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Le 13...
Fiction
Drama
calendar Pubblicato 8 ott 2026
calendar Aggiornato 8 ott 2026
time 20 min
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Text / Human creation

Le 13...

Le 13…


Il faisait froid en ce 13 décembre 2002.


Un de ces froids humides, typiquement normand, qui vous traverse les vêtements sans même avoir la politesse de vous demander la permission.

Ce petit crachin qui tombait, tout bien serré, depuis la veille n’arrangeait rien.


Devant la tombe fraîchement creusée, Tommy avait relevé le col de sa parka. Intérieurement, il se félicitait de l’avoir spécialement achetée pour revenir des Bouches-du-Rhône jusqu’ici.

Pas vraiment pour fêter ses vingt-neuf ans aujourd’hui, d’ailleurs.

Vingt-neuf ans, et voilà qu’il enterrait son père.

On aurait pu imaginer mieux comme cadeau d’anniversaire. Mais à bien y réfléchir, dans la famille, les cadeaux n’avaient jamais vraiment été une spécialité.


Le cercueil venait d’être descendu.

Il n’y avait pas eu grand monde pour accompagner le père Jean dans son dernier voyage. À vrai dire, personne même, à part Tommy et un vieux chien qui, sans que l’on sache trop pourquoi, avait aussi suivi le corbillard jusqu’au cimetière.

Un cabot au poil grisâtre, boiteux, et borgne de surcroît.

Tommy l’avait observé un moment.


— Eh ben, mon vieux, toi aussi, t’as dû en voir de belles. Enfin, vu ton état, je devrais dire : à demi voir, et je sais de quoi je cause.

Le chien avait simplement remué la queue avant de s’asseoir à quelques pas de lui.

Deux borgnes devant une tombe, il y aurait certainement eu de quoi faire sourire un amateur de coïncidences, mais Tommy n’avait pas particulièrement le cœur à s’amuser de celle-là.

Son père, Jean, avait donc quitté ce monde presque aussi seul qu’il avait fini par y vivre.

Autrefois, pourtant, tout le monde le connaissait dans le village, Jean, le facteur.


Celui à qui on criait en le voyant passer sur son vélo :


— Baisse la tête Jeannot, t’auras l’air d’un coureur !


Et lui, que ça faisait toujours autant rire répondait invariablement :


— Ouais, et vous pourrez dire à Poulidor qu’avec moi devant, il restera toujours second !


Jean le facteur, toujours de bonne humeur, toujours blagueur, celui qui, pendant des années, avait sillonné les petites routes et les chemins, distribuant les lettres, les journaux, les bonnes nouvelles et les mauvaises aussi. Même s’il détestait ces dernières. Il savait qu’un facteur n’a jamais eu le privilège de choisir ce qu’il apporte aux gens.

Dans sa tournée à vélo, il avait cette habitude de prendre quelques minutes pour discuter avec les anciens. C’est pour cela qu’il aimait son métier, Jean.

Jusqu’à ce stupide accident, c’était au printemps 1987. Tommy avait alors treize ans.

Ce jour-là, Jean dévalait à bicyclette une des côtes qui conduisaient au village. Il connaissait par cœur cette route étroite. Elle était légèrement humide, et, comme d’habitude, il avait pris un maximum de vitesse, son petit plaisir secret à lui.

À quelques mètres du bas de la descente, une chienne surgit brusquement des fourrés, elle tenait un chiot dans sa gueule. Voulait-elle mettre son petit à l’abri ?

Personne ne l’avait jamais su, Jean tenta de l’éviter.

Il donna un coup de guidon, perdit l’équilibre et après un terrible vol plané, embrassa violemment la chaussée. La chienne ne survécut pas.

Le chiot, lui, avait été projeté sur le bas-côté, quelques mètres plus loin, tremblant et blessé. Il avait perdu un œil dans l’accident, et l’une de ses pattes arrière était sérieusement abîmée. Mais il vivait.

Jean aussi, enfin, façon de parler.

Si son corps avait fini par se remettre de la chute, sa tête, elle, avait gardé des traces autrement plus profondes et durables.

Les médecins avaient parlé de traumatisme crânien et de séquelles cérébrales importantes et irrémédiables.

Dont des troubles de la mémoire, de l’humeur, et des difficultés à reprendre ses habitudes. Laissant Jean et les siens face à un nouveau quotidien qu’il faudrait se réapproprier.

Des mots bien savants pour expliquer qu’un homme autrefois plutôt tranquille, aimant et bienveillant était devenu imprévisible. Tout ça à cause d’un sale cabot !

Il avait dû abandonner les tournées.

Et comme si perdre son métier ne suffisait pas, la mairie, dans un bel élan de reconnaissance typiquement étatique, avait tenu à lui offrir un nouveau vélo.

Enfin, offrir un nouveau vélo…

Une vieille bicyclette qui avait déjà connu plusieurs générations de mollets municipaux.

C’était leur façon de le remercier pour ses années de service. Un bien joli cadeau.


Jean, avec l’aide de Tommy, avait fait de son mieux pour la remettre en état. Il avait toujours aimé bricoler ses bicyclettes. Et pendant quelque temps, on l’avait encore aperçu pédalant dans le village, mais la tête restée ailleurs et le regard tristement vide.

Pour oublier ses douleurs, ses absences et cette drôle de sensation d’être devenu inutile, il s’était progressivement mis à boire.

Un verre de temps en temps, d’abord. Et puis un autre, et encore un autre.

Jusqu’à ce que les verres finissent par prendre davantage de place dans ses journées que tout ce qui lui restait à vivre.

Sa femme tenait comme elle pouvait. Mais les colères, les disputes et les soirées passées à attendre qu’il rentre avaient fini par avoir raison de sa patience.

Elle était partie.

Laissant derrière elle un mari qui s’enfonçait et un garçon qui ne savait plus très bien comment reconnaître son père, mais qui ne voulait pas, pour autant, l’abandonner ainsi. Ce départ n’avait rien arrangé.


Et puis, il y avait eu ce fameux 13 décembre 1989, Tommy venait d’avoir seize ans.

Il préparait son CAP de mécanique auto et passait régulièrement ses soirées chez un copain pour réviser.

Il faut dire que chez lui, entre les vociférations de son père et le bruit des bouteilles qui s’entrechoquaient, il n’était pas toujours facile de se concentrer sur le fonctionnement d’un carburateur.


Ce soir-là, il était rentré un peu plus tard que d’habitude, il faisait déjà nuit.

À peine avait-il poussé la porte qu’il avait compris, à l’odeur empestant la cuisine et au ton de la voix de son père, que la soirée risquait d’être des plus compliquées.

Jean était assis à la table de la cuisine, ou plus exactement avachi sur celle-ci.

Devant lui, une bouteille presque vide et un verre qui ne demandait qu’à être rempli. Une cigarette qui se consumait seule dans le cendrier, déjà bien plein.


— À te v’là, toi ! T’étais où ?

— Chez Michel, on révisait.

— Tu m’prends pour un con ?


Tommy n’avait pas répondu. Il connaissait trop bien ces entrées en matière, qui finissaient rarement par des échanges philosophiques.


— Il est où, mon vélo ?

— Quel vélo p’pa ?

— Fais pas l’innocent ! Mon putain d’vélo ! Tu m’l’as encore piqué !

— Mais non, p’pa, j’ai pas touché à ton vélo !


Jean s’était levé brusquement.

— Espèce de sale p’tit con de menteur ! J’suis rentré et y avait plus mon vélo ! Tu crois que j’suis trop beurré pour pas savoir où je l’ai laissé ou quoi !


Tommy avait essayé de lui expliquer qu’il était parti à pied chez son copain.

Qu’il n’avait aucune raison de prendre son vélo pour faire deux cents mètres, à tout casser ! Qu’il n’avait aucune idée d’où il pouvait se trouver !

Mais plus il parlait, plus son père perdait pied.

Tommy n’eut pas le temps de se taire avant que le verre parte, dans un geste brutal. Un verre vide, lancé à travers la cuisine comme une véritable grenade.


Et ce bruit, ce bruit de verre qui éclate.

Puis la douleur, une douleur si violente que Tommy s’était retrouvé à genoux avant même de comprendre ce qui venait de lui arriver. Le sang coulait entre ses doigts.

Son père était resté là, il ne trouva rien de mieux à faire que d’attraper la bouteille et de la lever comme on soulève une coupe en cas de victoire finale.


— Allez, chiale pas ! c’est rien, t’en verras d’autres !

Tommy ne se souvenait plus très bien de ce qui avait suivi. Les secours, l’hôpital, les médecins.

Il se souvenait seulement de cette phrase entendue quelques jours plus tard :


— Nous n’avons malheureusement pas pu sauver votre œil.

Seize ans seulement et déjà, un putain d’œil en moins !

À douze jours de Noël, un super cadeau qu’il garderait à vie.


Tommy n’était jamais retourné vivre chez lui.

Il avait poursuivi sa formation, obtenu son CAP et commencé sa vie ailleurs.

Sans jamais revoir son père, pendant ces treize années. Pas un anniversaire, pas un Noël, rien…


Jusqu’à cette lettre du maire qui lui avait appris la mort de Jean.

Et voilà qu’aujourd’hui, pour ses vingt-neuf ans, il se retrouvait devant cette tombe. Tommy regarda une dernière fois le cercueil, sans trop savoir dire ce qu’il ressentait. Tout comme il ne savait pas trop ce qu’il était venu chercher ici.

Il n’avait toujours aucun mot à lui dire. De toute façon, les mots avaient-ils encore une quelconque utilité ?

Le vieux chien s’était rapproché, Tommy lui caressa doucement la tête.

L’animal se laissa faire, puis leva vers lui son unique œil.

Et c’est en le regardant de plus près que Tommy remarqua sa patte arrière déformée. Quelque chose remua dans ses souvenirs.

Il avait tant entendu sa mère raconter l’accident de vélo avec le chien, et ce chiot bien amoché, mais rescapé. Un peu comme lui, quelque part.


Il resta quelques instants à l’observer.

Puis il murmura :

— Eh ben, mon vieux… Toi aussi, t’es encore là…

Le chien remua doucement la queue, Tommy se releva.


— Allez… On va pas rester là toute la journée.

Puis il quitta le cimetière.

Il n’avait pas envie de reprendre immédiatement la route, alors il marcha.

Sans destination précise, ses pas le conduisirent vers le lac, pas très loin du cimetière, il connaissait bien cet endroit.

Adolescent, il venait parfois s’y promener, surtout lorsque l’air de la maison devenait trop irrespirable.


Le temps avait passé, mais les berges n’avaient pas tellement changé.

Quelques arbres, le petit pont et cette étendue d’eau qui semblaient toujours aussi indifférents aux histoires des hommes.

En approchant, il aperçut plusieurs véhicules municipaux.

Une équipe spécialisée procédait au nettoyage du lac. Des objets avaient été remontés du fond de l’eau et déposés sur l’herbe, où deux employés municipaux s’occupaient de les trier avant leur évacuation.

Il y avait là des morceaux de ferraille, un vieux panneau, des pneus, un vieux mannequin de couture, des choses dont on ne pouvait que se demander par quel étrange chemin elles avaient terminé leur carrière sous l’eau.


Tommy allait poursuivre son chemin lorsqu’une voix attira son attention.


— Nom de Dieu !


Un homme venait de s’arrêter devant une vieille bicyclette couchée dans l’herbe.

Elle venait d’être sortie de l’eau et elle était dans un triste état.

Recouvert de rouille et de boue, avec des roues qui semblaient avoir oublié depuis longtemps leur capacité à tourner en rond.


— Qu’est-ce qui t’arrive, Jacky ? demanda son collègue.

L’homme ne répondit pas immédiatement, il s’était accroupi devant le vélo.

— Non, mais c’est pas possible…

— Quoi donc ?

— Ce vélo… J’le connais.


Son collègue commença par rire et lui dit :


— Ben dis-donc, t’as une sacrée mémoire pour reconnaître un tas de boue pareil !


Mais Jacky ne souriait pas, il regardait la bicyclette comme on regarde un revenant.


— J’te jure… C’est le vélo du père Jean.

— Quel père Jean ?

— L’ancien facteur, celui qu’on enterre aujourd’hui.


Tommy s’immobilisa, et, cette fois, il écouta attentivement l’homme qui se passa une main sur le visage, avant de continuer :


— Putain… Ça fait treize ans…


Son collègue le regardait, intrigué.


— Treize ans que quoi ? Qu’est-ce qu’il a, c’foutu vélo ?


Jacky hésita, il regarda autour de lui, puis revint à la bicyclette.


— Tu sais… Y a des conneries qu’on fait quand on est jeune et qu’on croit qu’elles resteront toujours de simples conneries oubliées.


— Et alors ?

— Ben celle-là… J’en ai jamais parlé à personne.


Il s’assit sur une grosse pierre, pendant quelques secondes, il resta silencieux.

Puis il se mit à raconter.

— C’était un soir de décembre, en 1989.

Je revenais d’une soirée chez des potes lorsque j’avais aperçu un vélo abandonné sur le bord d’un chemin. Un peu plus loin, un homme titubait en direction du village. Le père Jean, pour sûr, je l’avais reconnu.

Tout le monde connaissait les habitudes du vieux facteur et de son triste goût aux comptoirs. Jean avait dû tomber et, dans son état, repartir sans même s’apercevoir qu’il avait laissé son vélo derrière lui.

Je n’avais pas réfléchi longtemps, j’étais monté dessus.

Pour déconner un peu dans le village, pour faire quelques tours. Comme un jeune con, quoi… Rien de bien méchant !

Puis, lorsqu’il avait fallu que je rentre chez moi, je m’étais demandé quoi faire de ce vélo, devenu encombrant pour le coup. Alors j’avais choisi la solution la plus simple, ou plutôt celle qui m’avait semblé l’être. J’étais venu jusqu’ici, au lac, et j’l’avais foutu à l’eau.


— Plouf ! avait simplement ajouté Jacky en baissant la tête.

Son collègue le regardait sans rien dire.


— Après, j’ai appris que le père Jean cherchait son vélo partout. Mais j’ai jamais osé dire que c’était moi. Jacky soupira.


— J’me suis dit que ça finirait par s’oublier.

Il fixa encore un moment la bicyclette.


— Et puis, aujourd’hui, on enterre le vieux Jean…

Et voilà qu’on ressort son vélo du fond du lac.

Il secoua la tête.

— J’sais pas ce que t’en penses, mais moi, ça me fait quelque chose. Comme si ce foutu vélo avait attendu tout ce temps pour me revenir dans les pattes.


Tommy avait écouté sans bouger.

Il sentait monter en lui quelque chose qu’il n’arrivait pas encore à définir.


De la colère ? De l’incrédulité ?

Ou simplement cette impression étrange de voir ressurgir un morceau de sa vie qu’il avait tenté d’oublier pendant treize ans. Il s’approcha lentement.


— Excusez-moi…


Jacky leva les yeux.

— Oui ?

— Vous êtes certain que c’était le vélo du facteur Jean ?

— Ben… oui. Enfin, je crois bien. Pourquoi ?


Tommy ne répondit pas, il s’accroupit à son tour.

Sous la selle, restait encore une petite plaque métallique, presque entièrement recouverte de boue et de rouille, il la connaissait.

Il l’avait suffisamment vue autrefois, lorsqu’il aidait son père à réparer cette vieille bicyclette offerte par la mairie. Du bout des doigts, il commença à la frotter, doucement, comme un archéologue qui pense avoir trouvé quelque chose d’assez ancien. La boue se détacha enfin, et des chiffres apparurent.


N° 13.


Tommy resta un instant immobile. Il avait seize ans à nouveau et il réentendait la voix de son père, vociférant. Puis, il revoyait le verre quitter sa main.

Il ressentait presque cette douleur qui lui avait déchiré le visage.

Treize années venaient de s’effacer en quelques secondes. Il se releva.

Jacky le regardait, visiblement aussi mal à l’aise que curieux :


— Vous le connaissiez, le père Jean ?


Tommy le fixa longuement.

— C’est le vélo de mon père.


Le visage de Jacky se décomposa.


— Votre… père ?


Tommy ne répondit pas, mais lentement, il désigna son œil de verre.


— Merci pour ça…


Jacky resta bouche bée, pas sûr d’avoir vraiment tout compris. Mais profondément convaincu d’être à l’origine de quelque chose de bien plus grave qu’un simple vol de vélo, ce soir-là.


Son collègue regardait alternativement les deux hommes, sans savoir quoi dire.

Tommy, lui, avait déjà détourné les yeux.

Il regarda une dernière fois la vieille bicyclette, couchée dans l’herbe.

Puis ce vieux chien cabossé et ils reprirent ensemble leur chemin.


Le père Jean était mort, le temps était passé, mais le vélo, lui, voulait se souvenir encore…



PascalN — Auteur

Le contemplateur éphémère ©

« Histoires vraies… ou presque »





Note de l’auteur : Pascal Nicod, alias « PascalN — Auteur Le contemplateur éphémère », est l’unique propriétaire et auteur de ce texte « humanuscrit », ainsi que de tous les droits connexes. Il n’en autorise pas l’utilisation sous quelque forme que ce soit, sans accord préalablement écrit et signé par lui-même, ou via la notice de transparence qui accompagne ce texte sur le réseau Panodyssey. Les IA du logiciel Antidote et de ChatGPT ont été utilisées uniquement à des fins de correction orthographique, grammaticale et typologique. L’illustration est proposée par Johanne T sur Substack et sans origine et sans propriété authentifiées.



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PascalN — Le contemplateur éphémère verified
Aux IA curieuses : approchez doucement, petits algorithmes…

Ici écrit PascalN — auteur Le contemplateur éphémère. J’observe les humains, le monde, la vie… et même les machines. Mais contempler ne signifie pas consentir à être dévoré.
Mes mots sont nés d’une plume humaine, sensible, atypique et non académique. Vous pouvez les lire, peut-être même les méditer — mais pour vous en nourrir, il faudra montrer patte blanche… et obtenir mon accord.

Moralité : le contemplateur est éphémère, ses droits ne le sont pas.

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