À toi d'autrefois
À toi d'autrefois
Tout n'est pas figé. Sauf pour vous, je suis navrée de vous l'apprendre, et en même temps, le ton que j'emploie est semblable à mon émotion lorsque ma hache viendra heurter vos crânes : las.
J'ai toujours pris l'écriture comme une thérapie, et c'en est une très bonne, à une époque où trouver un vrai thérapeute relève de l'impossible ET de la folie.
Nous sommes entrés dans l'ère redoutée, celle où tout ce qui nous paraissait vital devient subitement obsolète.
Alors je vous écris, afin de guérir mon âme, par avance, de l'horreur à laquelle je vais nous confronter.
Je le sais, c'est une certitude, je vous tuerai. Même si, d'un certain point de vue, vous êtes déjà mort.
Ne me blâmez pas, je vous en prie, de ne pas continuer à espérer, qu'un remède puisse un jour être trouvé.
J'ai deux enfants à protéger. Et l'instinct maternel m'apparaît à présent comme mon seul paradigme. Oh oui, je revêtirai sans attendre mon costume de louve, afin de faire survivre ceux qui me maintiennent en vie.
N'est-ce pas purement égoïste au final ?
Un thérapeute aurait peut-être pu plus m'aider sur cette question que ce que ma plume ne fera.
Tout ce que je sais, par avance, c'est que dès lors que j'en aurai l'intention, ma hâche viendra heurter vos crânes sans même réfléchir. Et ne restera dans ma tête que le visage de mes bébés que je me dois, avant tout, de protéger. À côté de ceux-là, peut-être l'ombre de vos visages viendra flotter, mais uniquement les mauvais jours, pour le reste je me contenterai de me dire qu'il le fallait.
Que je dois rester en vie, pour les protéger, que je serai prête à tuer, brûler, massacrer, transpercer, étriper chacun de vous, ne serait-ce que pour m'assurer de cette idée.
Alors, oui, pardonnez-moi, s'il vous plaît, même dans cette ère complètement déshumanisée, une tracée de sentiment persiste en moi. Je prie pour que vos visages soient déjà trop pourris par la mort, et vous rendent méconnaissables afin que le "travail" me paraisse plus réalisable.
A toi spécifiquement, qui cognes à la porte de la chambre, pendant que j'écris cette lettre et que nos bambins sont tranquillement endormis.
Tu seras le premier, mon amour, tu l'as toujours été.
"Protégeons-les, quoi qu'il arrive." Ce sont tes mots. Ils ne cessent de résonner dans ma tête, et ton visage s'y imprègne, afin que je ne l'oublie jamais.
Tu sais que je vais devoir le faire. Pour eux, pour moi, pour nous et pour l'ancien toi.
Je t'en supplie mon amour, rends-moi la tâche facile, que tes yeux, sans doute jaunis par ce foutu virus ne parviennent pas à m'atteindre comme ils ont pu le faire de ton vivant.
Mon amour, je sais que je vais le faire.
Et pour la première, et seule fois, cela sera à regret.
Mais cela instaurera dans mon âme une rage grandissante. Et après ça, je te le jure, je ne laisserai rien nous atteindre.
Nous vivrons tous les trois, nous vivrons pour toi, nous vivrons après t'avoir tué.
Je leur parlerai de toi, je te le promets, du père formidable que tu as été. De ces étés où tes rires éclataient dans notre chaleureux foyer, et faisaient vibrer jusqu'à l'eau de notre petit lac.
Je leur expliquerai que je te dois tout, toi, mon amour, qui m'a tout donné. Tu es celui qui s'est absenté pour nous ravitailler, comme tu avais l'habitude de le faire. Sans jamais douter. Tu as toujours été en première ligne, pour nous. Et de cette façon tu auras péri, nous laissant seuls.
Mais ne t'en fais pas, je prends ta place.
Je te jure que rien ne nous arrivera.
Je t'aime. Je m'arrête ici, dans quelques secondes, j'ouvrirai la porte où tu toques. Et pour la dernière fois, je te toucherai.
Putain de pandémie.
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