dans le derme vif des sensations
Vous, qui lisez et vous questionnez nécessairement sur le sens du monde, le sens des choses, votre sens intime, faites donc l’expérience d’une plongée au sein même du site de votre chair. Cherchez à y percevoir le bruit rouge du sang, cette artère de vie ; le bruit bleu de la respiration, cette longue liane qui vous relie au rivage du ciel ; le bruit blanc des os, il est l’ossuaire définitif au gré duquel vous tenez debout et affirmez l’indéfectible levée de la condition humaine au-dessus des herbes de la savane originelle. Oui, nous sommes peuplés de bruits dont nous ne percevons plus exactement la signification. Provisoirement il faut se dépouiller de son intellect, ôter toute tentative de nommer les perceptions, plonger en apnée dans le derme vif des sensations et mener une vie instinctive, une vie d’amibe seulement préoccupée de ses propres mouvements, de son unique métabolisme. Déserter, en quelque sorte, la posture verticale et adopter celle horizontale, de la joue contre le sol, cette attitude des anciens Indiens qui auscultaient la terre pour en sentir l’intense énergie, pour assimiler quelques bribes de sa puissance, profiter de l’oblativité du sol qui nous attend comme l’un de ses multiples enfants.
Le mot de Nietzsche qui dit le bruit, la consolation de la solitude qu’il réalise est un mot non seulement de bon sens mais d’expérience profonde de ce qui vient à la rencontre de celui, celle qui n’existent qu’à demeurer enclos dans leur être. Peut-être, alors, est-ce simplement le bruit de soi que l’on perçoit, qui serait le début du bruit du monde ? Tout bruit, en soi, est ébauche de parole, pour cette raison il entame la glace de la solitude qu’il métamorphose en esquisse de relation. Même l’autiste en son abyssal dénuement perçoit au moins une once d’altérité. Les mots qu’il répète en écholalie, ce langage cybernétique qui paraît totalement dénué de sens est, forcément, humainement, éprouvé comme une amorce d’un lien avec le l’univers hostile qui s’annonce à l’horizon. Nul ne peut endurer le silence total sauf au risque de la folie. Ecoutons nos propres bruits, écoutons ceux du monde. Ils se reflètent et disent, selon une multitude d’échos, notre présence, ici et maintenant, dont nous ne serons jamais assurés qu’à être des émetteurs de langage. Silenzia, confions-lui les mots que nous destinons à sa reconnaissance. Seule cette dernière autorisera la nôtre. C’est de cette gratitude polyphonique que naît cette inaltérable essence dont nous tissons l’autre, dont l’autre nous tisse en sa plus exacte manifestation. Bruits contre bruits.
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