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À l’Ombre des Mots (4)
Fiction
Adventure
calendar Published Sep 5, 2026
calendar Updated Sep 5, 2026
time 16 min
All audiences

À l’Ombre des Mots (4)



Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite


Chapitre 1 (suite et fin)




Sophie s’est dirigée vers moi, dans le hall du collège, alors que nous nous apprêtions à rejoindre nos salles de classe respectives. Elle m’a parlé sans ambages de Yann en m’expliquant que c’était lui qui la draguait et qu’elle s’en fichait. Je l’ai écoutée sans rien dire, mais sa petite mise au point attise ma rancœur, au lieu de m’amadouer ainsi qu’elle l’avait probablement espéré. Décidément mal intentionnée, Cathy m’invite à la suivre discrètement dans le local où sont rassemblés les vélos des élèves. Les cours se terminent à quinze heures pour notre classe, le lundi. Seuls quelques élèves errent encore dans les parages. Nous attendons qu’ils s’éloignent avant de nous introduire dans le local, situé dans le sous-sol. Cathy désigne l'un des vélos :


« C’est celui de Sophie »


Perplexe, je regarde tour à tour le vélo et Cathy. Celle-ci m’encourage alors à dégonfler les pneus du vélo. Cette idée me paraît risquée ; Sophie se doutera que je suis mêlée à cette histoire. Sans tenir compte de ma réticence, Cathy s’accroupit près du vélo et entreprend de dégonfler les pneus.


Une joie mauvaise s’empare alors de moi. Je n’aurais jamais eu l’idée et encore moins le cran de saboter le vélo de Sophie. Et voilà que Cathy en a non seulement eu l’idée, mais en plus elle se charge elle-même de l’exécuter ! Je songe avec délectation à la réaction de Sophie lorsqu’elle voudra utiliser son vélo. Comment va-t-elle réagir ? Elle éprouvera de la surprise, de l’indignation, et probablement de la frayeur. À sa place, j’aurais ressenti de la crainte vis-à-vis de mon tourmenteur. Mais elle se demandera évidemment si ce n’est pas moi qui ai dégonflé ses pneus.


Eh bien, en fait, elle n’a pas réagi comme je l’avais imaginé. Le lendemain, pendant la récréation, elle s’est plantée devant moi, m’a regardée droit dans les yeux et m’a interrogée calmement, mais d’une voix ferme :


« C’est toi qui as dégonflé les pneus de mon vélo, hier ? »


Surprise par son audace, je proteste en tentant de dissimuler mon embarras. Après tout, c’est Cathy qui a saboté le vélo de sa propre initiative et je me suis simplement contentée de la laisser faire. Imperturbable, Sophie reprend :


« Mais si ce n’est pas toi, c’est qui ? »


Je hausse les épaules en affectant un air vaguement compatissant.


« Je sais que c’est toi qui as dégonflé mes pneus », m’assène-t-elle, sans me lâcher du regard.


Déterminée à me faire avouer, elle me repose inlassablement la même question. Un encombrant sentiment de culpabilité s’insinue progressivement en moi. Je peste intérieurement contre Cathy et son idée stupide. Je me fais harceler à sa place ! Au bout d’un moment qui m’a paru interminable, Sophie abandonne son offensive et s’éloigne. Malheureusement, dans l’après-midi, alors que nous sommes plusieurs sixièmes à nous rendre à la salle de sport, située dans le centre-ville, Sophie et sa camarade se placent, durant le parcours, juste derrière moi et Cathy. Et elle redémarre sa litanie. Elle ne m’épargne pas non plus sur le chemin du retour. Sa voix douce et insistante me presse sans relâche d’avouer ma mauvaise action. Je n’aurais jamais imaginé que cette fille, d’apparence frêle était en réalité aussi pugnace. Je veux qu’elle se taise. Je n’en peux plus. Je lui affirme une fois encore que je n’ai pas touché à son vélo, mais j’ajoute que je connais la personne qui l’a fait. Et je désigne Cathy, qui marche à mes côtés, d’un mouvement du menton. Sophie pose les yeux sur elle sans rien dire, puis elle s’écarte de nous. Sophie m’ignore, depuis cet incident. Ne m’étant pas illustrée par mon courage, j’ai choisi de reléguer Sophie et Yann dans les tréfonds de ma mémoire. Cathy me voue une solide rancune, bien que nous soyons restées amies.


******

Après la fin des cours, Charline m’entraîne avec elle pour une promenade dans le centre-ville, en attendant l’arrivée du car qui la conduira jusque chez elle, dans un bourg situé dans les alentours de la ville. Nous nous arrêtons au Monoprix, construction laide qui s’élève aux abords de l’Église, et nous reprenons notre balade en descendant vers le fleuve, qui s’étend devant le lieu de stationnement des cars, avant de poursuivre son parcours.


Au moment de monter dans son car, Charline semble hésiter, puis m’annonce qu’elle a quelque chose à me montrer. Elle glisse la main dans la poche de son blouson et en ressort un chéquier. Je suis offusquée quand elle m’apprend qu’elle a volé le chéquier de sa tante. Je la trouve minable de voler sa propre famille, mais je garde ma réflexion pour moi. Elle veut me convaincre d’utiliser les chèques pour nous acheter des vêtements le samedi suivant, au marché. Je capitule sans trop de difficultés, en dépit de ma mauvaise conscience, parce que je suis excitée à la pensée d’accomplir un délit. Je vais goûter à la joie de la transgression sans avoir à en assumer les risques puisque Charline est entièrement responsable du vol.


Le samedi suivant, alors que je m’approche des étals du marché de la ville, Charline et sa mère arrivent en voiture. Cette dernière dépose sa fille en lui lançant :


« À tout à l’heure ! »


La mère de Charline ne se doute pas que sa fille est venue en ville pour dépouiller sa tante, apparemment sans états d’âme. Le comportement malsain de Charline me trouble un peu, mais l’excitation engendrée à l’idée de participer à un acte répréhensible l’emporte sur les remords. Nous nous sommes offert des pulls, des jeans et un blouson chacune. Nous improvisions, devant les vendeurs, un bref dialogue destiné à faire croire que nous étions des sœurs :


« Tu crois que maman sera d’accord pour qu’on s’achète ces blousons ? »


Ou bien :


« Où as-tu mis le chéquier que maman t’a confié ? »


Nous avons retenu notre souffle lorsque Charline a tendu le premier chèque, mais le commerçant l’a accepté sans sourciller. Enhardies, nous avons poursuivi nos achats.


J’ai prétendu à ma mère que Charline m’avait donné des vêtements qu’elle n’avait presque pas porté, mais dont elle s’était déjà lassée. Nos manigances ont cependant été promptement percées à jour car la tante de Charline s’est souvenue que la dernière fois qu’elle avait aperçu son chéquier, il était posé sur le réfrigérateur de sa cuisine dans laquelle se trouvait également sa nièce. Pressée de questions par sa famille, Charline a fondu en larme en avouant son méfait. Sa famille s’est adressée à mes parents en leur apprenant qu’ils devaient rembourser le montant de mes achats… ou plutôt de mon larcin. Je redoutais la fureur de mon père alors que, étonnamment, il ne m’a fait aucun reproche. Ma mère s’est montrée beaucoup moins conciliante. Je suis soulagée de m’en tirer à si bon compte et contente de posséder, pour une fois, des vêtements neufs. J’ai toutefois déchanté quand ma mère m’a annoncé qu’elle m’avait inscrite à Saint Cyprien, un collège privé, pour l’année prochaine afin de m’éloigner de mes mauvaises fréquentations.


Mon petit monde s’effondre. Je me sentais bien au collège avec mes amies. Quand je leur apprends la nouvelle, l’une d’elles me dit que je lui manquerai. Sa gentillesse me met un peu de baume au cœur.


*****

En rentrant chez moi, j’ai découvert un volumineux sapin de Noël dressé dans un coin du salon. Ma mère l’a joliment décoré. Il apporte un peu d’éclat et de gaieté dans ce logement morose. Mon regard dévie vers les meubles défraichis, s’attarde sur le plancher, à la propreté douteuse. Le sol serait mieux entretenu si nous possédions un aspirateur. Nous n’avons pas le téléphone, non plus. Le matin, le café ne s’écoule pas dans une cafetière parce que cet objet n’existe pas dans ma famille. Nous ne profitons pas du chauffage ni de l’eau chaude parce que ces renoncements allègent les factures. Nous menons une vie aux relents un peu misérables.


Je m’approche pour admirer le sapin étincelant, chargé de guirlandes et de boules colorées ; cette présence rayonnante insuffle un peu de joie et d’espérance dans ma pitoyable existence. Pourtant, je sais que ce qui me ravit aujourd’hui me déprimera après que la période de Noël sera passée, au fur et à mesure que les semaines défileront et que le sapin s’entêtera à perdre ses aiguilles sur le sol, toujours paré de ses ornements devenus pathétiques.


Je ne m’attends pas à recevoir de cadeaux. Cette coutume est réservée aux enfants, selon moi. De toutes façons, il n’y a rien qui me fasse spécialement envie. Lorsque j’étais petite, je comptais impatiemment les jours qui me séparaient de l’instant grisant où je découvrirai mon cadeau. J’étais d’une crédulité incroyable car à l’âge de dix ans, je croyais encore fermement au père noël. Quand je me plaignais auprès de ma mère de mes camarades de classe qui niaient l’existence du gros bonhomme habillé en rouge, elle me confortait dans mes chimères en m’assurant que ces derniers mentaient. Mais vers la fin de ma dernière année de primaire, ma mère m’a enfin révélé l’effarante vérité : le père noël est une imposture ! J’ai découvert, par la même occasion, que les parents abusent de la naïveté et de la confiance de leurs enfants en leur mentant. J’avais été la victime d’un mensonge collectif éhonté et incompréhensible, perpétré par les adultes. Ma mère a tenté de se justifier en avançant que le mythe du père noël amenait du merveilleux dans la vie des enfants. Mais pourquoi les enfants auraient-ils besoin que leurs parents, encouragés par toute la société, les mystifient en abusant de leur innocence ?


Je me suis sentie trahie, et humiliée, d’avoir cru bêtement à cette supercherie, mais j’étais également cruellement déçue d’avoir perdu le bienfaiteur féérique qui embellissait ma vie. J’avais été prise au piège d’un monde matériel et fourbe, qui avait fait naître en moi une émotion exaltante, pour ensuite la détruire cruellement. Ma fervente espérance, alimenté par la vision d’un monde prodigieux, se résumait en vérité à une rêverie tellement ridicule qu’elle en était risible.


J’étais passionnément attachée à cette fable de Noël. Je veillais le plus tard possible, le soir du réveillon, pour guetter le traîneau du père noël, postée pendant des heures à la fenêtre de ma chambre. Mon père a parfois gâché ce moment :


Nous avons quitté notre appartement de la région parisienne, quelques mois auparavant, pour emménager dans une petite maison en pierre dans un lieu-dit perdu au milieu de nulle part. J’ai environ cinq ans et je suis en train de jouer dans la cuisine lorsque mon père s’adresse à moi avec un léger sourire au coin des lèvres :


« Tu sais, c’est Noël aujourd’hui »


J’interromps mon jeu, surprise. Il insiste :


« Aujourd’hui, c’est le jour de Noël »


Mais moi, je sais bien que ce n’est pas Noël puisque maman ne m’en a pas parlé et qu’elle n’a pas installé de sapin. Troublée, je recommence à jouer en occultant les paroles de mon père. J’ai appris des années plus tard qu’il m’avait dit la vérité car cette année-là, mes parents avaient dû faire face à de gros problèmes d’argent. Une autre fois, mes frères, ma sœur et moi déballons nos cadeaux, répartis au pied du sapin et mon père nous épie, l’œil mauvais, depuis la table du salon.


« Vous ne mettrez pas longtemps à casser ces jouets, ricane-t-il, c’est bien la peine de vous les offrir. »


Un autre souvenir, duquel cette fois mon père est absent, me revient en mémoire :


J’avais entendu, abasourdie, Didier (le garçon qui me persécutait au CMI) énumérer fièrement devant ses copains la liste des cadeaux qu’il avait reçus. Une liste qui m’avait paru interminable, incroyable. Moi, j’avais dû me contenter d’un gros baigneur en plastique plutôt laid et ma mère avait offert le même à Blandine. Je lui avais pourtant décrit précisément la poupée qui me faisait rêver. Pendant la publicité à la télévision, on la voyait pleurer dans son berceau avant qu’une petite fille ne la cajole en la berçant dans ses bras. Dans la séquence suivante, la petite fille la nourrissait avec un biberon, avant de l’installer sur son pot. Et la poupée faisait pipi comme un vrai bébé ! Mais à la place de la ravissante poupée que je convoitais, j’ai eu un vulgaire baigneur, le même que ma petite sœur en plus.


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