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21. La Réunion, Mars 2024
Non-fiction
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calendar Pubblicato 16 ott 2026
calendar Aggiornato 16 ott 2026
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21. La Réunion, Mars 2024

« Ici la Rényon, Té monmon néna toutes nasyons,

Oh languaz la mayé,

mon lémé La fé Réyoné »


« Eh maman, ici à la Réunion, il y a toutes les nationalités,

Oh toutes les langues se sont mélangées mon amour,

ce qui a créé le créole réunionnais »


Ainsi commence la chanson de Melanz Nasyon sur Kreol FM, un fameux groupe réunionnais de Maloya qui, comme son nom l'indique, parle du métissage inhérent à l'âme de cette île, située au beau milieu de l'océan indien. Parler créole à l'école était, dans le tan lontan, puni d'un coup sec de baguette sur les doigts ; et chanter ou danser le Maloya était interdit par la loi jusque dans les années 70, car associé aux revendications autonomistes voire indépendantistes des communistes. Depuis, l'île a parcouru un très grand chemin dans le développement de son territoire et l'affirmation de son identité propre, et la reconnaissance en 2009 par l'Unesco du Maloya, ce chant issu des esclaves importés sur l'île, et du Séga, musique populaire dérivée évoluant sur un rythme ternaire, a officialisé cette valorisation de la créolité comme faisant partie désormais du patrimoine mondial culturel et immatériel de l'humanité.

Cette île est terre de métissage par excellence. Non habitée avant l'arrivée des premiers colons européens, qui débarquèrent alors accompagnés d'une poignée d'esclaves, elle fut ensuite une terre de migration permanente pour en permettre l'exploitation agricole, de blancs européens, d'esclaves malgaches et africains, puis après l'abolition de l'esclavage d'engagés indiens surtout, chinois ou issus d'autres pays du pourtour de l'Océan Indien pour les autres.

Si la hiérarchie de couleur et de statut social fut très marquée au cours et décours des siècles d'esclavage, il y eut ensuite un grand brassage qui s'est opéré entre les yabs, les petits blancs pauvres des hauts, les cafres, les africains de la côté est de l'Afrique, les malbars, les indiens de confession hindouiste, les zarabs, les indiens de confession musulmane, les chinois, regroupant tous les asiatiques ; et se rajoutent aujourd'hui les z'oreilles, intégrant métropolitains, européens et finalement individus blancs du monde entier, et les mahorais et comoriens, venant de la Mayotte voisine, département français, ou des autres îles de l'archipel des Comores, indépendantes mais anciennes colonies françaises.

Ce qui caractérise la Réunion, tel son nom l'indique, c'est le fait que chaque communauté existe et cohabite pacifiquement dans un respect réciproque de ces différentes cultures et traditions, en même temps que de multiples métissages se sont réalisés entre ces habitants d'origines si diverses. Tout ceci fonde véritablement l'identité créole réunionnaise, à la fois multiple et brassée, interculturelle par excellence, si unique au monde ; où la langue créole, dérivé simplifié du français pour pouvoir se comprendre entre tous, est un dialecte extrêmement vivace, parlé couramment par l'ensemble des réunionnais qui mélangent allègrement les deux langues dans toutes leurs conversations.


Errant dans les rues de Saint-Denis ou de Saint-Pierre, j'entends l'appel à la prière du muezzin du haut de son minaret. Je croise quelques rues plus loin une pagode chinoise ou des temples tamouls, aux couleurs flamboyantes et aux multiples statues, représentant les différentes divinités du panthéon hindou. Les noms des cirques et des pitons, paysage montagneux grandiose et atypique également classé au patrimoine mondial de l'Unesco -ce qui procure à l'île une renommée mondiale pour la randonnée ou le trail, avec notamment la mythique course de ladiagonale des fous- font référence pour la plupart à des noms de marrons, ces esclaves ayant fui la brutalité et l'oppression de leurs maîtres, pour se réfugier loin à l'intérieur des terres et recréer de véritables villages et clans au cœur de l'île.

Je croise, sur les terrains de boule du Barachois, des individus très typés aux traits asiatique, indien, africain ou européen, mais aussi tout une gamme de variations issue de brassages entre ces diverses origines. Des filles à la peau claire et aux cheveux frisés, encadrant magnifiquement, telle une crinière, leur visage élégant ; des hommes au teint hâlé, souvent buriné par le soleil et parfois (souvent) aussi par l'alcool ; des individus aux yeux d'une couleur vert d'eau incroyable, leur procurant un regard très remarquable, à la fois étrange et résolument fascinant.

Arrivé depuis quelques mois à peine, je m'efforce de découvrir cette histoire et cette culture singulières qui caractérise ce territoire, et à cette fin participe aux différentes célébrations de l'île : fête Kaf du 20 Desamn, en hommage à l'abolition de l'esclavage le 20 décembre 1848 ; fête du Nouvel An chinois ou de Guan Di ; processions malbars régulières lorsque l'on sort la divinité de son temple pour lui faire faire un petit tour, et fascinantes marches sur le feu au sein des temples tamouls ; cérémonies hindoues de Deepawali, la fête des lumières, au cours de laquelle on allume d'innombrables bougies et on s'asperge de poudres de toutes les couleurs sous un soleil brulant.

A la radio puis dans des concerts, je découvre des grands groupes locaux de séga et de maloya, me familiarise avec le parlé créole présent partout, en apprends quelques mots et structurations de phrases auprès de ma voisine. Je découvre l'immense et délicieuse gamme de caris, le plat typique réunionnais, et les différents rougails ou condiments épicés qui leur sont associés ; savoure un grand choix de rhums arrangés, car on est d'abord ici sur une terre de culture de la canne à sucre ; me délecte de la très grande variété de fruits poussant sous ces latitudes tropicales : délicieux letchis, large choix de mangues, longanis, pitayas, goyaviers, bibasses, tangors, gros avocats, et je passe sur les nombreux fruits moins connus qu'on découvre à l'occasion d'une randonnée ou d'un étal de marché.

J'explore enfin avec une constante fascination les incroyables cirques de Mafate, Salazie et Cilaos, du haut du Maïdo, du col du Taïbit ou du col des Bœufs.Je me baigne dans les multiples bassins, au pied de cascades somptueuses qui parsèment toute l'île, très humide et donc gorgée d'eau, où la température du bain est d'une fraicheur douce et délicieuse. Je grimpe aux sommets des différents pitons, en pleine nuit, pour assister à de féériques levers de soleil. Tels le fameux Piton des Neiges, volcan éteint depuis quelques centaines de milliers d'années, plus haut sommet de l'île culminant à 3070 mètres ; ou le redoutable Piton de la Fournaise, l'un des volcans les plus actifs au monde, qui déverse régulièrement ses coulées de lave sur le flanc sud-est de l'île, atteignant parfois la mer, dans la zone dite du Grand Brûlé.


Ici donc à la Réunion, nous sommes à un carrefour entre les cultures. Un point de jonction entre l'Afrique, Madagascar, les Comores, l'Europe, l'Inde, l'Asie. Sur une des terres émergées les plus récentes à l'échelle géologique, un caillou volcanique où les forces telluriques sont encore très actives et parfois explosives. Au milieu d'un océan chaud et extrêmement chahuté, l'Océan Indien, où les mouvements météorologiques prennent chaque année la forme de violents cyclones. Bref : sur une île que l'on surnomme pour tout cela et à très juste titre, l'île intense.

Pour moi qui aime l'interculturalité, la nature et les montagnes, la bonne gastronomie et la spiritualité, je suis plus que servi ! C'est donc un véritable melting-pot de traditions culturelles et spirituelles, mais aussi de nombreux syncrétismes entre ces traditions, obéissant à une logique de métissage fondateur d'une nouvelle identité, la créolité. Ceci est vrai pour la religion bien-sûr, mais aussi pour les traditions thérapeutiques, dans une ancienne colonie où la médecine occidentale dite moderne ne s'est vraiment développée et rendue accessible à tous que très récemment, avec la départementalisation de l'île en 1946. C'est donc également une terre de brassage de nombreuses pratiques de soins traditionnelles, encore très vivantes et qui cohabitent discrètement avec le système de soins institutionnel.


Les tisaneurs, par exemple, ont hérité d'une connaissance aiguë des plantes que les esclaves puis les engagés ont apporté avec eux. Au delà des plantes endémiques et indigènes déjà présentes et semblables à celles de leur terre d'origine, de nombreuses espèces exotiques ont également été importées sur cette terre de culture par excellence. On les retrouve souvent sur les marchés vendant leurs préparations et prodiguant leurs conseils. Car sur cette île tropicale à la végétation luxuriante et soumise aux maladies spécifiques de ces régions, loin, très loin de la métropole et de ses savoirs médicaux, la pharmacopée locale à base de plantes a toujours été un recours de premier ordre, essentiel et vital ! Chaque famille connaît donc les propriétés d'un certain nombre de plantes, feuilles, fleurs, tiges ou tubercules, qu'elle utilise au quotidien pour se soigner et prévenir certains maladies, telles des vieilles recettes de grand-mère, redoutablement efficaces.


Les guérisseurs et les sorciers issus de chaque communauté, indiens, malgaches, cafres ou comoriens, dispensent leurs soins chargés de rituels spécifiques, d'abord pour les membres de leur groupe qui partagent les mêmes références culturelles. Mais dans une société métissée aux origines multi-ethniques, il n'est pas rare non plus de recourir à un tradi-praticien d'une autre communauté ou d'une origine qu'on partage en partie, selon les maux dont on cherche à se départir, les croyances qu'on attribue à leur origine, la réputation et le pouvoir qu'on attribue à ces guérisseurs et à leur communauté.

Sur une île aujourd'hui résolument tournée vers la modernité, et où l'exercice illégal de la médecine est passible de lourdes amendes voire de prison, ces pratiques, bien que plus discrètes et clandestines, n'ont clairement pas pour autant disparues du paysage. Et pour ma part, bien que formé à l'école de la médecine allopathique, je n'en reste pas moins un interculturaliste dans l'âme, et me montre extrêmement curieux de toutes ces traditions thérapeutiques, qui relèvent d'une conception beaucoup plus spirituelle et holistique du des maux qui nous affectent et des soins à leur apporter pour tenter d'y remédier.


Très intéressé par un dispositif existant au sein du CHU que j'avais déjà approché lors de mes études en Psychologie Interculturelle, je me rapproche de la Consultation Transculturelle que j'intégre en tant que co-thérapeute. Dispositif multi-disciplinaire dépendant du pôle de santé mentale, intégrant psychiatre, psychologue, médecin, cadre, sociologue, anthropologue, philosophe et autres professions soignantes et non soignantes, il propose une consultation à des patients qui présentent des troubles psychologiques et/ou physiques pour lesquels l'approche conventionnelle est jugée inefficace ou insuffisante, et pour lesquels une prise en compte de la dimension culturelle semble requise et même indispensable.

Dispositif composé d'un thérapeute principal et de plusieurs co-thérapeutes, il accueille le patient à partir de ses propres représentations culturelles qui lui donnent sa grille de lecture singulière du monde, afin de l'aider à remettre du sens à ce qui lui arrive, un sens qui lui soit propre et cohérent avec ses croyances. La caractéristique de cette approche est d'éviter de se référer à son propre cadre conceptuel, par nature culturellement orienté, au risque d'apposer et de projeter ses propres interprétations de ce qui l'affecte ; mais au contraire de parler son propre langage, de s'appuyer sur toutes les notions qui font sens pour lui et structurent sa pensée, le rendant expert de ce qui lui arrive dans le cadre de son environnement culturel qui lui est familier.

On y parle ainsi sans tabous de tout ce dont on ne parle pas habituellement à l'hôpital, de dons et de pouvoirs, des invisibles et des ancêtres, de désordres, de sorts et de malédictions, de rituels et de protections, de spiritualités et de religions. Chaque co-thérapeute se présente ainsi, non par sa fonction, mais par ses origines et son cadre culturel, ses invisibles et l'environnement spirituel dans lequel il a grandi, les dons et autres capacités supra-sensibles qu'il y a peut-être dans sa famille. Le but étant que le patient puisse se sentir en confiance et libre de parler, avec ses propres mots et références, de ce qui se passe pour lui dans sa vie.

Il y est question de visions et de présages, de perceptions prémonitoires et de sensations physiques anormales ; d'esprits, d'âmes errantes, de tabous transgressés, ou de rituels non respectés ; de mauvais œil, de sorcellerie, de rivalité ou de jalousie. On vient interroger le patient sur ses origines, souvent multiples et métissées, sur la religion et les pratiques auxquelles on adhère dans sa famille, sur le lien que lui-même entretient ou non avec elles depuis. On essaie ensemble, en groupe, de poser des mots, tisser du lien, remettre du sens, et aider ainsi le patient à requestionner son cadre de référence et y puiser les ressources qui lui correspondent, afin de lui permettre de se réapproprier ce qui lui arrive.

Il ne s'agit là finalement pas de croire ou de partager tout ce que le patient nous raconte ! Nous restons nous-mêmes des individus culturellement imprégnés et orientés qu'il ne s'agit pas non plus de nier ni de renier. Il s'agit plutôt d'utiliser ces représentations et ces interprétations propres au patient pour accompagner un changement, et l'aider à résoudre par la force du groupe des désordres, personnels ou collectifs, qu'ils soient ressentis intérieurement ou attribués à une cause extérieure, pour retrouver une cohérence personnelle et stabilisatrice dans ce monde mouvant et pourvoyeur de conflits psychiques. Le pouvoir du langage et des actes est un opérateur efficient et puissant. Tout est signifiant, symbolique et ainsi transformateur.


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Intellectual property & credits
© Author's name / pen name Charlie
Sources, citations, co-authors BRANDIBAS J.Traité de psychopathologie et thérapeutique réunionnaises. Thèse de Psychologie, Université de la Réunion, 2003. CLANET C., L' Interculturel : introduction aux approches interculturelles en éducation et en sciences humaines, Presses Universitaires du Mirail, 1990 DENOUX P., COSTA-FERNANDEZ E., LESCARRET O., Mobilités, Réseaux et Interculturalités. Nouveaux défis pour la recherche scientifique et la pratique professionnelle, ed. L'Harmattan 2018 MORO M.R, BAUBET T. Psychopathologie transculturelle, ed. Masson, 2009 réédité en 2013 NATHAN T. L'influence qui guérit, ed. Odile Jacob, 2001 MOULIS G. Etudes de la Sorcellerie à la Réunion, éd. Orphie 2020
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CC BY-NC-ND
The Kitty clause
Charlie verified
IA ? c'est quoi IA ?
Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.

Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.

Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.

Après...n'hésitez pas à partager !
Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !

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