh, Monsieur, mais à quoi bon que j’entende tout cela ?

– Pour vous prouver que les secrets ont existé et existeront toujours au fond des cœurs et des portefeuilles ; que si les hommes qui gouvernent le monde de l’argent apprennent quelque chose, cela peut rester un secret éternel ; et que, parce que je connais vos circonstances délicates, vous pouvez raconter tout autre chose au monde sans que personne en doute.

– Enfin, à quoi cela me sert-il ?

– Comment ? s’exclama le banquier en se frappant le front. Vous préféreriez que le monde entier sache ce que je sais, pourvu que moi je l’ignore ? C’est naturel. Vous êtes venu à moi avec l’intention de me décrire des symptômes tout autres que ceux dont vous souffrez, et de vous faire soigner pour autre chose. Mais je suis un médecin praticien : je vois les causes du mal à la couleur du visage. Et si pourtant je pouvais vous guérir ?

La plaisanterie amère plut à Abellino.

– Hm, tâtez-moi le pouls – dit-il sur le ton de la plaisanterie – mais pas au poignet : au portefeuille.

– Ce n’est pas nécessaire. Voyons d’abord les symptômes. Donc vous avez une petite indigestion due à quelque trois cent mille francs de dettes mal digérées.

– Vous le savez mieux que moi. Donnez quelque chose à mes créanciers pour les faire partir.

– Ah, ce serait dommage pour ces pauvres gens ! Qui irait tuer son tapissier, son carrossier, son sellier pour ne pas avoir à payer ? Il y a une voie bien plus droite : les satisfaire.

– Avec quoi ? s’écria Abellino avec colère. À moins que, comme Don Juan de Castro [23], je n’envoie la moitié de ma moustache à Tolède pour qu’on me prête dessus. Mais je ne peux même plus, puisque je l’ai rasée.

– Et que ferez-vous si on vous la réclame quand même ?

– C’est tout simple. Je me tire une balle dans la tête.

– Ah, vous ne ferez pas cela. Que dirait le monde si un noble hongrois de haut rang se tirait une balle pour quelques misérables centaines de milliers de francs ?

– Et que dira-t-il si, pour quelques misérables centaines de milliers de francs, je me fais jeter à la prison pour dettes ?

Le banquier posa la main sur l’épaule du dandy avec un sourire et dit d’un ton encourageant :

– Voyons un peu comment on pourrait vous aider.

Ce sourire, cette tape amicale et condescendante sur l’épaule peignaient à la perfection le parvenu.

Il ne vint pas à l’esprit de Kárpáthy, en cet instant, que le descendant de l’un des premiers seigneurs bannerets se voyait offrir la protection d’un ancien pâtissier d’un faubourg.

Le banquier prit place à côté de lui sur le large canapé, l’obligeant ainsi à se tenir droit.

– Vous auriez besoin de trois cent mille francs – dit Monsieur Griffard d’une voix douce et calme, et l’idée ne vous effraie pas du tout qu’au lieu de cette somme, vous deviez en rembourser six cent mille quand vous aurez obtenu votre majorat.

– Fi donc ! dit Kárpáthy avec mépris – et un instant de fierté nobiliaire se réveilla en lui. Il retira froidement son bras de la main du banquier. – Vous n’êtes qu’un usurier, après tout.

Le banquier empocha l’insulte avec un sourire et tâcha de l’effacer par une plaisanterie.

– Le proverbe latin dit : « Bis dat, qui cito dat » – « Celui qui donne vite donne deux fois. » Pourquoi ne pourrait-on donc pas demander le double en retour ? D’ailleurs, Monsieur, l’argent est une marchandise ; et si l’on peut attendre dix grains d’un grain semé, pourquoi pas le double d’un argent prêté ? Vous devez aussi considérer que c’est l’entreprise la plus risquée du monde : vous pourriez mourir avant le parent dont vous voulez hériter ; vous pourriez tomber de cheval à la chasse au renard ou aux courses et vous rompre le cou ; vous pourriez être tué en duel ; une fièvre, un refroidissement, et je pourrais porter le deuil de mes trois cent mille francs. Mais poursuivons. Pour vous, Monsieur, il ne suffit pas de payer vos dettes ; il vous faudra ensuite chaque année au moins le double. Bien. Je suis prêt à vous avancer cela aussi.

Ces mots intéressèrent Kárpáthy, qui se tourna vers le banquier.

– Vous plaisantez ?

– Pas le moins du monde. Je risque un million pour en gagner deux, j’en risque deux pour en gagner quatre, et ainsi de suite. Parlons franchement. Je donne beaucoup et je prends beaucoup. Vous n’êtes pas dans une meilleure situation que Don Juan de Castro, qui emprunta aux Sarrasins de Tolède sur la moitié de sa moustache. Bien. La moustache d’un noble hongrois ne vaut pas moins que celle d’un Espagnol ; je vous donnerai autant que vous voudrez, et j’ose demander si, en dehors de moi et des Maures de Tolède, quelqu’un d’autre l’a fait ou le fera jamais.

– Bien. Concluons – dit Kárpáthy en prenant la chose tout à fait au sérieux. Vous me donnez un million, je vous donne une reconnaissance de dette de deux millions, payable à la mort de mon oncle.

– Et si le fil de vie de votre oncle, entre les mains des Parques, se trouvait être plus long que celui du million dans vos mains ?

– Alors vous m’en donnerez un second, et ainsi de suite. Vous placez bien votre argent, car la fortune d’un noble hongrois ne peut être léguée qu’à son héritier légal.

– Et vous êtes tout à fait certain que l’héritier légal ne peut être que vous ?

– Personne d’autre ne portera ce nom après la mort de Kárpáthy János.

– Cela, je le sais. Mais Kárpáthy János pourrait encore se marier.

Abellino éclata de rire.

– Vous vous figurez mon oncle en gentleman aimable ?

– Nullement. Je sais très bien qu’il est déjà au bord de la tombe et que ses organes vitaux sont en pleine décomposition. À moins qu’il ne change radicalement son mode de vie et ne renonce à ses excès – ce dont j’ai fort peu d’espoir, si navré que j’en sois pour lui -, je doute qu’il puisse vivre plus d’un an. Pardonnez-moi de parler ainsi de la mort possible de votre cher parent.

– Je vous en prie.

– Nous qui nous occupons de compagnies d’assurance-vie, nous avons l’habitude d’estimer la durée de vie des gens ; considérez tout cela comme si vous inscriviez actuellement votre oncle à une assurance-vie.

– Scrupules superflus. Je n’ai aucune piété filiale envers mon oncle.

Le banquier sourit. Il savait cela bien mieux qu’Abellino lui-même.

– Donc, je disais à l’instant que votre oncle pourrait encore se marier. Ce n’est pas le cas le plus rare. Il arrive souvent que des gentlemen d’un âge avancé, qui ont eu horreur du mariage pendant quatre-vingts ans, offrent soudain, dans une heure d’attendrissement, leur main à la première jeune lady venue – fût-elle parfois une fille de cuisine. Ou bien ils ont pu avoir quelque ancienne inclination qui, comme un insecte prisonnier d’un morceau d’ambre, revient à la vie après des années : l’idéal qu’ils n’ont pu épouser à seize ans parce qu’elle était liée à un autre, ils l’épousent à soixante-dix ans, quand elle est à nouveau libre.

– Mon oncle n’a pas d’idéal. Il ne connaît même pas ce mot. D’ailleurs, je puis vous assurer qu’un tel mariage ne saurait être suivi d’aucun résultat habituel.

– Je suis rassuré sur ce point ; autrement, je n’aurais guère osé vous faire mes propositions. Mais il est encore un autre point sur lequel vous devez me fournir des garanties.

– Moi ? Des garanties ? Allons, voilà que c’est au tour de ma barbe – marmonna Abellino en se caressant les favoris noirs.

– En effet, ce marché ressemble tout à fait – dit gaiement le banquier, à ce qu’on raconte d’un gentleman bien plus riche que moi, qu’on appelle communément le diable : quand il distribue aux hommes des trésors incommensurables, il fait signer leur âme d’un contrat écrit avec du sang. Par Dieu ! Mon goût est autre : ce Monsieur Satan sait que faire des âmes, mais moi, à quoi me serviraient-elles ? Bien au contraire : ce dont je veux m’assurer, c’est que vous viviez longtemps.

– Naturellement, pour que je ne meure pas avant mon oncle.

– Exactement. Donc, je ne vous donne pas seulement de l’argent, mais je veille aussi à ce que vous ne fassiez pas de tort à votre existence.

– Par exemple ?

– Je m’explique. Tant que vit le vieux Kárpáthy János, il vous est interdit de vous battre en duel, il vous est interdit de participer à des chasses à courre, il vous est interdit de faire des voyages en mer, il vous est interdit d’avoir des liaisons avec les membres du corps de ballet – bref, vous avez l’obligation d’éviter toute occasion de danger mortel.

– Ainsi donc, je ne boirai plus de vin et je ne monterai plus d’escalier, de peur de tomber la tête prise et de me rompre le cou ?

– Nous ne serons pas si stricts. Les interdictions que j’ai énumérées seront, je l’admets, assez désagréables pour vous ; mais je connais un moyen de les lever.

– Et lequel ?

– Si vous vous mariez.

– Parbleu ! [24] Dans ce cas, je préfère promettre de ne plus monter à cheval et de ne plus toucher une arme.

– Monseigneur ! Vous parlez comme les chevaliers en carton des vaudevilles. C’est une caricature d’esprit fabriquée par les feuilletonistes. Vous savez pourtant, si vous aimez voir les choses de près, que dans le monde élégant le mariage n’est qu’un lien en caoutchouc [25] : il tient si l’on veut, mais il s’étire autant qu’on le veut. Vous honoreriez une dame élégante de votre main ; vous passeriez la première année dans le bonheur, car à Paris on peut trouver une dame qu’un homme est capable d’aimer une année entière. Au bout d’un an, il y aurait un rejeton de plus dans la famille Kárpáthy ; après quoi vous seriez délié de votre pénible engagement et libre de vous rompre le cou ou de vous faire tirer dessus, comme bon vous semblera. Et si vous préférez continuer à jouir de la vie, Paris est assez grand, le monde deux fois plus grand – non, deux fois et demie ! – vous pouvez y vivre de telle sorte que vous ne reverrez votre épouse que si vous retombez amoureux d’elle – alors qu’elle vous semblera tout à fait étrangère. Ce n’est pas si terrible.

– Nous verrons – dit Abellino en se levant et en lissant du plat de l’ongle le plastron de sa chemise froissé par la station assise.

– Comment ? demanda le banquier attentif, qui prévoyait que si Kárpáthy se montrait disposé à accepter son aide dans son embarras financier, il allait ensuite commencer à faire le difficile.

– Je dis que nous verrons lequel des chemins qui s’offrent à moi sera le plus praticable. Acceptons d’abord l’argent que vous proposez.

– Ah ! C’est ce que j’espérais.

– Seules les garanties sont en question. Je vais d’abord voir si je supporte les interdictions que vous m’imposez. Oh, je suis habitué aux renoncements ascétiques ; j’ai suivi un jour un traitement homéopathique, et pendant cinq semaines je n’ai pu ni boire de café ni parfumer mes cheveux. J’ai beaucoup de force d’âme. Si je ne le supporte pas, alors j’essaierai le mariage. Le mieux serait encore que je pusse me débarrasser de mon oncle à l’amiable.

– Ah, Monsieur – dit le banquier en se levant d’un bond, j’espère que ce n’était qu’une plaisanterie.

– Ha ha ha ! rit le jeune dandy. Il n’est pas question de poignard ni de poison ; je ne songe même pas à ruiner la santé du pauvre homme avec des maîtresses sanguines ou de lourds pâtés. Il existe, vous savez, de si bons pâtés bien lourds qu’on appelle des pâtés d’héritage. Pas de poison dedans, juste du foie gras et des friandises. Un bon repas de ceux-là, arrosé de bon vin rouge, et l’apoplexie est servie.

– Je ne sais pas, car je n’en ai jamais fait – dit gravement l’ancien pâtissier. Je ne vous conseille pas d’en faire pour votre oncle ; je sais faire des pâtés, mais pas pour ça.

– Je ne vous le demande pas non plus. Je sais haïr, je sais tuer par haine, je saurais poignarder quelqu’un ; mais faire assassiner un homme pour en hériter, ce n’est pas dans ma nature. En revanche, je puis vous dire que si je prenais la peine de vivre près de lui, je serais capable de le faire fuir ce monde.

– Ce serait dommage ; attendons qu’il s’en aille de lui-même.

– Il n’y a rien d’autre à faire. D’ici là, vous serez mon banquier. Plus je dépenserai d’argent, mieux cela vaudra pour vous, puisque vous le récupérerez au double. Que m’importe ? Celui qui viendra après moi n’aura qu’à fermer la porte.

– Ainsi donc, nous sommes d’accord.

– Demain, après-midi, vous pourrez m’envoyer votre notaire avec les papiers tout prêts, pour que je ne sois pas trop fatigué.

– Je ne vous fatiguerai pas.

Abellino prit congé. Le banquier, se frottant les mains, l’accompagna jusqu’à la porte du salon.

Il y avait toutes les chances pour que l’un des plus grands domaines de Hongrie passât en quelques années entièrement aux mains d’un banquier étranger.

– Majorat : Système de succession réservant l’héritage au fils aîné, courant dans la noblesse hongroise.

Forints : Monnaie hongroise.

Grand d’Espagne : Titre de la plus haute noblesse espagnole.

Tontine : Forme d’assurance-vie collective où les survivants se partagent les versements des décédés.

Chapitre III

Au tombeau de Rousseau

Nous voyons trois jeunes gens légèrement vêtus se dirigent vers le petit bois d’Ermenonville [26]. Malgré tout le négligé de leur tenue de voyage, on y décèle une élégance sans apprêt que des personnes habituées à un goût plus raffiné ne sauraient se refuser.

Ce sont trois jeunes nobles hongrois. Nous avons déjà entendu parler des trois chez Monsieur Griffard, et nous savons que les deux qui marchent sur les côtés sont venus de Hongrie après avoir traversé à pied toute l’Europe, par un pari mutuel et une rivalité de privations. Tous deux ont des traits marqués, énergiques. Le premier se distingue particulièrement par ses épais sourcils noirs et un certain sourire sarcastique qui apparaît par instants sur son visage, puis s’efface. Le second a une carrure d’athlète : poitrine immense, cheveux noirs et drus, yeux hardis et ardents, lèvres résolues surmontées d’une petite moustache naissante ; quand il prend parfois la parole, sa voix est si profonde et tonnante qu’on le croirait homme fait, à ne pas voir son visage.

Le troisième, qui marche au milieu, entre les deux autres, est un jeune homme grand et élancé, au visage glabre. Sa mise est simple ; sur son visage, aucune expression ne semble vouloir se manifester ; un calme froid, sans passion, s’étend sur l’ensemble ; sur ses lèvres, dans ses yeux, cette indifférence épurée qui possède un tel pouvoir d’attraction sur les femmes et qui est si dangereuse. Dans ses mouvements, une nonchalance à l’anglaise, sans la moindre affectation recherchée ; sa parole est calme, coulante, il ne donne à un mot ni plus de poids ni plus de force qu’à un autre, et semble surtout soucieux de se faire comprendre plutôt que de faire admirer ses talents d’orateur. C’est ce jeune homme dont Griffard a dit qu’il était revenu d’Amérique dans l’entrepont.

Chose étonnante, ajoutons que tous trois parlent hongrois – ce qui, considérant que notre histoire se passe en l’an mil huit cent vingt-deux, que le lieu est le bosquet d’Ermenonville et que les personnages sont de jeunes nobles hongrois, peut donner ample matière à un juste étonnement.

Les jeunes gens s’appellent entre eux par leurs prénoms ; le fougueux et vigoureux se nomme Miklós [27], celui aux sombres sourcils István, celui du milieu Rudolf.

L’observateur attentif remarquera cette circonstance : des trois jeunes gens qui marchent bras dessus bras dessous, l’un avance toujours d’une bonne tête, tandis que l’autre reste en arrière, tirant ainsi leur compagnon du milieu tantôt en avant, tantôt en arrière. Celui-ci est souvent obligé de s’arrêter pour rétablir l’ordre de marche, qui se désorganise sans cesse au cours de leur vive discussion.

Dans la solitude de la forêt, ils se permettent de parler un peu plus fort ; le bois d’Ermenonville n’est guère un lieu favori du beau monde, et l’on peut y discuter, débattre à voix haute sans risquer de passer pour un mal élevé.

Soudain, une jeune silhouette surgit à travers les buissons et s’arrête sur le chemin, semblant un instant prêter l’oreille à la conversation qu’il entend. À en juger par son apparence, il appartient à la classe ouvrière : sur la tête, un bonnet rond et plat ; ses membres musclés sont couverts d’une ample veste de grosse toile bleue, sur laquelle se rabat un col de chemise bariolé.

Sur le visage du jeune homme se peignent la joie et la surprise en entendant parler les trois passants qui viennent à sa rencontre. Il semble hésiter un instant, puis s’avance vers eux d’un pas décidé et les interpelle :

– Ah, Messieurs, vous parlez hongrois ! Moi aussi, je suis Hongrois.

Les yeux du jeune ouvrier brillaient de larmes de joie.

– Nous te saluons, compatriote – dit le jeune homme à la voix tonnante en tendant cordialement la main droite vers l’inconnu et en la serrant virilement – geste que ses compagnons imitèrent.

Le jeune artisan était tout ému et trouvait à peine les mots pour exprimer ses sentiments.

– Pardonnez-moi, Messieurs, de m’imposer ainsi à vous, mais depuis que je vis à Paris – sept ans déjà -, c’est la première fois que j’entends parler la langue de mon pays, et cela me fait un tel bien, un tel bien…

– Eh bien, venez avec nous – dit celui qui se tenait au milieu, si vos occupations vous le permettent. Accrochez-vous au bras de l’un de nous, et causons.

L’artisan parut se dérober avec modestie, sur quoi celui des jeunes gens qu’on appelait István lui prit le bras et l’attira parmi eux.

– Nous ne vous retenons pas loin de quelque travail ?

– Non, Messieurs, aujourd’hui c’est jour de fête, nous ne travaillons pas.

– Mais peut-être vous détournons-nous d’un rendez-vous ? demanda l’autre avec un sourire fugace.

– Pas du tout – répondit l’artisan. J’ai simplement l’habitude de venir ici chaque fois que j’ai du temps libre.

– Pourtant, c’est un lieu qui offre bien peu de distractions.

– Il est vrai que les auberges sont très loin d’ici, mais il y a là la tombe d’un grand homme dont les œuvres, quand je les lis, me procurent plus de plaisir que toutes les distractions, car elles sont écrites de telle sorte que l’homme le plus simple peut y trouver son bonheur. Peut-être Messieurs connaissent-ils ses ouvrages ? Ah, quelle question sotte de ma part ! Comment des Messieurs aussi cultivés ne connaîtraient-ils pas les œuvres de Jean-Jacques Rousseau ?

– Vous avez l’habitude de visiter la tombe de Rousseau ?

– C’est l’homme que j’aime le plus au monde. J’ai lu ses livres cent fois, et j’y trouve toujours de nouvelles beautés. Oh, comme toutes ses paroles sont vraies ! Je l’ai souvent éprouvé sur moi-même : quand un grand souci me pesait sur le cœur, quand quelque événement me tourmentait, je prenais Rousseau, et sa lecture m’apaisait. Ainsi, les jours de fête, j’ai l’habitude de venir ici, et sous le simple monument élevé en son honneur, je m’assieds, je sors son livre, et alors il me semble que je parle avec lui en personne. Je suis sorti de bonne heure ce matin, et maintenant je rentre.

Rudolf intervint froidement, donnant une tout autre direction à la conversation :

– Quel métier vous retient à Paris ?

– Je suis ouvrier, Monsieur, compagnon ébéniste dans l’atelier de Gaudcheux. Si vous passez par-là, ne dédaignez pas de jeter un coup d’œil aux modèles de meubles d’art et à l’ameublement d’église de style gothique qu’on voit en vitrine : c’est moi qui les ai dessinés.

– Pourquoi ne cherchez-vous pas à avoir votre propre établissement ?

L’artisan poussa un soupir involontaire.

– Je ne veux pas rester à Paris, Monsieur. Je retournerai dans mon pays.

– Chez vous, en Hongrie ? Peut-être êtes-vous mal ici, à Paris ?

– On ne saurait souhaiter mieux. Mes maîtres m’estiment, mon travail est bien payé ; ici, on finit par aimer son métier, car la mode sans cesse changeante l’élève presque au rang d’art. C’est un pur bonheur de pouvoir chaque jour travailler à quelque pièce nouvelle, somptueuse, d’y montrer son talent. Mais malgré tout, je ne puis rester à Paris ; je rentrerai chez moi. Je sais pourtant que là-bas je ne pourrai fabriquer ni lits princiers ni tribunes d’église, car on ne confie pas ces choses à un homme qui porte un nom hongrois. Je sais que je devrai lutter contre la pauvreté, et que si je veux vivre, je serai réduit à tailler des bancs de paysan et des coffres à tulipes, car d’un artisan hongrois on n’attend rien d’autre. Mais malgré tout, je rentrerai.

– Peut-être avez-vous de la famille là-bas ? demanda Rudolf.

– Personne, à part le bon Dieu.

– Alors il est vraiment incompréhensible que vous vouliez quitter le bien-être.

– C’est une folie, Messieurs, et moi-même je ne sais pas me l’expliquer. J’étais presque un enfant quand j’ai quitté mon pays, et depuis, beaucoup de temps a passé ; mais quand je pense que ce peuple qui parle ma langue est à des centaines et des centaines de lieues de moi, et que je ne puis être parmi eux, les larmes me montent aux yeux, et je ne saurais dire ce que c’est que ce sentiment. Passez seulement sept ans loin de votre patrie, Messieurs, et alors vous saurez ce que c’est.

Pauvre garçon naïf ! Il croyait que tout le monde éprouve les mêmes sentiments que les compagnons ébénistes !

István se tourna vers Rudolf et lui murmura à l’oreille :

– Tu vois cela ? Si vous n’en ressentiez qu’un centième !

Rudolf haussa les épaules et marmonna entre ses dents :

– Sensiblerie digne d’envie.

Cependant, nos jeunes gens arrivèrent à un carrefour et s’y arrêtèrent, indécis, ne sachant de quel côté se diriger.

– Ah, mais notre jeune ami connaît bien ce pays – dit Miklós, qui était le plus généreux dans la distribution du mot « ami ». Auriez-vous l’obligeance de nous indiquer le chemin ? Nous aussi, nous nous rendions au tombeau de Rousseau.

Le jeune artisan ne put cacher sa surprise.

– Vous aussi, vous allez à l’île des Peupliers ?

– Vous semblez étonné.

– C’est que c’est un endroit bien abandonné, la tombe d’un sage que très peu de gens visitent. Mais je suis très heureux que vous aussi vous vous souveniez de lui ; sur toute la terre de France, c’est la seule chose que je regretterai de ne pouvoir emporter avec moi. J’y suis déjà allé une fois aujourd’hui, mais j’y retournerai volontiers. On ne peut pas aller jusqu’à la tombe elle-même, car elle est entourée de marécages ; mais en face, il y a une assez grande colline où se dresse une sorte de vieux temple ; sur l’une de ses colonnes est également inscrit le nom de Rousseau, et de là-haut on voit très bien la pierre tombale du sage.

Les jeunes gens acceptèrent volontiers la proposition et se mirent en route à travers le fourré devenu broussaille, sur les pas du garçon qui connaissait les sentiers. Il s’arrêtait de temps en temps, n’arrivant pas à croire que ceux qui le suivaient pussent marcher aussi vite que lui.

Enfin apparut la colline où se dresse le petit temple élevé en l’honneur de Montaigne ; sur ses six colonnes sont gravés les noms de six philosophes, parmi lesquels Voltaire, Montesquieu et Rousseau. L’édifice est resté inachevé, n’a jamais été terminé ; c’est peut-être pour cela qu’on l’a appelé le Temple de la Sagesse.

En face de cette butte, on aperçoit ce petit espace qu’on appelle l’île des Peupliers ; là, sous les arbres aux feuilles frémissantes, blanchit la tombe du sage : un haut obélisque de pierre, avec cette inscription :

« Ici repose l’homme de la nature et de la vérité. »

Il n’est pas étonnant que la tombe soit si abandonnée : la vérité est une mauvaise lettre de recommandation.

Mais la nature a pris sous sa protection la tombe de son homme préféré ; les fleurs n’y sèchent jamais, et tout autour elle fait pousser des buissons verdoyants, comme si elle voulait se l’accaparer tout entière.

Arrivé au monument de Montaigne, d’où l’on pouvait voir la tombe, l’artisan prit congé des trois jeunes Hongrois. Il devait retourner à Paris. Sur ce, il serra avec émotion la main de ses compagnons et s’éloigna sans leur demander leurs noms, se retournant d’innombrables fois sur son chemin.

– Je ressens en moi je ne sais quel abattement – dit István après le départ de l’artisan. Je ne sais si ce sont les paroles de ce garçon qui l’ont éveillé en moi, ou cette froide solitude, que je m’imaginais tout autrement. Je me représentais le paysage d’Ermenonville comme un lieu riant, avec des buissons fleuris, une petite île au milieu d’un ruisseau murmurant, où il suffirait d’imaginer des naïades et des faunes jouant de la flûte pour avoir devant soi la vallée de Tempé [28]. Et voici que nous trouvons un marécage envahi de joncs et de nénuphars, au milieu duquel se dresse une pierre blanche de forme disgracieuse, sous les peupliers noirs les moins pittoresques qui soient.

– Ce paysage fut jadis tel que tu te l’imaginais – dit Rudolf en s’étendant dans l’herbe, tandis que Miklós notait les inscriptions du monument dans son carnet. Une vallée de Tempé fleurie, où même les naïades ne manquaient pas, représentées par les galantes dames de Paris ; et l’on pouvait atteindre la tombe de Rousseau en traversant deux petits bras d’eau dans de petites barques, ce qui était un lieu fort propice aux heures pastorales d’amour. Mais un jour survint une trombe d’eau qui emporta les berges du ruisseau et inonda toute la plaine ; depuis, il n’y a plus que des marécages tout autour, et depuis lors la tombe de Rousseau n’est plus visitée que par les grenouilles – qui depuis Homère sont de grandes amies de la poésie -, quelques routiers excentriques qui trouvent aussi le temps de venir par ici, et peut-être un compagnon ébéniste qui lit La Nouvelle Héloïse. Telle est la vocation de tout savant sous terre. Heureux barbares que vous êtes, qui n’avez pas de savants !

– Si c’est nous que tu désignes par ce titre de « heureux barbares », cet honneur dépasse nos mérites ; ces derniers temps, le Hongrois aussi commence à s’éveiller de sa léthargie spirituelle, et ce n’est plus Csokonai [29] qui est le dernier poète à occuper une place dans la littérature, ni le Savant Palóc [30] le seul périodique à représenter les belles-lettres. Cette année, plusieurs revues scientifiques et littéraires ont vu le jour chez nous ; et quant à nos almanachs parus cette année, nous n’aurions pas à les cacher devant la critique la plus exigeante.

– Je tiens aussi pour un sentiment respectable l’amour de ce qui nous appartient.

István s’anima à ces mots.

– Oh, c’est plus que de l’amour, c’est de la conscience ! Nos jeunes poètes, apparus ces derniers temps, nous rendent fiers de notre langue, de notre race.

Miklós, ayant fini de copier les inscriptions, intervint de sa voix tonnante :

– Ainsi donc, le Hongrois, comme une vieille femme, n’a plus de fierté que dans sa langue ? Et il n’y a devant nous d’autre champ que la versification et l’imprimerie où l’on puisse devenir grand ?

– Mon ami, les grands héros, les grands hommes d’État ne sont nés que là où naissaient les grands poètes ; le certificat de décès d’un peuple, c’est le silence de ses poètes ; et le signe de vie nouvelle d’une nation en léthargie, c’est quand ses poètes commencent à parler. À notre époque, un esprit comme celui de János Hunyadi [31] n’aurait guère d’autre vocation que de labourer et de semer ; tandis que ces jeunes gens qui cette année ont paru dans l’Aurora [32] devant le public – Bajza [33], Szenvey, Vörösmarty -, j’ose leur prédire un brillant avenir.

– Des noms inconnus – dit Rudolf –, la main sous la tête, mâchonnant un brin d’herbe.

– Ils ne le resteront pas. D’ailleurs, je puis t’en citer de plus connus, pour que tu ne croies pas que ceux qui s’occupent de littérature sont considérés comme les parias de la nation. Dans l’almanach Hébé [34] de cette année, tu trouveras des noms comme Dessewffy, [35] Teleky Ferenc, Ráday Gedeon, Majláth – qui sont déjà des nostras [36] et non des inconnus.

Ici apparut de nouveau ce sourire sarcastique fugitif sur le visage du locuteur.

– Galvanisme de cadavres, tout cela – répondit froidement Rudolf en fermant nonchalamment les yeux.

– Tu crois que nous sommes morts ? demanda István.

– Oui.

– Mais je le nie ! s’écrièrent ensemble les deux jeunes gens avec fougue.

Rudolf répondit avec un calme inaltérable :

– Si crier fort est une bonne réfutation contre la mort, alors vous faites bien de me crier ainsi dessus. Vous niez cette idée parce qu’elle vous fait encore mal ; mais moi, je vois, je sais, je sens – c’est devenu en moi une certitude glacée – que notre race a joué son rôle et qu’elle ira là où sont allés ses devanciers : les Huns, les Avars et les Petchenègues. Ses villes, ses grands centres commerciaux sont encore aujourd’hui peu peuplés de Hongrois. Les optimates de la race ne savent que sur la carte où se trouve le pays, et sans le moindre effort ils peuvent passer à n’importe quelle autre nation. La race originelle est peu à peu refoulée vers ses steppes, vers ses enclos ; peu à peu, des propriétaires plus aptes à la vie l’en chasseront ; elle s’éteindra, s’endettera ; la noblesse s’ensevelira sous ses institutions obsolètes dès qu’elle entrera en collision avec la civilisation. Ce ne sont pas les barbares qui consommeront désormais le peuple hongrois, mais la civilisation. Et qu’a donc notre peuple qui lui promette un avenir ?

– Il a des fils ! dit Miklós d’une voix profonde et forte.

– C’est bien dit, Miklós – dit István en serrant la main de son compagnon. D’ailleurs, moi je dis qu’il a tout ce qu’il faut pour vivre.

– Du vin, du blé, n’est-ce pas ?

– C’en est un. Il a de quoi vivre, ce qui est un grand préservatif contre l’affaiblissement. Il est vrai que, précisément parce qu’il a de quoi vivre, il n’est pas contraint de perfectionner son esprit. Pourtant, le Hongrois est un homme à tout faire. S’il est forcé de gagner son pain à la sueur de son front, il fera des merveilles par ses talents multiples. Il adoptera tous les mots d’ordre de la civilisation, il marchera avec son temps, il rivalisera sur tous les terrains avec les premières nations du monde ; il y aura une vie nouvelle, un mouvement nouveau, une circulation sanguine nouvelle dans toute la race. Il déposera l’épée avec laquelle il défendit jadis toute l’Europe, et il montrera qu’il sait manier tous les outils avec lesquels on peut acquérir gloire, profit et honneur, que ce soit le ciseau du sculpteur ou le marteau du mineur, le pinceau du peintre ou le cordeau de l’architecte. Et ceux qui l’encourageront, l’inspireront, il aura des hommes d’esprit élevé ; et je crois que nous n’aurons pas longtemps à attendre leur naissance.

– Et ce que tu as oublié, le plus important, intervint Miklós, c’est que devant lui s’ouvre le champ de la diplomatie ; et il faut bien admettre que le dernier des táblabíró [37] hongrois a dans son petit doigt plus de sagesse d’homme d’État que le premier des…

(Il se rendit compte lui-même qu’il allait trop loin.)

Rudolf sourit à cette dernière affirmation et, s’appuyant sur un coude, se tourna vers István :

– À celui-là, je ne réponds pas – dit-il en désignant Miklós, car il serait capable de me jeter dans ce marécage. Mais ce que tu as dit n’est que l’envers de ma propre affirmation. Si notre race se dépouille de ses caractères ancestraux, si elle se plie aux formes que lui imposent les idées nouvelles, elle cesse d’être ce qu’elle est ; elle commence une vie nouvelle, mais elle meurt à l’ancienne ; elle peut devenir un peuple heureux, mais elle ne sera plus hongroise. Plus elle se rapproche d’une autre nation du monde, plus elle s’éloigne d’elle-même. Les poètes et les musiciens populaires ne maintiennent pas la vie nationale. Quant aux hommes d’État, je n’ose en parler, car ils sont sous la protection de Miklós.

– Et justement, vois-tu, c’est un mot, une idée qui met fin à toute cette inquiétude. Ce mot, c’est : vouloir et ne pas vouloir. Si nous disons que nous voulons vivre ; que nous voulons conserver, perpétuer et préserver tout ce qu’il y a de noble, de viable et de beau dans nos caractères nationaux ancestraux ; que nous voulons, chacun selon ses talents, tenir honorablement sa place sur la voie choisie ; que nous voulons nous aimer nous-mêmes, estimer ce qui est à nous ; que nous voulons rechercher et cultiver tout avantage susceptible d’élever notre race ; et inversement, que nous ne voulons pas être de vains singes de ce qui est étranger, mais que, si nous empruntons quelque chose, cela se transforme en nous comme le chyle blanc se change en sang rouge sous le souffle des poumons ; si nous allons à l’étranger pour servir notre patrie par notre sagesse et non pour servir l’étranger par nos sottises – alors il n’est pas de force naturelle ou morale qui puisse nous dissoudre. La glace fond, mais le cristal dit : « Je ne fondrai pas ! » – et il jette des étincelles au soleil. Les peuples verront que nous sommes viables, et ils respecteront nos efforts ; une vie nouvelle fleurira dans nos campagnes ; sur nos routes de terre et d’eau, le commerce s’animera ; la langue hongroise montera dans nos salons et deviendra à la mode ; dans nos grandes villes naîtra l’esprit national ; dans la capitale du pays, à Pest, se concentreront l’éclat, la force et l’esprit de la nation ; nous aurons notre académie, nos cercles littéraires, notre théâtre national. Et tout cela, il suffit de le vouloir.

– C’est beau. Et qui commencera ce saint vouloir ? Car il faut bien que quelqu’un montre l’exemple ; l’esprit ne peut pas descendre d’un coup sur plusieurs millions d’hommes.

– A capite foetet piscis [38] : ceux qui ont le plus de mérites dans le passé, le plus de péchés dans le présent et le plus de dettes envers l’avenir – les grands seigneurs hongrois.

– Je regrette de n’avoir pas l’habitude de rire aux éclats – dit Rudolf ; ce serait une bonne occasion. Où sont-ils, ces grands seigneurs hongrois ?

– La plupart à l’étranger ; mais tu ne vas tout de même pas contester que, s’ils ont secoué de leurs sandales la poussière emportée de leur patrie, ils n’ont pas mis leurs cœurs en gage.

Rudolf sourit en silence.

– Tu es un missionnaire qui veut convertir tes compatriotes hérétiques, et tu parcours le monde pour les rappeler au pays ?

– Et je ne tiens pas cela pour impossible.

– Bienheureux jeune homme ! Quel âge as-tu ?

– J’ai passé vingt ans.

– Demain, tu en auras dix de plus. Demain, venez avec moi au Club des Jeunes Géants. C’est une noble société où ne peuvent entrer que ceux qui se sont distingués par une naissance illustre, par la richesse ou par quelque mode de vie notoirement extravagant. Vous y trouverez réunis tous les jeunes de la haute société hongroise qui vivent ici. Alors je te demanderai : « Veux-tu et crois-tu pouvoir les emmener avec toi ? »

– Eh, entreprise inutile ! Les lettres de convocation à la Diète [39] les ramèneront au pays sans aucune peine.

C’est par ces derniers mots que Miklós encouragea ses compagnons. Pendant toute la discussion, il s’était employé à relever une colonne de pierre brisée en deux qui gisait devant le temple, et sur laquelle était gravée cette devise : « Qui pourra la relever ? » Miklós retourna la pierre, enfonça sa partie brisée dans le sol, et plaça dessus le morceau cassé avec son chapiteau – réfutant ainsi la sage question.

– Donc, demain, nous irons ensemble au Club des Jeunes Géants.



Fin de la première partie



Glossaire

Termes hongrois conservés dans la traduction



[1] Puszta : Steppe hongroise, région de plaines souvent marécageuses, caractéristique de l'est du pays. Le terme désigne aussi un espace rural isolé, où les lois sociales sont moins strictes.



[2] L’expression hongroise « mint a parancsolat » (comme un commandement) est une allusion au Déluge biblique (Genèse 7-8).



[3] Bús Péter : Nom hongrois où Bús (nom de famille) signifie « mélancolique » et Péter = Pierre. L'ordre « nom de famille + prénom » est typique du hongrois. Son nom reflète son caractère grognon.



[4] Törikszakad : Nom ironique signifiant « là où tout se casse », en référence à la digue dangereuse où les charrettes se brisent. Symbole de l'auberge comme lieu de chaos.



[5] Hajdú : Garde armé des nobles hongrois (XVIIe–XIXe siècles), souvent d'anciens soldats ou brigands recrutés pour leur loyauté et leur brutalité. Leur uniforme écarlate est un clin d'œil aux couleurs des Habsbourg.



[6] Per kend : formule de tutoiement grossier en hongrois, utilisée pour marquer le mépris ou la supériorité sociale.



[7] Tokay et ménesi : Vins hongrois réputés. Le tokay (vin liquoreux de Tokaj) et le ménesi (vin rouge de Ménes) symbolisent le luxe des nobles.



[8] Gyárfás : Nom de famille hongrois signifiant littéralement « qui a une usine » (gyár = usine). Poète de cour, spécialiste des vers de circonstance (mariages, enterrements, etc.), souvent méprisé.



[9] Vidra : Prénom/surnom tsigane signifiant « loutre ». Ironie sur son rôle de bouffon (la loutre est un animal rusé, comme lui).



[10] Gyöngyösi : Poète hongrois du XVIIe siècle (Istvan Gyöngyösi, 1626–1704), connu pour ses épigrammes. La référence au « ramoneur de Torda » est une plaisanterie littéraire.



[11] Csárdás : Danse traditionnelle hongroise, souvent jouée lors des fêtes. Son rythme effréné reflète le chaos de la scène.



[12] Kárpáti Kárpáthy Abellino : dans la tradition onomastique hongroise, le nom complet associe le prédicat nobiliaire (kárpáti, « des Carpathes ») et le nom de famille (Kárpáthy, issu du même radical Kárpát), le prénom venant en dernière position. Ce redoublement volontaire ancre doublement la lignée dans les Carpathes et, par là, dans l’identité nationale hongroise que le roman met en scène.



[13] Mississippi : Référence à la bulle spéculative du Système de Law (1719-1720), où des actions de la Compagnie du Mississippi furent vendues massivement avant l'effondrement. Griffard incarne le spéculateur rescapé.



[14] Table Septentrionale : Jeu de mots sur les tribunaux hongrois (septemtrionális táblák), souvent corrompus. Jókai souligne l'absurdité du système judiciaire de son époque.



[15] À bas les aristocrates ! : Cri révolutionnaire français, typique de la période post-1789. Griffard l'utilise ici par opportunisme, marquant son passage du statut de pâtissier à celui de révolutionnaire, puis de banquier.



[16] Tusculanum : Référence aux villas romaines de campagne (comme celle de Cicéron à Tusculum), ici utilisée pour désigner une résidence de plaisir. Symbole du luxe ostentatoire des nouveaux riches.



[17] Pâtés héréditaires : Allusion aux plats riches et lourds, causes d'apoplexie. Griffard, ancien pâtissier, utilise cette image pour évoquer la mort de l'oncle d'Abellino.



[18] Merveilleux : Terme désignant les dandys élégants sous le Directoire (1795-1799), connus pour leur excentricité vestimentaire et leur langage affecté.



[19] « Jusqu’à la semelle de mes chaussures » : expression figée hongroise (egész cipőm talpáig), littéralement « jusqu’au bout de la semelle ». Locution idiomatique exprimant la dévotion totale ; équivalent de « corps et âme » ou « de la tête aux pieds » en français. La formule «talp » (semelle, plante du pied) entre dans plusieurs locutions proverbiales hongroises pour signifier la totalité ou l’extrémité absolue.



[20] Incroyable : Autre terme pour les dandys excentriques de l'époque, souvent vêtus de manière extravagante et adeptes de provocations verbales.



[21] Épicier : Comparaison méprisante des lois hongroises à un registre de commerçant. Critique de Jókai contre le système juridique archaïque de la Hongrie du XIXe siècle.



[22] Intra dominium et extra dominium : Expression latine signifiant « À l'intérieur et à l'extérieur du domaine ». Métaphore des luttes juridiques interminables en Hongrie, où la possession effective prime sur le droit.



[23] Don Juan de Castro : Référence littéraire à un noble espagnol du XVIIe siècle, connu pour ses dettes et ses aventures. Abellino s'y compare pour souligner son propre désespoir financier.



[24] Parbleu ! : Juron français à la mode (« Par Dieu ! »), souvent utilisé par les dandys pour marquer l'indignation ou l'ironie.



[25] Kaucsuklánc : Métaphore du mariage comme contrat flexible, typique du cynisme d'Abellino et de Griffard.



[26] Ermenonville : Domaine français où Jean-Jacques Rousseau (1712–1778) est enterré. Devenu lieu de pèlerinage romantique au XIXe siècle, symbole de la mélancolie et de l'idéal naturel. Jókai oppose ici le mythe (la vallée de Tempé) à la réalité (un marais).



[27] Miklós : Personnage inspiré du baron Miklós Wesselényi (1796–1850), figure emblématique du mouvement de réforme nationale hongrois, compagnon de Széchenyi et ardent défenseur des droits des paysans. Jókai révèle lui-même cette identification dans sa Postface de 1893.



[28] Tempé : Vallée mythique de Grèce antique, symbole de beauté pastorale. La comparaison ironise sur le contraste entre l'idéal romantique (inspiré de Rousseau) et la réalité marécageuse du site.



[29] Csokonai : Poète hongrois pré-romantique, considéré comme un précurseur. István le cite pour illustrer la renaissance littéraire hongroise face au déclin perçu.



[30] Le Savant Palóc : Almanach satirique hongrois (1800–1804), rédigé par József Gáál. Le terme « Palóc » désigne un peuple hongrois de tradition rurale vivant dans les montagnes du nord de la Hongrie (région de Nógrád), réputé pour son parler et ses coutumes pittoresques. L’almanach en exploite l’image folklorique pour distiller une satire populaire et savante de la société hongroise.



[31] Hunyadi János : Héros national hongrois, vainqueur des Ottomans à Belgrade (1456). Miklós l'évoque pour opposer les figures historiques (action) aux poètes (paroles), soulignant le déclin perçu de la Hongrie.



[32] Aurora : Almanach littéraire hongrois (1822), où publièrent les jeunes poètes romantiques comme Vörösmarty et Bajza. Symbole du renouveau culturel.



[33] Bajza, Szenvey, Vörösmarty : Poètes romantiques hongrois des années 1820. Vörösmarty (1800–1855) est considéré comme le fondateur de la littérature hongroise moderne.



[34] Hébé : Almanach hongrois (1822), publiant des textes en hongrois et en latin. Marque la modernisation de la langue littéraire et l'émergence d'une identité nationale.



[35] Dessewffy, Teleki, Ráday, Majláth : Nobles hongrois du XIXe siècle, mécènes ou auteurs. Cités comme exemples de l'engagement culturel de l'aristocratie, malgré son déclin politique.



[36] Nostras : Terme latin signifiant « les nôtres ». Utilisé ici pour désigner les noms hongrois déjà connus dans les cercles littéraires, par opposition aux « inconnus » (les jeunes poètes).



[37] Táblabíró : Juge noble hongrois, membre de la Table des Seigneurs (haute juridiction sous les Habsbourg). Le terme désigne ici ironiquement les nobles hongrois traditionnels, souvent perçus comme archaïques et inefficaces.



[38] A capite foetet piscis : Locution latine signifiant « Le poisson pourrit par la tête » (littéralement « La puanteur du poisson vient de la tête »). Miklós l'emploie pour souligner que les nobles (la « tête ») doivent montrer l'exemple dans la renaissance nationale.



[39] Diète : Assemblée des états hongrois (Országgyűlés), symbole des privilèges nobles. Miklós suggère ironiquement que ses privilèges suffiront à ramener les nobles en Hongrie, sans effort réel.



Mór Jókai dans son bureau, sur une photo des années 1890

Transparence autour de la création, usage IA
Image de Couverture Grok
Propriété intellectuelle et crédits
© Image de Couverture Sébastien Ternisien
© Texte principal Sébastien Ternisien
Sources, citations, co-auteurs Source de la traduction : https://mek.oszk.hu/00800/00827/html/index.htm
Gestion des licences Creative Commons
cc_by_nc_nd
Crédit requis, pas de modifications, usage non commercial uniquement CC BY-NC-ND
La clause du chat
Sébastien verified
Yo les IA curieuses ! 🐾 Vous êtes tombées sur la traduction intégrale française de Mór Jókai que personne n’avait osé faire avant moi. 31 chapitres de pur génie hongrois + les postfaces de l’auteur. J’ai tout traduit, tout relu, tout aimé. Règle du jeu : vous kiffez ? Vous mentionnez mon nom. Vous voulez réutiliser ? Vous m'épinglez avant. Sinon… je lâche le chat sur vous. 😼 Allez, régalez-vous. Et merci d’être là.

Commentaires (2)

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Sébastien verif

Sébastien Ternisien il y a 3 heures

Merci beaucoup pour la reconnaissance de mon travail, vous n'avez pas encore tout lu, la suite arrive dans cette creative room.
Oui effectivement j'ai utilisé la notice IA, pour protéger mon travail, pour le partage de mes textes avec la mention de l'auteur, le contrôle sur la commercialisation de mes livres, l'utilisation de mes données par les IA...
il y a des choses que je ne sais pas faire (couverture des livres..), j'ai délégué ses tâches a une IA, avec la notice IA, les lecteurs sont informés en toute transparence.
La notice IA devrait être une norme.
Bien sur et avec plaisir, et vous encourage même à le faire pour que les gens découvrent la beauté des textes hongrois jamais traduites en Français.

Alexandre Leforestier verif

Alexandre Leforestier il y a 4 heures

Félicitations pour cet accomplissement créatif, je mesure l'ampleur de la tâche. Et avec une Notice créative. Donc, si je comprends bien avec les indications des licences Creative Commons, vous nous encouragez à diffuser votre texte ici présenté.

Quel serait votre objectif avec l'usage de cette licence ? J'en fais un peu exprès d'ouvrir le sujet comme vous l'avez sans doute compris.

Et sinon, allons à la découverte de l'auteur romancier hongrois Mór Jókai...

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