Chapitre 18 – Les étrangers
Quand des guerrières en patrouille avaient informé Liana que deux immenses embarcations étaient arrivées par la mer et que des hommes avaient débarqué sur une plage à quelques kilomètres du village, son cœur manqua de s’arrêter. Alors son rêve disait vrai. Un grand changement était en train de se produire. Qui étaient ces hommes ? Que venaient-ils faire ici ? Les sentinelles Molwins qui avaient rapporté les informations n’avaient pas été repérées et avaient fait le nécessaire pour que leurs traces soient effacées.
Il fallait qu’elle aille voir cela de ses propres yeux. Sa vie manquait cruellement d’activités depuis un moment. Thomla s’était réveillé depuis quelques semaines mais il n’était plus vraiment là. Il ouvrait les yeux, pouvait se tenir assis, mais il ne parlait plus. Son regard était vide. Il semblait coincé dans un monde de rêves. La guérisseuse du village avait essayé divers remèdes, mais aucun n’avait eu d’effet. Liana s’occupait de lui tous les jours, changeait les linges, le lavait, l’habillait. Elle le nourrissait comme un bébé. Il ne posait jamais problème, était d’accord pour tout, mais ne faisait rien, ne parlait plus. Il pouvait rester dehors assis toute une journée, à regarder le néant, en faisant ses besoins sous lui.
Malgré tout, s’occuper de quelqu’un lui avait permis de penser à autre chose et d’oublier peu à peu le Gingelys. Elle avait désormais compris que c’était une puissante drogue et qu’il fallait être vigilante. Les premiers jours furent les plus durs. Elle tremblait, avait des frissons incontrôlables et était devenue irritable avec son entourage. Heureusement, la communauté était bienveillante et l’avait assistée. Après une dizaine de jours, les symptômes se firent plus ténus et plus rares. Désormais, elle pensait encore au Gingelys mais l’addiction avait disparu. Les rares réserves de Gingelys au village étaient celles que les femmes avaient dans leurs logis. Celles-ci s’étaient raréfiées et Liana avait pu remarquer qu’elle n’était pas la seule à être tombée dans une dépendance vis-à-vis de cette épice. Même si elle était de loin celle qui en consommait le plus, d’autres femmes avaient dû se sevrer elles aussi. Pour la première fois, son village avait découvert les effets néfastes du Gingelys et compris que sa consommation devait être contrôlée pour éviter toute dérive. Aussi terrible que fut la destruction des réserves, cela avait permis à tout le monde d’avoir un point de vue nouveau sur cette épice qui portait tant de symbolique au sein du peuple Molwins.
Néanmoins, le Gingelys était une grande partie de leur identité et de leur héritage. Les cultures étaient plus surveillées que jamais, pour assurer la prochaine récolte. Les femmes connaissaient maintenant les méfaits de cette épice, mais il était aussi très important et utile dans d’autres domaines, tel un médicament. Elles ne pouvaient pas l’abandonner.
***
Liana était prête ce matin à aller voir de plus près ces étrangers qui s’étaient installés. Seraient-ils une menace ? Elle s’équipa de son épée de guerrière ainsi que de son arc. On ne sait jamais. Plusieurs guerrières proposèrent de l’accompagner, pour servir de renfort au cas où. Elle déclina la proposition, quand bien même elle était la cheffe. Elle voulait voir cela seule. Elle sentait comme un appel mystique. Son rêve ne mentait pas. Était-ce la nature qui lui avait envoyé un signe ?
En sortant de chez elle, elle croisa Mirthe et Sirclam qui avaient chacun un bébé dans leurs bras. L’accouchement de Mirthe, même s’il était intervenu avant le terme s’était bien déroulé. C’étaient des jumeaux, un garçon et une fille. Ils avaient l’air heureux. Une famille normale, un couple normal. Ce que Liana n’aurait probablement jamais. Les anciens avaient vu dans ces naissances la preuve que le rapprochement des Firmans et des Molwins était la chose à faire, signe d’une nouvelle ère.
En dépassant les portes du village, Liana salua les gardiennes qui étaient plus nombreuses qu’avant. La dernière attaque avait bien montré que le Gingelys était convoité et le serait toujours. C’était le devoir des Molwins, et maintenant des Firmans avec elles, de le protéger des esprits cupides. Les réserves avaient certes brûlé, mais les plantations étaient encore là et la prochaine récolte remplirait de nouveau les jarres tant convoitées. La transformation des graines de Gingelys en épice aux vertus particulièrement puissantes était un secret que seules quelques Molwins connaissaient.
En entrant dans la forêt, elle fut surprise de retrouver les bruits de la nature. Sans s’en rendre compte, elle était restée bien trop longtemps dans l’enceinte du village, à s’occuper de ses deux peuples, de son sevrage, de Thomla. La forêt était son élément et elle l’avait oublié. Elle s’arrêta quelques instants dans le sous-bois et ferma les yeux pour écouter le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles dans les arbres. Elle entendit un craquement au loin, probablement un petit animal qui n’avait pas fait attention en marchant sur une branche tombée. Elle inspira et expira plusieurs fois de suite. La nature lui avait tant manqué ! Ragaillardie, elle entama sa marche. Elle avait un peu de temps devant elle, car le campement des étrangers était à quelques kilomètres. Tant mieux, car la jeune femme aurait été catastrophée de les voir aux portes du village. Qui étaient-ils ? Étaient-ils pacifiques ? Ses peuples savaient se battre, mais n’importe quel conflit génère des pertes des deux côtés. Elle ne voulait pas de cela. Il fallait néanmoins agir avec prudence, ne pas forcer le contact, les observer tout en restant cachée avant de tenter la moindre action. Liana suivait une sente qui était presque effacée. Pourtant elle connaissait la forêt par cœur et pouvait s’y repérer à chaque instant.
Son esprit était ailleurs. Il n’y avait qu’elle, elle n’avait plus de responsabilité à ce moment-là. La convalescence de Thomla était lourde à gérer pour elle, qui était si indépendante. Elle n’avait jamais voulu s’occuper de quelqu’un de cette façon. Plusieurs fois, et pendant son sevrage elle s’était énervée contre lui, lui avait hurlé dessus, pensant que peut-être cela le ferait réagir, qu’il sortirait de sa torpeur. Mais la lumière dans ses yeux était désespérément éteinte. Il la regardait, mais c’était comme s’il regardait à travers les brumes, son regard la traversait sans s’accrocher à elle. Elle chassait les pensées horribles qui l’assaillaient. Et si Thomla restait pour toujours dans cette situation ? Allait-elle sacrifier sa vie pour s’occuper de lui ? Quand un animal était blessé, on ne prenait pas tant de peine. Sa vie était interrompue afin de poursuivre celle des autres. Elle pleurait toujours quand elle pensait à cela. De rage, de frustration, de honte aussi. Elle l’aimait. Enfin, elle aimait l’homme qu’il avait été, pas cette carcasse vide, vivante et pourtant morte. L’incertitude la travaillait. Si elle avait su sans aucun doute possible que Thomla resterait dans cet état, alors elle aurait déjà pris la décision de mettre fin à ses jours, de l’accompagner vers la vie d’après. Mais s’il revenait à lui ?
***
Elle avait marché, perdue dans ses pensées et était arrivée dans une clairière. La clairière des champignons où tout avait commencé. Cela lui semblait si lointain dans ses souvenirs. Et pourtant c’était là qu’elle avait rencontré son amant. Ce souvenir était doux, et maintenant teinté d’amertume. Elle continua sa route. Au bout d’un moment, elle arriva en haut de la falaise qui dominait la mer. Le temps était calme, doux et agréable. Elle longea le bord du précipice, tout en étant camouflée par la forêt. C’est alors qu’elle les vit. Ils étaient comme dans ses rêves. Il fallait les voir pour se rendre compte que des constructions humaines de cette taille étaient possibles. Il y avait un bâtiment rouge et un autre, un peu plus petit, très sombre, presque noir. Ils étaient posés sur la mer, à quelque distance de la plage. Les Molwins et les Firmans n’étaient pas des peuples de la mer à proprement parler, mais ils avaient malgré tout de petites embarcations pour aller pêcher. Souvent, leurs esquifs n’avaient qu’une petite voile et au maximum trois ou quatre personnes pouvaient y tenir. Ils longeaient les côtes, personne ne partait au large.
Sur la plage, la cheffe du village vit le campement des étrangers. Ils étaient nombreux, presque autant que les Molwins et Firmans réunis. Elle voyait des hommes et des femmes qui s’activaient. Certains ramenaient des arbres qu’ils avaient abattus et écorcés. Une structure qui ressemblait à une cabane prenait forme, près du flanc de la falaise. Des tentes étaient installées. Ils avaient ramené énormément de choses depuis leurs navires.
Ils ne perdaient pas de temps. À peine quelques jours ici et le secteur semblait déjà leur appartenir. Liana ne put s’empêcher de penser que ce peuple n’était pas des explorateurs, mais plutôt des colonisateurs, voire des envahisseurs.
En regardant ces gens, Liana comprit qu’ils venaient de très loin. Ils avaient des vêtements très différents des leurs, leur peau était blanche, voire très pâle pour la plupart, alors que son peuple avait une couleur cuivrée. Ils étaient arrivés il y avait quelques jours à peine et pourtant, la plage était jonchée de débris et de déchets liés à leurs repas. Serait-ce cela tout ce qu’ils apporteraient ? Des déchets et des dégradations ? Respectaient-ils la nature ? Communiaient-ils avec elle ? Liana commençait à en douter.
***
Elle resta là de longues minutes à observer les allées et venues. Elle entendait au loin des bruits de haches. Des étrangers coupaient des arbres. Elle entendit un bruit plus proche dans la forêt. C’était trop fort pour être un animal. Peut-être un explorateur. Elle prit son arc et encocha une flèche. Elle ne les connaissait pas et ne savait pas comment ils pourraient se comporter en sa présence. Elle suivit les bruits de craquement et se rapprocha de la source, l’œil attentif, l’oreille tendue. Quand elle fut suffisamment proche, elle le vit.
Un homme dans ses âges, d’environ sa taille. Il avait une constitution assez fine mais semblait sec et musclé. Ses cheveux étaient mi-longs. Il portait un pantalon grossier et une chemise écrue. Un énorme sac était sur son dos. Il semblait lourd, l’homme était plié en deux pour le soutenir. Il ne ressemblait pas à un explorateur, plutôt à un voyageur, vu le fardeau qu’il avait sur lui.
Intriguée, Liana se mit à le suivre. Il ne semblait pas dangereux. Il marchait et s’enfonçait dans la forêt, en s’éloignant du camp. Il ne devait pas être habitué à la forêt et à la nature. Il faisait beaucoup de bruit en se déplaçant. C’était si facile de le pister… Liana gardait une distance raisonnable avec lui mais pouvait le voir clairement. Il était plutôt bel homme. Ses mains étaient belles, assez délicates. Ses doigts semblaient habiles. Elle le suivit pendant plusieurs heures, à l’affût de ses mouvements et réactions. Il semblait marcher au hasard des sentes des animaux, mais s’écartait indubitablement du campement. Peut-être était-ce un fuyard ? Liana aurait pu le laisser là. Vu ses maigres connaissances du milieu, il ne survivrait pas longtemps ici. Voulait-elle qu’il vive ? Si elle repartait maintenant, la forêt s’occuperait de lui. Mais ces visions qu’elle avait eues ? Il ressemblait un peu à l’homme qu’elle voyait descendre du bateau dans ses rêves. Son cœur battait plus fort, sans qu’elle ne sache exactement pourquoi. Elle devait en savoir plus.
Plusieurs heures plus tard, il s’arrêta dans une clairière où une petite rivière d’eau claire coulait. Il avait chaud, était exténué de porter ce lourd bagage qui devait lui scier les épaules. Il mangea, prit le temps de se reposer. La jeune femme l’observait. C’était maintenant qu’elle allait changer son avenir et l’avenir des siens. Mue par une force invisible, quasi mystique, elle posa son arc et ses flèches, ne gardant que sa petite lame avec elle, au cas où. Elle descendit dans la clairière, doucement, dans le dos de l’étranger qui ne se doutait de rien. Décidément, il n’était vraiment pas attentif. Quand elle arriva à quelques mètres à peine, il se retourna soudainement et lui fit face. Il avait peur, et avait placé les mains devant lui. Il n’était pas armé. Liana sentait son cœur battre la chamade. Était-ce une sorte d’appréhension, ou alors ce garçon la faisait-elle vibrer ? Elle sentait comme une énergie qui émanait de lui. Il lui parla dans une langue qu’elle ne connaissait pas et ne comprenait pas. Il racontait plein de choses, il semblait bavard. Il faisait des gestes de ses mains. Passé la surprise, il n’avait plus peur d’elle désormais et il souriait, d’un sourire honnête, simple. Elle sembla comprendre qu’il venait de très loin, sur des bateaux. Jusque-là elle avait déjà compris depuis longtemps ! Il la regardait avec beaucoup d’intensité. Son regard était désarmant. Elle sentait de la gentillesse en lui, de la bonté, mais aussi de la force, beaucoup de volonté. De la tristesse aussi. Toutes ces émotions se mêlaient dans ses yeux si expressifs. Au bout d’un moment, il s’arrêta de parler, remarquant bien qu’elle ne comprenait pas un traître mot à sa logorrhée. Il posa la main sur sa poitrine et dit :
— Voryn. Moi, Voryn.
Il pointa ensuite un doigt vers elle. La jeune femme comprit et répondit en posant sa main de la même manière :
— Liana. Liana.
Elle détacha les syllabes comme lui-même l’avait fait pour qu’il comprenne bien son prénom. Mue par une envie qu’elle ne comprit pas, elle s’avança vers lui et lui prit les mains. Ce contact la fit frémir, le duvet sur sa nuque se hérissa. Diarté disait vrai. Ses visions annonçaient un changement, et cet homme en serait un élément important. Il toucha les épaules de la jeune femme et la prit dans ses bras, l’entourant, la protégeant, elle, qui se protégeait d’ordinaire toute seule. Elle eut un léger mouvement de recul mais se laissa aller. Son odeur était nouvelle. Jamais un homme ou une femme n’avait eu cette odeur. Elle était agréable, forte et belle. Que faisait-elle ? C’était un parfait inconnu et pourtant elle avait l’impression de déjà le connaître, comme une évidence.
Elle lui montra son sac. Il comprit et le chargea sur son dos. Elle lui prit la main et il la suivit, sans parler, tous deux souriaient.
La forêt, complice de leur rencontre, se referma sur eux.
FIN DU LIVRE PREMIER
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