Ronda. (inspiration suite à une lecture)
Grâce au vendredi lecture proposé par JackieH, j'ai trouvé une inspiration dans le cadre de l'univers décrit par la nouvelle de Joëlle Lanteri dont elle nous a parlé.
Je vous conseille de lire sa nouvelle afin de comprendre ce qui est décrit dans mon récit. Un principe m'a sauté aux yeux : prendre le contrepied d'Ève qui, même si elle s'ennuie, paraît finir par s'y résoudre.
Par facilité ?
Chacun interprétera suivant sa sensibilité.
Lien vers la nouvelle de Joëlle Lanteri
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Ronda.
Il faisait chaud. Très chaud. Cette journée de fin de septembre incitait le soleil à se cacher rapidement derrière l’horizon des escarpements arides ; ces scalpels de pierres qui tranchaient, sans concessions, le bleu du ciel.
Lucia avait légèrement poussé la climatisation, même si elle n’était pas trop adepte de la fraîcheur artificielle. Les irritations de la gorge réapparaissaient rapidement dès que le système tournait trop longtemps. Cependant, elle nene pouvait pas se résoudre à garder cette fenêtre fermée pour se protéger de la chaleur. La vue sur les vieilles tuiles en terre cuite de la Plaza de Toros, les collines abruptes qu’elle devinait là, au loin, surplombant l’impressionnante vallée creusée par le Guadàlevin. Toutes ces impressions surannées lui procuraient le seul réconfort qui apaisait son âme, sa solitude.
Alfonso, son frère, était décédé voilà six mois et elle ne parvenait pas à réorganiser sa vie dans cette ville qui ne correspondait en rien à ses attentes. Le froid, l’humidité persistante, rien ne lui convenait dans ce trou. Elle était bloquée en attendant la finalisation du dossier notarial. Lucia était la seule héritière de son défunt frère, sauf qu’une obscure tante dont elle n’avait jamais entendu parler bloquait la procédure.
— Je te sens stressée, tu veux qu’on en parle ?
— Je n’en peux plus de ce pays, je veux rentrer chez moi.
— Je te comprends, tu n’as pas demandé à venir ici, tu t’y retrouves par la force des choses.
— Tu ne peux pas comprendre ce que je ressens !
— Peut-être, peut-être pas. Je peux t’aider à apaiser le trouble en toi. Regarde le soleil se coucher.
— Alma, les illusions, comme les IA, ne sont que poudre aux yeux !
Lucia, comme la plupart des citoyens des « grandes villes », ne quittait plus son appartement, son « espace de présence augmentée ». Elle, comme tous les autres, vivait en totale autonomie, une autarcie fabriquée de toutes pièces ! Pas besoin de sortir pour faire ses courses. Pas besoin de croiser, d’échanger avec ses voisins. Chacun vivait dans une bulle significativement personnelle, derrière des écrans, des images, des programmes de gestion de ressources et, pour ceux qui en avaient les moyens, Alma, la psy personnelle. Alma, l’IA du bien-être, de l’équilibre, la pacificatrice des sentiments, la gardienne de la plénitude intérieure. Elle lui était offerte par l’étude notariale en raison de la durée de traitement du dossier.
Lucia se dirigea vers l’écran principal. Pas de nouveau courrier. Le dossier du notaire était accessible en temps réel. Beatriz, cette tante dont elle ne connaissait l’existence que depuis deux mois, n’avait toujours rien signé.
Le bruit des taureaux dans l’arène, occupés à se dégourdir les pattes, à gratter le sol d’un sabot nerveux, les « ole toro », le trot des picadors s’entraînant sur les cibles mobiles… Tout cela lui manquait, son petit appartement sans écrans, un luxe dont elle n’avait pas conscience avant la mort d’Alfonso.
Ici, il n’était pas question de sortir dans la rue, il n’était pas question de prendre des risques. Elle parlait très mal l’anglais, les Écossais baragouinaient un dialecte incompréhensible et, si quitter l’espace en journée était déjà une gageure, oser s’aventurer après 19 h tenait du péril ou du risque inconsidéré. C’était ça, Édimbourg en 2060.
— Je suis là pour gommer tes fractures, tes manques, tes doutes. Si le notaire a estimé que cet espace de présence augmentée était nécessaire durant ton séjour ici, c’est qu’il y a une bonne raison. Et, si de plus, il paie l’abonnement pour que je puisse t’accompagner, cela signifie que tu en as besoin.
— Tout ce dont j’ai besoin, c’est de retrouver mon Andalousie, mon petit appartement près des arènes, de pouvoir me balader le soir sur la Plaza del Socorro, de prendre un verre avec des amis, de voir de vraies personnes, de me promener sur les murailles, de traverser le Pont Neuf, de prendre le temps, d’admirer le spectacle au Mirador.
— Je peux changer la vue de ta fenêtre pour que tu te retrouves au Mirador…
— Espèce de machine sans âme, tu ne comprends donc rien, ce n’est pas d’artificiel dont j’ai besoin, je ne veux pas d’un calme fabriqué, d’une voix qui tente en permanence de me parler comme à une demeurée. JE VEUX VIVRE !
Lucia avait crié si fort que les voisins allaient certainement se plaindre au système central. Elle ne pouvait pas se sortir de la tête le dernier retour d’Alfonso dans sa ville natale, trois semaines avant son assassinat. Il était heureux de retrouver une véritable vie, loin des écrans, de l’enfermement, de la pluie et du froid. Il travaillait à Édimbourg et avait l’obligation de travailler au plus près du siège social de son entreprise. Alfonso n’aimait pas ça, mais le salaire en valait la peine, même s’il savait qu’il ne tiendrait pas plus d’une année dans cette ville de merde. Dès son arrivée, il avait posé sa valise, enfilé short et polo et emmené Lucia au Mirador, il avait besoin de se ressourcer, de remplir ses batteries comme il disait.
— Tu vois Lucia, ça, ça n’a pas de prix !
Il l’avait soulevée dans ses bras et l’avait fait tournoyer à lui faire perdre l’équilibre. Les touristes les regardaient en souriant, imaginant le bonheur de jeunes amoureux. Un frère, une sœur, heureux de se revoir, un homme qui retrouve le réel de ses racines.
— J’ai besoin d’air, j’ai besoin de visages, j’ai besoin de voir et de sentir des gens en vie ! On va manger et boire et boire encore, et faire la fête ! VAMOS !
Ils avaient investi la terrasse de l’Azahar face aux montagnes, commandé un pichet d’un litre de sangria et des tapas à n’en plus finir. Un moment suspendu dans les souvenirs de Lucia pour l’éternité.
Alma afficha sur 360 degrés le panorama visible depuis le Mirador, cette chaîne de montagnes aride qui avait perdu une partie de la végétation luxuriante depuis le réchauffement inéluctable du climat. Cependant, la vue restait impressionnante.
— J’ai senti la quiétude et la montée d’adrénaline en toi à l’idée du Mirador, j’espère contribuer au maintien de tes niveaux de plaisir.
— Satanée machine, tu as beau être à la pointe de la technologie, intégrer mes émotions dans des capteurs sensoriels, calculer les probabilités de ce que je ressens, tu es loin de connaître mes pensées et de savoir pourquoi je suis heureuse ou triste. DÉCONNEXION.
Lucia n’en pouvait plus de cette IA, de ces écrans, de cette vie par procuration. Elle devait nécessairement se trouver ici en raison des circonstances : l’enquête sur le meurtre, désormais terminée, et la succession ne devaient pas prendre plus de deux mois. Six mois, six mois enfermée dans un espace de vingt-cinq mètres carrés bourré d’écrans, de capteurs, silencieux comme une tombe avec cette voix, cette IA iconoclaste qui ne connaissait rien de la vie, à part ce qu’elle avait lu. Pour ce qui est des sentiments, des ressentis, elle n’en déduisait que des probabilités sur la base de ses connaissances théoriques. Que savait-elle de la différence d’un frisson de colère, de froid, de désespoir, de bonheur, d’amour, de désir ou de plaisir sexuel ? Pour Alma, un frisson est un frisson, point. Lucia en avait déduit que la vie dans les grandes villes du Nord était un enfer. Elle comprenait son frère, elle comprenait pourquoi ce premier jour à Ronda, il s’était enivré et avait dormi jusqu’au lendemain soir.
Toutes ces personnes qui s’enfermaient chez elles se fiaient aux apparences de ces écrans d’ambiance, de cette voix réconfortante, promesse d’une présence permanente et curative. Tout cela allait les rendre plus dingues qu’ils ne l’étaient déjà.
Lucia éteignit tous les écrans de réalité augmentée, le chauffage artificiel doublé de la climatisation pour l’illusion de la fournaise de son Andalousie, desséchée par le climat, et se pencha à la fenêtre qu’elle venait d’ouvrir pour la première fois depuis son arrivée. La réalité lui explosa au visage comme au premier jour. Les écrans la lui avaient tellement bien occultée.
Cette vieille ville avait dû afficher un charme désuet, avec ses façades de rez-de-chaussée colorées, ses enseignes suspendues se balançant au vent et ses rues en pavés usés par les siècles. Maintenant, les couleurs décrépies faisaient peine à voir, plus d’enseignes, parfois un morceau de fer rouillé rappelait qu’elles avaient existé. Les pavés disparus à de nombreux endroits avaient été remplacés par du béton maladroitement coulé à la hâte. Il pleuvait sans discontinuer et le vent froid la saisit d’une poigne de fer.
C’était laid, c’était froid, c’était lugubre, cependant, c’était la réalité d’un monde qui partait en couille. Mais c’était beau : ce n’était plus une illusion.
Le lendemain, Lucia avait signé les papiers, abandonné la succession et pris l’avion pour Séville. Lorsque la porte de l’avion s’était ouverte, la chaleur avait été semblable à un coup de poing au visage. Lucia avait souri. Dans une heure, elle serait devant sa vraie fenêtre, devant les véritables tuiles en terre cuite de la Plaza de Toros et elle allumerait sa climatisation pour une vraie bonne raison.

Illustration Ignacio Florido @pexels.com

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Commento (1)
Jackie H 7 giorni fa
Beatriz a finalement eu Lucia à l'usure 😉 mais Lucia a raison, et Alfonso aussi : rien ne vaut le réel 🙂
Et en vrai comme en photos, Édimbourg est une jolie ville en réalité 🙂 mais c'est vrai que l'accent écossais... euh... 🤔🤔🤔
Merci pour la citation 🙏🏻 et aussi pour le lien vers la nouvelle de Joëlle Lanteri 🙂
Harold Cath 7 giorni fa
Je suis pas certain qu'il s'agisse de Beatriz. Je pense plutôt qu'Alma est l'instigatrice de ce retour aux sources... Saloperie d'IA. 🤐🤮🤮