18. Portugal, Février 2019
Dans la vie, chacun suit un chemin qui est le sien. En amitié, comme en amour des fois, nos chemins respectifs se croisent et se recroisent. Mais je crois que nous ne nous rencontrons jamais par hasard ! Mon ami Fred, avec qui j’étais parti en Inde, est rentré lui aussi profondément marqué par ce voyage. A son retour, il s'est mis à beaucoup pratiquer le yoga, puis s'est lancé dans une carrière de comédien dans le théâtre et le clown.
On se reconnaît lui et moi dans nos questionnements existentiels, nos doutes, notre mal-être parfois très palpable et nos crises, mais aussi dans notre quête déterminée à explorer différentes voies pour comprendre ce qu'on a besoin d'entendre. C'est lui-même qui me ramène à ce qu'il appelle la Médecine. Etrange retour de situation quand c'est au décours de notre voyage commun que j'ai retrouvé pour ma part la Médecine, allopathique, quand lui prenait la voie du théâtre que j'ambitionnais sinon.
Il fréquente désormais une communauté de gens issus de toute l’Europe, qui se réunissent en différents endroits pour pratiquer la cérémonie du Santo Daime. Alors en pleine séparation avec Néfertiti, je décline une première fois sa proposition de le suivre au Brésil, préférant partir au Népal et le cadre plus familier de la randonnée.
Mais un an plus tard, alors que je suis enfin sorti du tunnel, je sens le besoin de nettoyer de tout ce que je viens de traverser et me rappelle à lui. Il me convie à le rejoindre au Portugal pour passer quatre jours de retraite et découvrir cette pratique.
Le Daime est un mouvement spirituel né au Brésil dans les années 1920-1930. Récoltant le caoutchouc au cœur de l'Amazonie brésilienne, chrétien de religion, initié alors par les tribus indigènes aux vertus puissantes de l’Ayahuasca, Mestre Irineu a fondé une pratique communautaire syncrétique, qui promeut l'usage des pouvoirs de ce breuvage pour répandre le message chrétien d’Amour Universel.
Adam est un disciple de cette lignée. Anglais d'origine, musicien éclectique et talentueux, initié au Brésil mais ayant par ailleurs beaucoup voyagé, il développe dans son répertoire une vision œcuménique des spiritualités, où l’on chante les louanges de la Vie, de la Nature et de l'Amour, en se référant autant aux saints chrétiens qu’aux divinités du candomblé brésilien, à la pensée indigène, à la spiritualité indienne et même japonaise.
Nous nous retrouvons tous le soir, parés de blanc, pour la cérémonie. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Chacun installe son coussin, son plaid et des objets rituels qui vont l'accompagner dans ce travail que nous allons mener en communauté. Nous formons ainsi des demi-cercles bien alignés autour d’un autel de cérémonie central, sur lequel siègent le portrait de Mestre Irineu, des fleurs et des bougies, d’autres objets cultuels. Tout le monde est installé. La cérémonie peut commencer.
Après une présentation du travail que nous allons accomplir et des règles à respecter pour le bon déroulé de la cérémonie, un petit sondage pour connaître les nouveaux venus, nous entamons des chants brésiliens louant le pouvoir de l’Ayahuasca. Elle est appelée ici la Medicina du fait de son travail de nettoyage en profondeur qui s'effectue sur tous les plans de notre existence, de notre corps physique à notre corps psychique, émotionnel et spirituel.
Nous sommes alors invités à nous présenter devant Adam qui nous sert un verre du fameux liquide brun. Toujours aussi amer, j’étouffe un mouvement de nausée avant de retourner m’asseoir. Les chants se poursuivent, et nous entamons alors son hinario, un recueil de chants qu'il a composé, ou plutôt qui lui ont été inspirés par la Source Supérieure durant son parcours spirituel. Chantés parfois en anglais, parfois en portugais, intégrant d'autres fois des mantras indiens ou japonais, ils louent la vie, les astres, le feu sacré, le retour à l'Unité du monde derrière sa grande diversité. Doucement, alors que je suis consciencieusement les paroles sur mon petit livret, je sens la musique gagner en puissance et en intensité, en même temps que je me sens sombrer dans les nimbes mystérieuses de l’Ayahuasca.
Le travail intérieur, purificateur et thérapeutique, commence à œuvrer. Je sens des vagues de chaleur monter, et je ressens le besoin de cracher. A proximité de moi, une bassine et des rouleaux de papier. J'essaie de suivre le rythme incessant des chants qui ne cesse de s'accélérer. La nausée me gagne. J’ai un mouvement de vomissement, assez bref, puis je cherche rapidement à me recentrer sur la force musicale que nous développons collectivement. Ma conscience devient de plus en plus difficile à fixer, je suis emporté vers d'autres sphères à une vitesse vertigineuse. S’ouvre devant moi un univers féérique, où je n’ai désormais qu’à fermer les yeux pour contempler des visions aux jeux de lumière totalement époustouflants.
- Il est important de rester autant que possible dans l’énergie du groupe. Continue de chanter pour ne pas te perdre et rester fixé au présent, m’a préconisé Fred avant le début de la soirée.
Je me rappelle ses conseils, et j’essaie de me concentrer sur le recueil de chants. Mais la puissance de ce qui est mobilisé en moi est trop forte ! Les lignes se brouillent devant mes yeux, les caractères imprimés prennent la forme de hiéroglyphes m’empêchant de pouvoir lire les vers de mon hinario.
Je m’accroche malgré tout à la mélodie, très prenante, et peu à peu, je comprends les paroles, comme si elles m’étaient étrangement familières. Je ne parle pourtant pas un mot de portugais ! Mais elles rapportent un message commun que chaque société a essayé de traduire en mots, qui ont des mêmes racines et sonnent similairement, portant en eux une intention d'universalité. « Com a Força do Amor, Com a Força da Verdade, Andando com Valor, Para realizar a Vossa Vontade ». L’énergie me gagne, mon cœur s’ouvre en grand, la puissance dans ma poitrine devient explosive, je parviens à retrouver ma concentration et je me remets à chanter avec grand enthousiasme.
Mais dans ce chemin vers la révélation du sublime qui se cache en moi, il y a aussi un travail de nettoyage à réaliser, afin de dissiper les forces contradictoires qui me retiennent, obstruent ma vue et me tirent vers le bas. Je sens d'un coup une immense fatigue me gagner. Je n’arrive plus à garder les yeux ouverts et tiens de plus en plus difficilement la position assise. Je n’aspire plus qu’à une chose, m’allonger. Il faut certes, comme me l'a dit Fred, rester le plus possible dans le travail du groupe, ne pas rompre cette énergie collective que nous créons. Mais il devient primordial pour moi de reconnaître mes limites, et d'observer le travail personnel qui se déroule actuellement en moi. Complètement exténué, je me lève et gagne l'un des matelas mis à disposition un peu plus loin à cet effet.
Le Daime est un travail à la fois personnel et collectif. Je suis emporté dans des visions mirifiques desquelles il est difficile de me détacher. Mais qu’il s’agisse de nausées, de fatigue ou d’extase, je comprends que tout ceci n’est qu’une représentation qui se manifeste à mon esprit figurant les différents états que je traverse. Ou plutôt que j'entre en communication avec la Madre Ayahuasca, qui tente de m'expliquer les choses telles qu'elles sont. Toutes ces visions, difficiles comme sublimes, ne sont finalement que des illusions qui me détournent du chemin de la Vérité, la seule qui soit : la vérité de l'instant présent, de ce que je vis et de ce que j’éprouve actuellement.
Les chants sont là pour me le rappeler : pendant que je voyage dans mon esprit, il y a un présent qui est et qui se déroule, quel que soit le degré d'attention que je lui porte. La beauté de l’instant, ce ne sont pas ces magnifiques paysages qui explosent comme des feux d’artifice dans ma tête ; c’est d'abord cette énergie de groupe qui évolue juste à côté de moi, par la force de joie et d’amour que chacun y met. Ressourcé par cet enseignement, je rassemble toutes mes forces, me relève péniblement et regagne ma place au sein de l'assemblée.
La force de ma volonté, correctement guidée, permet de tout surmonter. Ma fatigue, si intensément présente quelques instants auparavant, se dissipe rapidement. Elle même n’était qu’illusion. Les nausées dépendent également de l’attention que je leur accorde. Elles ne sont que des phénomènes passagers qui me signifient l'état de quelque chose qui est en train de s'opérer en moi, une information que mon corps donne à mon esprit. Mais, comme dans le Vipassana dont je me rappelle les leçons, il convient de ne pas m’attacher ni m'attarder trop dessus pour parvenir à les dépasser. Je les laisse venir, je les laisse s'en aller, et je reste concentré.
Mu par l’envie de reprendre pleinement ma place dans le groupe, je focalise mon regard sur le livre de chants, et peu à peu le flou se dissipe, les caractères retrouvent leur distinction, les mots et les paroles reprennent place devant mes yeux, comme si j'ajustais la focale d'une paire de jumelles. Je reprends alors de plus belle la récitation des chants, retrouvant mon entrain à les scander.
Entre chaque morceau un temps de silence est respecté. Il est divin. Chaque bruit, chaque froissement, chaque versement d’eau me renvoie à la clarté de ce qui est. Un tintement de cloches tibétaines résonne. C’est pur, c’est vibratoire, c’est absolument magique. C'est cadeau. Les visions que j’ai sont de plus en plus féériques. Je prends une grande inspiration, expire, me laisse pleinement imprégner de cet état. Des tas de petites bulles explosent dans ma tête, tel le gaz d’une bouteille d’eau pétillante secouée remontant à sa surface. Ploc ! Ploc ! Ploc !...Les pensées défilent dans ma tête à vitesse grand V, les connexions se défont et se refont. Et moi, je suis là, pleinement relié au présent, au milieu de tous ces anges parés de blanc, en train de chanter le miracle qu'est l'Existence. C’est tout simplement merveilleux.
Les effets psychodysleptiques de l'Ayahuasca se dissipent progressivement. Adam s'arrête de jouer, nous parle quelques instants puis nous informe de la distribution d'une deuxième dose. Nous nous étirons, buvons un verre d'eau, allons aux toilettes, et nous retrouvons en file indienne pour la recevoir. Une fois le verre vidé, chacun peut s'étendre et se reposer au sol, le temps au produit ingurgité de pénétrer notre organisme et notre esprit. Cela me fait le plus grand bien. Je sens un grand apaisement me gagner, physiquement comme psychiquement.
Derrière la dissipation du brouillard des illusions, l’éveil et la compréhension me gagnent peu à peu. Je redécouvre mon âme d’enfant, celle sur laquelle repose toute la construction de celui que je suis devenu aujourd'hui. Elle n'a jamais cessé d'exister et de vivre en moi ! Même si je la brime parfois avec mes considérations et mes préoccupations d'adulte. Je viens alors l’envelopper et la chérir, lui redonner toute sa place et sa valeur. Je porte à cet enfant intérieur qui sommeille en moi un regard d’amour et de bienveillance. En fait, derrière nos airs de grands, nous sommes tous des gamins ! Nous sommes tous des êtres sensibles en quête de joie et de plaisir, de découverte et de jeu.
J’observe alors autour de moi, et tente de percevoir chacun à travers son âme d'enfant qui l'anime et se manifeste présentement. Adam ne joue pas que des accords : il s’applique à extirper de jolies notes avec sa guitare, s'amuse à en ajouter de ci de là au gré de son inspiration, et ces petites notes dispersées participent de nous charmer par la grâce de son talent. Adam, c'est juste un troubadour qui joue avec nous et avec notre ravissement !
Les autres personnes sont également radieuses. Les femmes en face de moi, sourire aux lèvres, agitent leur maracas et se donnent à chanter de tout leur cœur, le corps animé d’une folle envie de danser. Certaines sont assez sobres et discrètes. D'autres sont beaucoup plus expressives dans leurs expressions ou leur comportement. Mais tous nous sommes pris, totalement pris dans ce train en marche et lancé à pleine vitesse, qui enchaîne les chants comme défile le paysage.
Je prends conscience combien j’aime jouer. Je me prête à chercher les regards, à échanger des sourires, à communiquer une marque de complicité avec ceux dont je capte l’attention quelques instants. Je suis un peu dissipé, il faut bien l’avouer, et je dois régulièrement retrouver à quelle page nous sommes en jetant un œil sur le livret de mon voisin. Mais j’aime cet esprit espiègle, qui caractérise si bien l’enfant qui vit en moi. Je réalise que derrière mes responsabilités et mes difficultés d'adulte, c’est cette âme simple et pure qu’il m'importe de toujours choyer. Ne jamais l’étouffer surtout, car c’est précisément elle qui me procure ce sentiment d’être pleinement vivant !
Nous reprenons l'hinario là où nous l'avions interrompu. Chacun reprend, dans une énergie puissante et renouvelée, les hymnes en anglais et en portugais ou les mantras qui défilent, au gré des pages et des chansons. Adam nous invite alors à nous lever et à danser ensemble selon un pas bien défini et coordonné. Chacun doit évoluer, quatre pas à gauche, quatre pas à droite, en pivotant sur le quatrième pas, imprimant une sorte de mouvement ondulatoire qui me rappelle le ressac des vagues sur le bord de la plage. Ainsi tous en mouvement, nous reprenons de plus belle les chansons qui ne font que gagner en vitesse, en intensité, en célébration festive de la vie. J'observe cette énergie incroyable monter en puissance et tambouriner dans ma poitrine, le sourire jusqu'aux oreilles, en extase.
La cérémonie se termine au bout de la nuit. Adam conclut la session par quelques sages paroles qu'il nous livre, évoquant l'importance de faire vivre ce chemin de lumière que nous avons collectivement construit. Nous rendons grâce pour ce moment de joie que nous venons de traverser, en récitant en portugais trois Notre Père puis trois Je vous Salue Marie. S'ensuit des applaudissements et des exclamations :
- Viva la cura !
- Viva ! répondons-nous tous en choeur.
- Viva el Santo Daime !
- Viva !
- Viva la Ayahuasca !
- Viva !
Alors seulement, nous pouvons commencer à échanger entre nous. D’abord avec mes voisins, que j'ai observé et avec qui j'ai partagé plusieurs moments de complicité durant la session. Nous nous embrassons chaleureusement en nous serrant affectueusement et intensément dans les bras. Puis je poursuis avec chacun des membres qui m'a porté au cours de la cérémonie, par un regard échangé, une attention, une connexion à un moment donné. En plein câlin, nous nous remercions mutuellement de la magie que nous avons su collectivement créer, échangeons nos impressions et découvertes émanant de cette soirée. C’est un beau et grand moment de partage et de félicité qui vient conclure tout ce travail.
Nous nous retrouvons ensuite autour d'une soupe chaude et de tartines de pain, qu'il fait tant de bien de manger après un tel labeur, étant à jeun depuis midi la veille ! Certains reprennent les instruments et se mettent à jouer leur propres compositions. Certaines filles commencent à chanter, à la voix douce et posée, montant de manière cristalline dans les aiguës, révélant leurs âmes de grandes artistes.
La grâce à l'état pur. Sublime. C'est un chant de sirène envoûtant, captivant, qui nous enveloppe dans toute la magie du moment présent, en état de conscience très élargie. Je suis là, complètement là, intensément là, l'âme grande ouverte et pleinement réceptive à ce qui se manifeste dans l'instant.
*****
non-commercial use only
Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.
Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.
Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.
Après...n'hésitez pas à partager !
Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !
Contribuisci
Puoi sostenere i tuoi scrittori preferiti


Commento (0)