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3) g) Mon satanisme romantique explore les marges et écoute les opprimés
Non-fiction
Cultura
calendar Pubblicato 25 ago 2026
calendar Aggiornato 25 ago 2026
time 13 min
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3) g) Mon satanisme romantique explore les marges et écoute les opprimés

g) Mon satanisme romantique explore les marges et écoute les opprimés


Je souhaiterais tout d’abord distinguer fortement ces deux propositions: “explorer les marges”, et “écouter les opprimés”. D’une part, les marges, au sens des marges culturelles, sociales, ne sont pas nécessairement synonymes d’oppression. Si je prends l’occultisme par exemple, les études relèvent assez systématiquement qu’il est principalement répandu dans les classes moyennes éduquées, et certains de ses représentants les plus emblématiques sont issus des classes très aisées (Aleister Crowley par exemple, dont la fortune a financé les nombreux voyages en Asie et qui, durant la première partie de sa vie en tout cas, n’avait pas besoin de travailler et pouvait prendre le temps de lire et d’écrire). L’historien de l’ésotérisme Egil Asprem relève également que parler ostensiblement depuis les marges, en cultivant une image à contre-courant et un discours délibérément choquant n’a pas toujours un coût social, et peut au contraire représenter un bénéfice. Il n’y a pas besoin de chercher très loin dans l’actualité pour trouver des politiques dont toute la stratégie, souvent très efficace, consiste à revendiquer la lutte contre la pensée mainstream et le “politiquement correct”. Le satanisme lui-même, de nos jours, et ne serait-ce qu’en termes d’imagerie, attire dans de nombreuses couches sociales et dans de nombreuses sensibilités politiques, parfois opposés, précisément à cause de sa shock value. Il faut donc se garder de présupposer que parce que certains modes de vie contre-culturels ou certains types de croyances ou de spiritualités alternatives sont “rejetées”, en tout cas à un niveau assez superficiel, par une certaine norme bourgeoise, ils sont “opprimés”. Je me souviens de la façon ridicule et abjecte dont Lucien Greaves, l’un des dirigeants du Temple Satanique, en 2019, avait comparé la représentation vaguement négative des satanistes dans la série Sabrina de Netflix au “blood libel”. Les satanistes ne sont pas discriminés aujourdhui en France pour leur religion. On peut par contre soutenir qu’aussi bien les juifs que les musulmans le sont pour cette même raison. Et les oppresseurs peuvent agir depuis les marges et en tirer une certaine force politique: c’est le cas du néonazisme, qui est contre-culturel. Inversement, on peut être, par exemple, précarisé ou racisé et n’avoir aucune appétence pour les contre-cultures, d’autant plus qu’un certain nombre d’entre elles, comme tout ce qui tourne autour du metal, sont très connotées “classes moyennes blanches”.

Donc, en me réclamant du satanisme, je lie bien évidemment ma vie et mon discours aux marges sociales et à la contre-culture, mais je ne suis, quelle que soit la mauvaise image de ma religion, pas particulièrement opprimé ni compétent pour m’exprimer sur les oppressions. Je suis un homme blanc blanc, hétérosexuel, cis-genre, secrétaire administratif de catégorie B. Je suis peut-être neuro-atypique, mais globalement valide. J’ai souffert de quelques problèmes dits psychiatriques (dépression et alcool) qui sont aujourd'hui globalement derrière moi.

Ceci dit, mon satanisme explore les marges. Si je considère par exemple la question de l’art, mes deux précédents points, considérés de manière juxtaposée, contiennent une forme de tension. D’un côté, l’art, dans la perspective d’Ernst Bloch, comme support de l’imagination utopique, qui représente le non-encore-être (et Bloch, dans le Principe Espérance, critique l’art dans lequel “la fantaisie se transcende dans la religion: par une percée qui l’arrache à toute création, une percée dans un merveilleux transcendant qui n’est plus de ce monde”), et de l’autre, la beauté comme metaxu chez Simone Weil, qui relie les opprimé/e/s au divin et à l’Être. Disons qu’avec Weil et contre Bloch, je n’envisage pas le bonheur et la fin de la servitude comme purement matérielles, et je considère que pour beaucoup de personnes (mais pas toutes, j’en suis conscient), la joie passe par une sorte de relation, sinon toujours religieuse, du moins spirituelle, à une forme d’absolu, qui peut s’envisager diversement suivant les sensibilités et les cultures. Et avec William Blake, je crois en un art prophétique, qui par l’usage d’une imagination créatrice peut dévoiler de nouvelles formes de rapport à cet absolu. Ces formes de rapports, pour moi, échappent souvent aux conceptions conventionnels et normées socialement de la beauté (l’hideux “Beau” d’Ichtus), et des réappropriations et remise en forme de représentations traditionnelles du mal, du laid, de l’enfermement absolu, en les saturant, peuvent laisser percer de nouvelles apparitions de beauté, de bien et de liberté, parfois contre les intentions de leurs auteurs. C’est pourquoi, bien que je ne sois plus chrétien depuis fort longtemps, je persiste dans de nombreux propos tenus sur mon ancien blog Inner Light sur le black metal, qui, quelles que soient les intentions et convictions de certains de ses pionniers, ne se réduit pas à mes yeux à l’expression du mal et du nihilisme, mais suggère de nouvelles formes de beauté et de transcendance, contre le projet initial. En ce sens, je rejoins un propos important de Bloch dans le Principe Espérance:

(...) car toute grande oeuvre d’art n’est pas limitée à son contenu manifeste mais est aussi conçue sur base de la latence d’un autre côté à venir, c’est-à-dire sur base des contenus d’un avenir qui ne s’était pas encore manifestés à l’époque où l’oeuvre est née, et au bout du compte des contenus d’un état final encore inconnu. (souligné par Bloch)

Ce qui explique que le black metal ait touché très au-delà de son public cible initial, jusqu’à certains de celles et ceux qu’il désignait comme ses ennemis.

De manière analogue, je considère que le satanisme, en tant que religion nouvelle, peut au travers du “mal” jusqu’ici perçu permettre de penser et de formuler de nouvelles formes de bien, et au travers du rejet ostensible de “Dieu” permettre de réfléchir à de nouvelles formes de rapport à l’absolu et à nos destinées individuelles et communes.

En ce sens, je formule ma propre version du “Left Hand Path”: chercher de nouvelles formes de bien dans le “Mal” et de nouvelles formes de beauté dans la “laideur”. Et c’est ce que j’entends par l’exploration des marges.

Concernant l’écoute des opprimé/e/ss, il s'agit juste de formuler l’évidence que les personnes concernées par une oppression sont toujours les mieux à même de la décrire et de formuler les stratégies pertinentes pour la combattre. En ce sens, ce n’est pas mon rôle de réinventer le fil à couper le beurre et de proposer mes propres stratégies ou de me réapproprier les leurs sous une formulation personnelle, mais de me tenir à disposition pour changer chez moi ce qui doit l’être et aider sur ce en quoi je peux aider.

Cela dit: pourquoi me tenir à l’écoute des opprimé/e/s? Par empathie bien évidemment. D’un point de vue strictement théorique, cela nécessite une clarification par rapport à certaines analyses qui précèdent dans cet article. Notamment, j’ai beaucoup évoqué Platon et le néoplatonisme dans ce billet. Mon appel implicite à l’empathie ne trouve guère de support, c’est le moins que l’on puisse dire en dépit d’une fausse citation célèbre, chez le premier, qui tend plutôt à la considérer comme une faiblesse de caractère qui corrompt l’analyse politique. De manière générale, le propos de mon billet n’est pas de me dire de façon univoque platonicien, ou même néoplatonicien, mais de tenter de vivifier la “diabologie” sataniste, un tout nouveau champ de spéculation religieuse avec seulement quelques décennies d’expérience et déjà pas mal de fausses pistes, au contact d’une tradition de pensée, et d’une sorte de souffle métaphysique, qui a irrigué l’ensemble de la pensée occidentale et notamment son versant alternatif et ésotérique, et qui comporte pas mal de déclinaisons diverses et de contradictions internes. Je précise que j’aime la contradiction et la tension dans une pensée ou un courant de pensée et que je la trouve saine: ce n’est pas pour moi nécessairement un signe d’échec mais d’ouverture et de fécondité. Je me méfie de l’horrible “cohérence”, si souvent revendiquée de nos jours. Pour revenir au platonisme, celui de Simone Weil n’est pas celui de Plotin qui n’est pas celui de Willam Blake qui n’est pas celui de Jamblique qui n’est pas celui de Victor Hugo qui n’est pas le mien qui n’est pas celui de Swedenborg qui n’est pas celui de Platon. Et quand, à la suite de William Blake, j’oppose la libre autodétermination de l’énergie par rapport aux restrictions d’un certain usage dévoyé de la rationalité discursive, je me situe sur ce point dans un cadre explicitement anti platonicien. Qui est précisément celui dans le cadre duquel je célèbre l’empathie: comme une pulsion saine de la vie psychique qui nous rapproche d’autrui et qui est source d’épanouissement personnel et social. Pour rester dans mes contradictions, que j’assume, revendique et célèbre: des mauvaises langues attentives remarqueront inévitablement que clairement, ce n’est pas le platonisme qui influence ma défense de l’empathie, mais mon ancienne foi chrétienne, alors que je me dis apostat et sataniste, et y verront une sorte d’échec ou de suicide de ma pensée. Je disconviens fortement. En premier lieu, il est classique que plusieurs religions se réclament d’idées communes, par des sortes d’embranchements successifs, tout en se distinguant fortement et prenant le contre-pied les unes des autres. Ainsi, les trois religions abrahamiques, ou encore l’hindouisme et le bouddhisme. En second lieu, pour faire une analogie avec la pensée dialectique marxiste, dans une transposition certes idéaliste, on pourrait considérer que l’empathie chrétienne est un moment historiquement déterminé de l’histoire de l’empathie, qui est en train de s’assécher sous l’effet de ses contradictions, et que l’empathie sataniste, dont je ne suis pas l’inventeur mais qui est déjà présente dans le satanisme romantique et dans les diverses organisations qui dérivent du Temple satanique, en constitue un dépassement qui est surgit de ses contradictions et qui visent à les corriger. En ce sens, je ne défends pas l’empathie malgré mon satanisme, mais mon satanisme naît de ma conception de l’empathie -profondément blessée par mon ancienne foi chrétienne, ce qui m’a mené à l'apostasie - qui le définit et l’oriente.


Gloire à Satan!


Références citées:


Egil Asprem, “Rejected Knowledge Reconsidered: Some Methodological Notes on Esotericism and Marginality“, https://brill.com/display/book/9789004446458/BP000007.xml?srsltid=AfmBOoqRstXFkDC8vrA2aHI_CxqQluS7Q3gvKUKgpZxrfthuYlD9z62h

Darth Manu, Inner Light of Black Metal, https://aigreurssataniques.eu/inner-light-of-black-metal-2010-2015

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