À l’Ombre des Mots (2)
Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite
Chapitre 1 (suite a)
Ma montre indique un peu plus d’une heure du matin. Je suis épuisée… Au supplice, je m’accroupis devant mon cartable, délaissé dans un coin de ma chambre. Je lis les consignes griffonnées sur mon cahier de texte. Je me débarrasse des maths en un temps record. J’écris les résultats au hasard puisque, de toutes façons, je n’y comprends rien. En français, l’exercice est rapidement effectué car je n’ai pas besoin d’apprendre la règle de grammaire que j’ai déjà assimilée pendant le cours. Les sciences physiques ne m’inspirent pas plus que les maths et je règle le problème pareillement. Je parcours les notes que j’ai prises en histoire-géo. Je devrais m’en souvenir. Je réviserai l’anglais demain matin, avant de partir au collège. Ce n’était pas si compliqué, finalement. Je ne comprends pas pourquoi je ne parviens pas à me libérer de mes devoirs aussitôt que je rentre du collège puisque qu’au bout de compte, je suis forcée de les faire, ou de les bâcler, plus précisément. Je me déshabille en jetant négligemment mes affaires autour de moi, puis je m’allonge avec délice sur mon lit et je sombre enfin dans le sommeil.
Le lendemain matin, ma mère se penche dans l’embrasure de ma porte pour me lancer avec entrain :
« Il est sept heures ! »
Je sais qu’elle s’efforce de prendre un air gai uniquement pour m’être agréable. Seulement, au lieu de l’effet recherché, elle m’agace. En plus, je découvre en regardant ma montre qu’il n’est pas sept heures, mais sept heures et quart. Elle ne me réveille jamais à l’heure. Mais au fond, ce qui me contrarie réellement, c’est d’être obligée de quitter mon lit alors que je suis si fatiguée... Je m’en veux d’avoir eu la bêtise de me coucher si tard. Ma déprime s’accentue lorsque je me souviens qu’il me reste encore une leçon d’anglais à apprendre. J’ai disposé d’une fin de semaine entière pour me décharger de mes devoirs, mais je les ai tout de même bâclés au dernier moment et j’ai gâché mes deux journées de liberté à culpabiliser.
Je repousse mes couvertures, l’esprit embué de sommeil et j’enfile mécaniquement mes vêtements. Je grimpe ensuite les escaliers jusqu’à la cuisine pour boire un mélange de café-chicoré instantané, la boisson que tout le monde avale à la maison au réveil. Je ne mange pas car je n’ai pas faim le matin. Dès que j’ai posé ma tasse dans l’évier, je redescends dans ma chambre pour terminer mes devoirs. Je relis plusieurs fois la leçon d’anglais en tâchant de la mémoriser, mais j’ai du mal à retenir un texte qui me paraît sans intérêt. Au bout de dix minutes, je l’ai enregistré, à peu près.
Je saisis mon cartable en toile aux coutures explosées et je le cale dans mes bras, les mains nouées sous mon fardeau. En guise de toilette, je me suis contentée de me brosser les cheveux et de me savonner rapidement le visage. Je ne me lave jamais les dents. Le lavabo de la salle de bain n’est encombré que par un savon, un gant de toilette un peu râpeux et le gobelet de Bernard à l’intérieur duquel sont rangés sa brosse à dents et son dentifrice. Je m’en suis servie une fois et je l’ai recraché aussitôt ; je me suis rincée la bouche pour enlever son infect goût salé. La brosse à dents est un accessoire qui m’indiffère, même s’il m’arrive d’avoir très peur de perdre mes dents car mes parents portent tous les deux un dentier. J’ai d’ailleurs emprunté la brosse à dents de Bernard à l’occasion d’une de mes crises d’angoisse. Je complèterai ma toilette sommaire du matin à la fin de la semaine, ainsi que je le fais habituellement. Je mets de l’eau à chauffer dans un faitout (la chaudière ne fonctionne pas par économie), je la verse dans le lavabo et je me lave au gant de toilette. Quand je me lave les cheveux, j’utilise de l’eau froide pour aller plus vite. L’hiver, je me penche au-dessus de la baignoire, armée de la douchette, et je retiens mon souffle au moment où le jet d’eau glacé me martèle le crâne.
Il me faut à peine cinq minutes pour me rendre au collège. J’avance sur le chemin qui longe les rails jusqu’à la gare et surplombe, quelques mètres plus loin, le parc auquel un petit escalier permet d’accéder. À l’arrière du parc s’élève l’immeuble où habite Rachel. Je me retourne brièvement pour jeter un rapide regard vers la fenêtre de sa chambre. J’imagine mon amie se déplaçant dans son appartement, se brossant les cheveux dans la salle de bain, déjeunant dans sa cuisine… Des scènes banales et dénuées d’intérêt sauf quand il s’agit de Rachel. Le quotidien prend une tournure passionnante quand il gravite autour d’elle. Tout ce qui se rapporte à mon amie retient mon attention. Son tempérament pétulant, son effronterie, le charme irrésistible qui se dégage d’elle me fascinent. J’adorerais lui ressembler.
Je suis sortie pour la première fois avec un garçon grâce à Rachel. Ce dernier ne me plaisait pas vraiment, mais je l’ai quand même embrassé pour pouvoir me vanter de l’avoir fait. Ce baiser m’a laissé le souvenir de quelque chose de mouillé et d’envahissant. Rachel m’avait arrangé ce rendez-vous. Elle, elle dit "rencard" à la place de "rendez-vous", mais je n’aime pas ce mot qui sonne agressivement à mes oreilles. J’évite de l’employer quand je discute avec Rachel, mais j’essaye pourtant de me conformer à sa façon d’être, parce que je l’admire.
Elle habite à deux minutes de chez moi. Nous avons le même âge, mais elle fréquente déjà une bande de garçons (Rachel dit des "mecs"), tous plus âgés qu’elle. Ils ne se déplacent pas à vélo comme les garçons (les "mecs") de notre âge, mais à cyclo, renommé "meule" par mon amie (encore un mot que je trouve très laid et je ne saisis pas le rapport avec le cyclo). L’un d’eux possède même une moto.
Rachel a un petit ami, Nicolas, qui est le plus mignon de la bande : c’est un beau brun aux yeux sombres, avec beaucoup de charme. Il m’a séduite dès que je l’ai vu. J’ose à peine m’avouer qu’il me plaît car je ne me sens pas digne d’éprouver de l’intérêt pour lui. Je suis tellement dévorée par l’angoisse que je ne décroche pas un mot en sa présence, pas plus, d’ailleurs, qu’en la présence des autres garçons. Nicolas ne m’adresse jamais la parole, ni le moindre regard.
Lorsque je suis en train de bavarder avec Rachel, au pied de son immeuble et que le vrombissement d’un cyclo retentit en se dirigeant dans notre direction, les battements de mon cœur se précipitent et la peur apparaît. Une peur immonde qui embrase le creux de mon estomac et se déverse dans tout mon être, contaminant jusqu’à la moindre parcelle de mes cellules.
Cet effroi insensé me paralyse. Parfois, le ou les garçons qui se sont arrêtés pour parler à Rachel repartent assez vite et le soulagement enraye mon appréhension en me laissant toutefois une tenace sensation de mal-être. Mais d’autres fois, ils s’attardent et je mets fin à mon tourment en prétextant que je dois rentrer chez moi.
Mon amitié avec Rachel m’offre la possibilité de rencontrer des garçons et je gâche tout à cause de mon écœurante timidité, aussi lorsque Rachel m’a confié que Matthieu s’intéressait à moi, j’ai pensé que je ne pouvais pas ignorer cette occasion de vaincre ma médiocrité en sortant avec un "mec". J’envisageais cette expérience comme une sorte de rite de passage consistant à quitter un état indéfini, relégué entre l’enfance et l’adolescence, une initiation qui pourrait me permettre de m’agréger pleinement au petit monde de Rachel, à tout le moins de progresser dans cette voie. J’ai donc rassemblé mon courage et accepté la proposition de Mathieu, animée du désir ardent de ressembler à Rachel.
Le dimanche suivant, j’ai rejoint mon amie en bas de chez elle et nous avons attendu que Nicolas et Mathieu apparaissent à califourchon sur leurs engins pétaradants et nous invitent à grimper derrière eux.
Les cyclos ralentissent, puis s’immobilisent devant la maison de Nicolas. Ses parents sont absents. Je suis les trois autres, cependant l’anxiété me comprime la poitrine.
Nous contournons la maison et entrons par une porte qui donne sur le jardin. Dans le couloir, Rachel se baisse pour retirer ses chaussures et là, je blêmis : je porte des chaussettes trouées. Je vais dévoiler, sous le regard incrédule et horrifié des trois autres, des pieds recouverts de tissus élimés et déchirés. Je ne survivrai pas à cette honte ! Mais Nicolas pose sa main sur l’épaule de Rachel et déclare :
« Ce n’est pas la peine d’enlever les chaussures »
Rachel lève les yeux vers lui, indécise :
« Tu en es sûr ? »
À nouveau l’inquiétude m’étreint furieusement. Heureusement Nicolas confirme que nous pouvons garder nos chaussures. Rachel capitule, à mon grand soulagement.
Nous montons au grenier. Rachel et Nicolas s’isolent aussitôt derrière un rideau tendu entre deux poutres. Étonnée, je me demande pourquoi ils se sont brusquement éloignés de nous. Je comprends quand Mathieu me serre contre lui pour m’embrasser.
Si j’avais attendu de connaître un garçon qui me plaise vraiment, cette première fois aurait pu me laisser un souvenir agréable. Quoi qu’il en soit, j’ai refusé de le revoir et Mathieu n’a pas insisté. Mais le plus important était que j’étais enfin "sorti avec un garçon".
Le bas de mon jean frotte contre mes jambes à chacun de mes pas et produit un petit claquement rythmé qui m’agace un peu. Mon pantalon est évasé à la mode des années soixante-dix bien qu’on ait entamé les années quatre-vingt. Le col "pelle à tarte" accuse également une bonne décennie de retard. Ma mère récupère des vêtements au secours populaire où elle travaille bénévolement, quelques heures par semaine. De temps en temps, elle ramène des sacs pleins de vieilles affaires. Mais ça m’est égal de m’habiller avec de vieux vêtements car je suis habituée à me contenter de vêtements usagers. Le détail des pattes d’éléphant ou des cols trop imposants ne me dérange pas pourvu que mes chemises descendent suffisamment bas pour dissimuler mes hanches.
Je commence à distinguer au loin le vilain bâtiment du collège. Ma vieille ennemie l’anxiété me minait, il y a quelques mois, à l’idée d’intégrer le collège. Je redoutais d’être rejetée, mais finalement l’année se déroule plutôt bien. Les élèves se montrent sympathiques et les professeurs pas trop pénibles. Ces derniers ont eu la bonne idée de se mettre en grève à plusieurs reprises ces derniers temps, ce que mes camarades et moi-même avons grandement apprécié.
Charline s’approche de moi quand je pénètre dans la cour, et pendant notre discussion me demande si j’ai révisé les maths pour le contrôle. J’ai oublié le contrôle de math ! Heureusement, le professeur de mathématique nous laisse chuchoter librement entre nous, pendant le cours, ce qui nous permet de nous entraider. Le professeur de français a instauré le même climat de complaisance. Leur détachement ne nous incite pas à étudier, cependant cette situation me convient tout à fait. Les autres enseignants ont l’air plus préoccupés par l’instruction de leurs élèves, mais dans l’ensemble, l’ambiance demeure détendue.
Pendant la classe de français, je suis assise à la même table que Valériane. Elle a redoublé deux fois. Sa présence parmi des élèves de sixième surprend un peu parce que physiquement, elle ressemble déjà à une femme, bien qu’elle soit vêtue comme nous d’un jean et chaussée d’une paire de baskets. C’est peut-être ce trait épais de crayon noir au ras des paupières qui la vieillit plus que ses quatorze ans. Pendant une récréation, elle nous a maquillées à sa façon, Charline et moi. Dans les toilettes des filles, après avoir tiré sa trousse à maquillage de son sac, elle a adroitement souligné nos yeux avec son crayon noir. Elle a d’abord opéré sur moi et Charline et Valériane ont exprimé leur enthousiasme en s’écriant :
"Ouais, super ! Ça te va vraiment bien !"
Flattée, je me suis retournée pour admirer mon reflet dans un des miroirs fixés au-dessus des lavabos, et j’ai retenu un cri : une fille vulgaire aux yeux outrageusement cerclés de khôl me regardait avec une expression consternée. Je me suis frottée la peau sous le robinet pour tout effacer. J’étais gênée de décevoir les filles mais là, je ne pouvais pas assumer. Dépitée, j’ai constaté que Charline, elle, assumait.
En discutant avec des filles de ma classe, je m’aperçois que j’ai également oublié de faire le devoir de géographie. Évidemment, quand on bâcle ses devoirs, on n’est pas concentré sur ce que l’on fait. Le travail consistait à reproduire une carte de France en indiquant le nom des fleuves. Valériane me conseille de réparer cet oubli durant le cours de français. Je l’approuve. Je sors mon livre et mon cahier d’histoire-géo et j’entreprends de décalquer les contours de la France, mais le prof de français me rappelle brutalement à l’ordre. Bon, il y a quand même des bornes à ne pas dépasser.
Je me sens parfaitement à l’aise dans ma classe. Nous avons probablement été répartis dans les différentes classes de sixième en fonction de nos résultats scolaires en primaire car notre professeur principal nous a confirmé, l’air désolé, ce que je pressentais, à savoir que nous sommes, sans conteste, la classe de sixième la plus nulle de toutes.
Je pense que nous sommes devenus le groupe le plus mauvais dès l’instant où nous avons été inscrits en tant qu’élèves de la sixième F. Je me dis que je l’ai échappé belle. Quelle chance que les classes n’aient pas été formées au hasard ou pire, que la décision ait été prise de saupoudrer les classes de bons élèves avec quelques mauvais dans le but de respecter une certaine équité. Ce genre d’organisation aurait peut-être aggravé mon problème de confiance en moi, en tout cas, je ne pense pas que cela m’aurait aidé à m’adapter.
Un des élèves de la classe, Christian, obtient malgré tout de bons résultats. Il a visiblement envie de s’investir dans ses études. C’est le seul élève qui lève régulièrement la main quand les profs l’interrogent. Et il est aussi un des rares a écouté attentivement les cours, à poser des questions. Le pauvre… je me demande comment il a pu se retrouver avec nous. Il se tient un peu à l’écart et ne semble pas doter d’un grand sens de l’humour car un jour où le professeur d’anglais, d’humeur espiègle, le taquinait, déclenchant l’hilarité dans la classe, il a subitement fondu en larmes. Le professeur était très embêtée. Après s’être approchée de lui pour le réconforter, elle lui répétait d’un air désolé :
« Mais c’était juste une plaisanterie… »
J’apprécie la gentillesse de cette enseignante. Une fois, elle a proposé que nous nous réunissions par groupe de deux ou trois pour préparer un texte, en anglais, of course. Ce travail m’ennuyait, mais Charline m’a proposé de me joindre à elle et Valériane et, ce qui m’a surtout plu, c’est quand elle nous a déclaré qu’elle s’occupait de tout. Je l’ai vivement encouragée, trop contente de me libérer de cette corvée. J’ai déchanté le lendemain en découvrant ce qu’elle nous avait préparé. Quand le professeur nous a invité a récité notre saynète, j’ai ravalé ma honte et j’ai débité mes réparties grotesques. Je me consolais en songeant que le texte dont avait hérité Valériane dépassait celui de Charline et le mien en bêtise en raison de ses répliques qui se résumaient à : "Ha ! Ha ! Ha ! Ha !" car elle était juste censée rire après chacune de nos interventions. Charline avait poussé l’effort de façon à ce que le nombre de "Ha" prononcés par Valériane varie tout au long de la saynète. Évidemment, dès que cette dernière a commencé à ânonner ses "Ha ! Ha !" sans aucune conviction, tout le monde a éclaté de rire. Le professeur d’anglais nous a charitablement interrompues en nous conseillant de retravailler notre saynète.
qu’elles sont protégées par de vraies griffes d’auteur. Tu peux ronronner dessus et
te faire plaisir en me lisant, mais attention : pas question de les utiliser sans mon
accord !
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