Épisode 114 : Mendicité spirituelle
🎧 Musique : Gifted Hands – I Need Help (Official Music Video)
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Les bons moines de Saint-Maximin, ou les manants et seigneurs alentour, se sont-ils jamais posé des questions quant à la Petite Forteresse ? S'est-on demandé quand elle s'est construite ? En combien de temps ? Avec quels moyens ? S'est-on interrogé sur l'apparition de cette chaussée qui, au départ, la reliait au château de Koerich ?
Si quelqu'un l'a fait, Siegfried n'en a pas eu d'échos.
Il est pourtant probable, à la réflexion, que des gens se soient interrogés – chacun de leur côté. Mais comme personne n'avait tous les éléments en mains pour se faire une opinion, ils ont tout aussi probablement abandonné leurs questions et tenu la situation pour acquise. C'était comme ça et puis c'était tout. Il n'y avait rien d'autre à comprendre.
Il n'en reste pas moins qu'avec le recul, Siegfried considère ne pas s'être montré un négociateur hors pair. Et c'est vraiment le moins qu'il puisse en dire.
Certes, dans sa vie, il n'avait jamais eu à négocier grand-chose, à part les virages quand il montait à cheval. Il ne faisait pas plus de politique qu'il ne faisait de commerce ou d'affaires, et les seules guerres qu'il avait jamais menées étaient la chasse et les tournois. Il avait reçu ses terres en héritage et il s'en trouvait fort aise. Il passait ses journées à chasser dans ses forêts, et cela lui suffisait. Avec deux terres, deux châteaux, et des métayers, il s'estimait nanti et béni de Dieu. Trancher les conflits entre ses métayers n'était pas sa tâche préférée, même si elle faisait partie de son rôle. Il lui a fallu construire un château pour découvrir qu'il n'était pas riche. Il a fallu que Lucilinburhuc se développe pour qu'il apprenne, à tâtons, la gestion politique. Avant de rencontrer Mélusine, il ne connaissait de la vie de seigneur pour l'essentiel que ses bons côtés. La vie facile. La possibilité de profiter de la vie sans trop se faire de souci. Autant dire qu'il était très mal préparé, voire pas préparé du tout, à ce qui allait suivre. Pas étonnant qu'il ait eu tant de mal à le gérer. Même s'il est vrai qu'il aurait pu être plus doué.
Et le diable, évidemment, n'allait pas l'aider. Le diable, lui, il a vu l'aubaine, et il en a profité pour le piéger comme un gibier. L'appât était presque trop facile.
Mais encore une fois, comment Siegfried aurait-il pu faire autrement ?
Il était déjà tombé dans le piège d'une transaction désavantageuse, déséquilibrée, inéquitable, inique, inadaptée et très mal négociée. Il ne lui restait plus de terre à vendre. Plus de château – à part celui où il habitait. Pas assez de trésorerie. En tant que seigneur, il n'était pas supposé faire de travail manuel. En travail intellectuel ou spirituel, il n'était pas très fort. De toute façon, il n'était introduit nulle part où se déroulait la vie de l'esprit. Et puis la vie de l'esprit, ce n'est pas avec cela qu'on s'enrichit. Et il n'était pas non plus censé s'adonner au commerce. Commerce de quoi d'ailleurs ?
Un seigneur n'est pas censé travailler, mais vivre de ses rentes – et occuper son temps à la chasse, à la guerre, à la politique et aux tournois. Et, peut-être, au mécénat, pour favoriser le développement des lettres et des arts.
Personne ne voulait l'aider. Ou plutôt personne ne l'aurait jamais voulu. Du moins c'est ce qu'il suppose, parce qu'il ne l'a jamais demandé. S'il a prié et supplié qu'on lui fasse la charité, c'est à Dieu, c'est aux saints, c'est aux anges. Pas aux humains. Pas à ses pairs. Il aurait eu trop honte. Lui aussi, comme le père d'Éric, il a sa fierté. Il pouvait demander la charité aux puissances d'en haut. À défaut, à celles d'en bas. Mais pas à l'un de ses pairs. Une puissance spirituelle, c'est discret. Un humain, beaucoup moins. Dans son milieu, c'est une honte. Il est seigneur, pas mendiant sur la place du marché ou à la sortie des églises. Et puis il partait du principe que ses pairs étaient dans la même situation que lui. Capables de vivre sur leurs terres et de bien y vivre des ressources qu'elles leur rapportaient, certes. Mais pas plus. Certainement pas capables d'en acquérir d'autres, si ce n'était par la guerre (qui coûte aussi de l'argent, en hommes, en armes, en chevaux). Et pas assez riches pour construire un château supplémentaire sur une terre vierge. Encore moins pour aider quelqu'un d'autre à s'en construire un. Si Siegfried avait eu assez de courage, ou assez peu de fierté, pour demander à qui que ce soit une aide de ce genre, il se serait fait proprement mettre à la porte par tous ceux à qui il l'aurait demandée. Même par ses frères de sang. Même par ses frères d'armes. Et cela aurait été normal. Lui-même, dans la situation inverse, qu'aurait-il été en mesure de faire pour quiconque ? Il n'en aurait jamais eu les moyens. S'il ne les avait pas pour lui-même, il ne les aurait pas eus pour quelqu'un d'autre non plus.
Mais il n'en avait pas moins besoin d'aide.
S'il n'était pas encore tombé au fond du piège, il était au moins déjà bien rabattu.
Il a demandé son aide au diable. Mais pour toute réponse, au lieu de la lui donner gratuitement comme il s'y attendait, le diable l'a piégé dans une transaction. Une transaction encore pire que l'échange de ses terres de Feulen contre celles de l'Alzette. Au moins avec l'abbaye de Saint-Maximin n'était-il question que de terres. Il n'était question que de biens. Pas de l'âme de quiconque.
Un humain qui demande de l'aide au diable, c'est un gibier qui demande de l'aide au chasseur.
Mais qu'aurait-il pu faire d'autre ?
"Nous ne demandons la charité à personne."
"Nous nous débrouillons malgré toutes les difficultés pour nous en sortir tout seuls et pour n'avoir besoin de personne."
Oui – beau discours que tout ça. Belle leçon de dignité, à n'en pas douter. C'est vrai qu'elle force le respect.
Mais c'est facile de parler quand on n'est pas en situation.
Quoique...
Un manant devrait se trouver plus souvent qu'à son tour dans la même situation que Siegfried à l'époque. Manque de moyens... obligations à défaut d'ambitions...
Et pourtant, tout manant qu'il est, le père d'Éric revendique, toute fierté dehors, une dignité que Siegfried, tout comte qu'il est, n'a pas eue à l'époque.
"Nous ne demandons la charité à personne."
Qu'est-ce qui rend la charité incompatible avec la dignité ?
Le sens unique. L'échange à sens unique. On reçoit mais on ne donne pas. Il n'y a pas vraiment d'échange.
Soi-même, on est bien content de recevoir ce que l'autre donne. Soi-même, on y gagne.
Mais l'autre, lui, qu'y gagne-t-il ? Qu'a-t-il à y gagner ?
Rien du tout. Au contraire. Il donne sans rien recevoir. Donc il y perd.
L'autre n'a aucun intérêt à rentrer dans la transaction.
À part peut-être obtenir des grâces divines en récompense de sa générosité.
Libre à l'autre d'estimer si accumuler des grâces divines est à soi tout seul une raison suffisante de faire preuve de magnanimité... ou pas. À l'autre d'estimer à partir de quel niveau la générosité, même en échange de grâces divines, se mue en naïveté voire en bêtise.
Mais soi-même, on ne mérite pas ce qu'on reçoit.
En principe, on gagne en y faisant perdre quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui n'en retire rien à part des avantages immatériels que beaucoup estiment insuffisants. Et à juste titre. Parce qu'à ce rythme-là, même le plus riche des seigneurs peut finir ruiné.
C'est ce qui faisait honte à Siegfried à la simple idée de demander l'aide de ses pairs pour satisfaire ses propres ambitions.
Vis-à-vis des puissances spirituelles, par contre, d'en haut ou d'en bas, il n'avait aucun scrupule. À ses yeux, bénéficier de leur charité était un droit. Après tout, les puissances spirituelles sont là pour ça. Pour aider les humains qui en ont besoin parce qu'ils sont acculés dans une impasse et ne voient plus d'issue. Non ?
Siegfried s'est retrouvé tout surpris, et pris au dépourvu, quand il s'est aperçu que pour les puissances d'en bas, tout comme pour les humains, tout comme pour ses pairs, il n'était pas question de charité mais bien d'échange. De transaction. Une transaction exorbitante, certes, en comparaison de laquelle l'échange de sa terre de Feulen contre celle de l'Alzette était d'une rigoureuse honnêteté. Mais une transaction quand même. Pour les puissances d'en bas.
Et pour celles d'en haut ?
S'il est bien une origine dans tout l'univers de la part de laquelle une charité gratuite et désintéressée est attendue comme quelque chose de normal, n'est-ce pas justement celle des puissances d'en haut ?
Épisode 115 : Les puissances d'en haut
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