Épisode 115 : Les puissances d'en haut
🎧 Musique : Mykoll – What Am I Doing Wrong
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Les puissances d'en haut ne font-elles pas profession d'aider les humains et de se mettre à leur service de manière désintéressée ?
Ou bien là aussi, les choses sont-elles moins simples qu'il y paraît ?
Faire profession de se mettre au service des humains de manière désintéressée. Sans rien attendre en échange. De la même manière que des manants se mettent au service de leur seigneur, en fait.
Siegfried vient à peine de formuler cette idée qu'elle lui revient immédiatement à la figure comme une gifle pour son insolence. Quel renversement de charge ! Et surtout quel manque de respect. Dieu est-Il donc le domestique des humains ?... Était-Il en l'occurrence le sien ?... N'est-Il pas plutôt censé être le Seigneur par excellence ?... Celui à qui tout est dû ?...Est-ce un hasard si dans les textes sacrés, tout se qui se rapporte à Lui s'écrit avec une Majuscule ?...
Et les saints ? Et les anges ? Les puissances spirituelles d'en haut ? Qui servent-elles, en réalité ? Au service de qui sont-elles ? Au service des humains ? Ou au service de Dieu ?...
Si elles servent les humains, n'est-ce pas parce que Dieu leur a donné instruction de le faire ?...
Le péché du diable, celui qui l'a fait chuter, n'est-ce pas de se croire l'égal de Dieu et de refuser de servir ?
Mais lui-même, Siegfried, réalise-t-il avec horreur, il fait encore pire !
À cette pensée, Siegfried se redresse brusquement sur son siège et fixe le vide droit devant lui, les yeux écarquillés d'horreur.
Il traite Dieu, ni plus ni moins, comme un de ses manants. Et les puissances spirituelles d'en haut en même temps. Comme s'ils étaient tous à son propre service. C'est ce qu'il a toujours fait. Depuis toujours. Comme si c'était à lui-même que tout avait toujours été dû.
Et encore.
Certes, Siegfried, comme n'importe quel autre seigneur, prélève sa part des revenus de ses manants – victuailles de ses métayers, biens produits de ses artisans ou argent de ses commerçants – en échange de leur avoir accordé un lopin de ses terres pour qu'ils y habitent et y exercent leurs activités. Pour qu'ils l'exploitent pour eux-mêmes – et aussi pour lui, bien sûr.
Mais en contrepartie, en tant que seigneur, il leur offre l'abri de son château et de sa cour quand ses terres sont attaquées et que ses habitants sont en danger, et les services de ses gardes et de ses hommes d'armes pour les défendre.
De ce simple point de vue-là, Siegfried de Koerich n'aurait guère été à la hauteur en cas d'attaque. Où étaient ses hommes d'armes ?
Mais à Dieu, qu'a-t-il offert, et qu'offre-t-il encore aujourd'hui, en échange de Son aide ? s'il doit Le considérer comme un manant à son service ?...
Même avec Dieu, le Seigneur par excellence, et avec les puissances d'en haut, il est question d'un échange.
La différence avec le diable ou même avec les humains, c'est que la contrepartie qu'ils demandent n'est pas écrasante et que leur fardeau est léger.
Ou en tout cas c'est ce qui est censé être. Au moins au départ.
Alors certes, Siegfried a alourdi sa propre charge par son contrat avec le diable. Il est le premier à s'en rendre compte.
Mais son erreur originelle n'est-elle pas bien antérieure ?
Son erreur, sa véritable erreur, n'est-elle pas d'avoir renversé la charge ? N'est-elle pas d'avoir renversé les rôles ?
Son marché avec le diable est-il autre chose que l'une des nombreuses conséquences, et l'une des nombreuses manifestations, l'un des nombreux avatars, de ce renversement ?
Et même par la suite, lorsqu'il a souhaité se racheter, n'a-t-il pas voulu mener lui-même la transaction selon ses propres termes ? N'a-t-il pas voulu obliger Dieu à lui accorder son salut en lui imposant le paiement par lui-même d'un prix exorbitant ? en se disant que "après ça, Il ne pourra pas me refuser ce que je Lui demande" ? mais sans jamais se demander à aucun moment si c'était là le paiement que Dieu voulait ?... Ne s'est-il pas comporté comme l'homme qui veut forcer les sentiments d'une femme en l'enterrant sous l'argent et les bijoux, en postulant qu'après tout, "c'est ça qu'elles veulent toutes", et en la rendant ainsi redevable envers lui, alors même que par ailleurs il n'a rien d'attirant et qu'elle ne veut pas de lui ? et qui ne comprend pas que même après tout cela, elle lui dise encore "non" ? alors que ce qu'elle attend, c'est tout à fait autre chose ?...
Alors, certes, dans ce genre de récit, le rôle de Siegfried serait plutôt celui de l'époux infidèle. Certes, le pardon de Dieu est infini, ou en tout cas bien plus grand que celui d'une épouse trompée. Mais dans un cas comme dans l'autre, comment l'obtenir ?
Peut-être faudrait-il le demander au Père Adalbéric ? Ce qu'il n'a jamais voulu faire ?...
Non, non, Siegfried imagine trop bien l'horreur et le dégoût sur le visage de son vieux prieur. Il ne veut surtout pas voir ça.
Mais alors, comment savoir si ce qu'il se démène depuis tant d'années à offrir à Dieu est bien ce que Dieu attend de lui ? si toutefois Il attend quelque chose de sa part ?...
Siegfried est bien obligé de reconnaître qu'en dehors du conseil avisé de son vieux prélat, il n'a aucun moyen de le savoir. Dieu ne lui parle plus depuis bien longtemps, si même Il lui a jamais parlé. Il n'a jamais répondu à ses prières. Ou alors, s'Il tente de communiquer avec lui, c'est dans un langage que Siegfried ne comprend pas. Dans un langage qu'il n'entend même pas. Et à part un homme d'Église, qui pourrait l'instruire à ce sujet ? Qui d'autre pourrait traduire pour lui le langage de Dieu, ou le lui faire percevoir, si tant est qu'Il en ait un ?
Mais si Dieu est tout-puissant, comme le disent les Écritures, il devrait bien savoir parler le langage des humains... non ?
Alors, dans un mouvement de révolte, Siegfried se demande ce que Dieu a bien pu faire pour lui, son manant, puisqu'Il est le Seigneur de toutes choses ? Qu'a-t-Il fait pour lui, Son vassal, puisqu'Il est son Suzerain ? Bien au-dessus du duc de Lotharingie, du roi des Francs ou de l'empereur des Germains ?
La réponse ne tarde pas à venir. Après tout, depuis lors, Siegfried a suffisamment potassé les Écritures pour le savoir. Dieu a créé le monde, l'univers et tout ce qu'il contient, sans quoi lui-même n'existerait même pas. Il a créé la terre, qui est le lieu où il vit. Il a créé l'humanité, à laquelle il appartient. Il lui a insufflé la vie. Il lui a donné une âme. Il lui a permis d'exister. Il lui a donné, comme à ses pairs, un environnement qui lui permet de survivre. Et à lui, tout particulièrement, Il a donné un destin parmi les plus privilégiés de cette terre. Il les lui a donnés de la même manière que lui-même a accordé un lopin de sa terre à chacun de ses manants. Que peut-il encore Lui demander de plus ?
Dieu peut-Il être tenu pour responsable si Siegfried prend des décisions calamiteuses ?... Après tout, chacun a son libre arbitre... non ?
Tout ce que Dieu, Ses saints et Ses anges demandent en échange, de la même manière que lui-même attend de ses manants le paiement d'une rente, c'est qu'il Leur reste fidèle et qu'il mène une vie droite et digne, qu'il fasse le bien et qu'il se détourne du mal.
La protection ultime dont il devait pouvoir bénéficier, c'était d'être accueilli au paradis.
Ainsi donc, même avec les puissances d'en haut, il est aussi question d'échange. Et entre lui-même et ses manants, aussi, exactement de la même manière, il est question d'échange. Rien de ce qui circule entre eux tous n'est à sens unique. Siegfried s'étonne lui-même de ne jamais l'avoir réalisé jusqu'à aujourd'hui.
Et s'il considère les choses sous cet angle, qu'a-t-il jusqu'à présent donné à Dieu en échange ? mis à part ses séances de pénitence extrême qui l'ont bien affaibli mais n'ont jamais mené à rien ?
Il ne s'est jamais posé à l'époque la question de savoir si l'union qu'il envisageait était conforme à la volonté de Dieu. S'il n'y avait pas déjà un problème à ce niveau-là. Si ce n'était pas la raison pour laquelle le miracle tant attendu ne se produisait pas. S'il ne fallait pas voir en cela un signe. Peut-être aurait-il dû se poser la question avant de procéder à des échanges pour le moins douteux.
Mais bien au-delà de ça, pourquoi Dieu lui aurait-il fait cadeau de faveurs particulières ? c'est-à-dire, au-delà de tout ce qu'Il lui avait déjà accordé ?
Siegfried lui-même était baptisé, certes, comme tout le monde autour de lui. Mais était-il un chrétien tellement exemplaire ? Certes, il n'était pas un mauvais bougre. Il n'a jamais été un homme de mauvaise volonté. Mais, bon... il n'était pas un saint non plus. C'était plutôt un bon vivant. Un bon vivant qui ne se refusait rien, qui menait sa vie comme bon lui semblait, qui ne se préoccupait guère de religion au-delà des grandes fêtes, des traditions et des grands principes plus ou moins acceptés, observés et appliqués par à peu près tout le monde, et qui à part cela n'était très assidu ni aux offices religieux, ni au sacrement de l'eucharistie, ni à celui de pénitence. Et ce qu'il connaissait des Saintes Écritures était réduit à sa plus simple expression. Alors certes, il n'était pas un moine. Il n'avait prononcé aucun des trois vœux par lesquels on entre en religion : ni celui d'obéissance, ni celui de pauvreté, ni celui de chasteté. La chasteté, il l'a essayée bien plus tard, au cours de sa vie conjugale. Donc a priori pas dans le cadre le plus approprié ni le plus recommandé pour cela – et le devoir conjugal ?... De toute façon, il y a échoué, et s'il a pu résister longtemps, c'est parce que son entrevue avec le diable à Koerich l'a laissé pantelant physiquement et moralement pendant bien des années. Dans sa jeunesse, il n'avait rien d'un saint ni d'un dévôt. Alors, certes, cela en théorie n'empêche pas la vertu. Mais en pratique, sans verser pour autant dans des excès épiques ni dans le scandale, sa vie était bien remplie des habituels péchés de jeune homme. Et il ne s'en souciait guère. Pas comme aujourd'hui. Il était un jeune seigneur ordinaire qui ne sortait pas du lot de ceux de sa condition. Il n'avait rien de ces figures exceptionnelles destinées à éclairer leur monde ou leur temps, pour lesquelles Dieu aurait été prêt à consentir quelques miracles supplémentaires en dehors de Ses bienfaits habituels histoire de les distinguer en leur apposant Sa marque. Ou histoire de leur faciliter la mission qu'Il leur avait confiée. Dieu n'avait aucune raison particulière de faire un quelconque miracle pour un jeune homme comme Siegfried. Un jeune homme qui n'était pas un élu, à qui Dieu n'avait confié aucune mission particulière, et qui n'avait jamais fait preuve de mérites exceptionnels par amour pour Lui ni par goût du bien. Dieu ne lui devait rien de plus que tout ce qu'Il faisait d'ores et déjà.
C'était Siegfried qui était redevable envers Dieu – et qui l'est toujours, d'ailleurs. Pas l'inverse.
Siegfried s'enterre le visage dans les mains. Il a honte de sa prétention, de son outrecuidance, de son orgueil. Peut-être est-ce par là qu'il devrait commencer lorsque dans le secret de son cœur, il demande pardon à Dieu.
En fait, cela fait une bonne cinquantaine d'années qu'il fait les choses à l'envers. Il serait peut-être temps qu'il commence enfin à les faire à l'endroit.
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