1) Introduction et définition du satanisme romantique.
Introduction
Quand j’ai apostasié en 2016 mon ancienne foi catholique, deux de ses composantes ne m’ont particulièrement pas manqué: la Tradition, et la fascination pour la doctrine qui est issue de l’interprétation de celle-ci et de la “Parole de Dieu” (les évangiles) par le magistère de l’Église catholique: les discussions infinies autour de leurs nuances et de leurs sinuosités. Le satanisme est une religion qui n’a que quelque décennies d’existence, quasiment encore à l’état d’enfance, avec des contenus relativement simples. Et j’ai découvert à l’époque que j’aimais la simplicité.
Cela dit, si elle ne se confronte pas aux difficultés d’application qu’elle rencontre, et qu’elle n’apprend pas du choc de la confrontation au réel, des dissidences et des contradictions frontales, la simplicité a vite fait de se transformer en simplisme, voire, pire, en dogmatisme. Et il faut bien dire que ce mal mine la plupart des dénominations satanistes (oui, le satanisme a des dénominations: j’y reviens plus bas).
Remarque: à l’échelle individuelle, on trouve des satanistes, souvent isolés, qui réfléchissent beaucoup, mais clairement pas les (relativement) grandes organisations.
Lassé (encore) par la sclérose intellectuelle et les guerres intestines de mon actuelle religion, je me suis remis moi-même à réfléchir et j’ai tenté de formaliser et de développer ce que j’entends personnellement par “satanisme”: les raisons pour lesquelles j’ai choisi de cesser de cheminer à la suite du Christ pour m’identifier à son “Adversaire” et certains de ses disciples, forts divers et hétérogènes au demeurant.
L’une des sources de mon intérêt initial pour le satanisme, quand j’étais encore étudiant il y a une trentaine d’année, outre le metal et les jeux de rôles, réside dans ma découverte du satanisme romantique, et notamment du Mariage du Ciel et de l’Enfer de William Blake et de La Fin de Satan de Victor Hugo. Je vais donc commencer ce long texte par un double retour aux sources, autobiographique, et aussi aux origines de ce qui n’était pas encore le satanisme religieux, en m’intéressant à la réhabilitation littéraire du diable par divers poètes et poétesses de la fin du XVIIIème siècle et du siècle suivant. Puis j’exposerai mes griefs contre les deux principales organisations satanistes athées. Et enfin j’exposerai en sept points ce que je considère aujourd'hui comme le contenu intellectuel et spirituel de “mon” satanisme.
I) Définition du satanisme romantique
Le satanisme romantique désigne initialement un courant littéraire, qui est né en dans les années 1780-90 en Angleterre, du cercle d’intellectuels et d’artistes radicaux rassemblés autour de l’éditeur Joseph Johnson (1738-1809) et qui consiste principalement dans une tentative de réhabilitation de la figure de Satan. Selon l’historien du satanisme Ruben Van Luijk, cette réhabilitation est double, et dirigée à la fois contre le rôle que la mythologie chrétienne donne à ce personnage, et contre l’enterrement de première classe et la relégation au rang des superstitions qui lui ont été conférés par le rationalisme des Lumières. La référence centrale de cette réhabilitation est une relecture du Paradis perdu (1667) de John Milton (1608-1674), qui, contre les intentions explicites de ce dernier, y exalte la rébellion de l’ange déchu Lucifer, réapproprié, à l’époque des révolutions démocratiques, comme un symbole politique.
Le spécialiste de la littérature romantique Peter A. Schock considère que ce projet de réhabilitation a été rendu possible par la forte baisse de la croyance en l’existence littérale du diable. Cependant, et comme le note Van Luijk, l’utilisation métaphorique de Lucifer par ce courant n’est pas (toujours du moins) qu’une simple prolongation du scepticisme des Lumières. Du point de vue des Romantiques, l’artiste, singulièrement le poète, a un rôle comparable à celui d’un prêtre ou d’un prophète. L’imagination, qui est son instrument, ne se réduit pas à leurs yeux à une simple faculté d’invention, détachée de la pesanteur du réel, mais est remplie de connotations d’inspiration néo platoniciennes et hermétiques: elle est ce qui donne accès aux Idées platoniciennes, c’est-à-dire à la réalité ultime. La reformulation des mythes par l’écriture poétique n’est pas juste une œuvre de fiction, mais la tentative d’exprimer, par un langage qui contourne les limites du discours rationnel, des vérités d’ordre surnaturel. Comme Van Luijk le remarque, William Blake, dans Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, fait dire au prophète Ezéchiel, lors d’un dialogue avec Isaïe: “we of Israel taught that the Poetic Genius (as you know call it) was the first principle and all the other derivative”.
Quelques auteurs importants liés à ce courant ou inspirés par lui:
William Godwin (1756-1836), considéré comme un précurseur de la pensée anarchiste, et son épouse l’autrice féministe Mary Wollstonecraft (1759-1797), participaient aux dîners organisés par Johnson en sa demeure. Le premier acquit la célébrité en 1793 avec la parution de son essai Enquiry Concerning Political Justice and its Influence on Modern Morals and Manners. Ce livre comporte entre autres choses une relecture du poème de Milton, dans laquelle, selon Schock, Godwin opère un filtrage idéologique de tous les aspects négatifs de Satan dans le Paradis Perdu (son autoritarisme, son orgueil etc.) pour projeter sur lui ses propres valeurs et aspirations: son désir de justice, son rejet des autorités arbitraires etc. Une année auparavant, dans le second chapitre de son propre livre The Vindication of the Rights of Woman, Wollstonecraft réhabilite contre Milton l’Eve du Paradis Perdu comme une rebelle féministe. Dans une note du même chapitre, elle écrit, à propos d’Adam et Eve, dont elle compare le bonheur initial à celui d’enfants ou d’animaux qui s’amusent: “Similar feelings has Milton's pleasing picture of paradisiacal happiness ever raised in my mind; yet, instead of envying the lovely pair, I have, with conscious dignity, or Satanic Pride, turned to hell for sublimer objects”.
William Blake (1757-1827) est le représentant le plus célèbre du satanisme romantique, et celui qui m’a directement le plus influencé. Son œuvre centrale de ce point de vue est le Mariage du Ciel et de l’Enfer (1790-93), qui se présente comme un évangile de l’enfer écrit, dans certains passages directement, du point de vue des démons. Là encore, l’auteur se réclame d’une lecture inversée de Milton: “the reason Milton wrote in fetters when he wrote of Angels & God, and at liberty when of Devils & Hell, is because he was a true Poet and of the Devils party without knowing it”. Ce poème prend également fréquemment partie contre Swedenborg. En effet, en 1790, alors que Blake travaillait pour Johnson comme graveur, dans le cadre d’un projet d’édition illustrée du Paradis perdu, le cercle de celui-ci entra en conflit avec une église swedenborgienne locale, pour des raisons politiques. En effet, la Swedenborgian New Jerusalem Church, dont Blake était initialement proche, condamnait les révolutions politiques et affichait son conservatisme. Le poème était en partie un projet parodique d’inversion des valeurs du swedenborgisme et du livre Le Paradis et l’Enfer de son fondateur, du point de vue sceptique et révolutionnaire du cercle Johnson. Mais il était aussi beaucoup plus que cela, et constituait l’un des premières pierres d’un mythe que Blake construisit tout au long de sa vie. Il se considérait chrétien, et dans ses poèmes ultérieurs, Satan prit un rôle plus traditionnel de méchant de l’histoire, mais sa célébration de “l’énergie” et sa condamnation de “l’abstinence”, et sa profonde aversion des églises institutionnelles perdurèrent tout le long de son œuvre. Aux antipodes du rationalisme affiché de certaines organisations satanistes contemporaines, le “dieu de la raison”, Urizen, ainsi qu’il le nomme dans sa mythologie, est le faux Dieu et le véritable Satan, au sens péjoratif cette fois du terme. Contre à la fois la religion institutionnelle (en particulier le Dieu de l’Ancien Testament, non sans antisémitisme malheureusement) et le rationalisme (Blake prend peu à peu ses distances avec le matérialisme et le scepticisme du cercle Johnson), “the Devouring”, il valorise “the Prolific”, l’imagination créatrice, en particulier des poètes.
Percy Bysshe Shelley (1792-1822), de quelques décennies plus jeune que les noms précédents, coécrit avec Thomas Jefferson Hogg en 1811 un pamphlet intitulé “La nécessité de l’athéisme” qui fait scandale et provoque de fil en aiguille son renvoi de l’université puis une brouille avec sa famille. Il épouse la même année à 19 ans Harriet Westbrook, puis fait la rencontre de William Godwin en 1814. Shelley admirait le livre Enquiry Concerning Political Justice, avec lequel Godwin avait alors pris ses distances, dont Van Luijk note qu’il reprend “presque verbatim” la défense du Satan de Milton dans son propre essai A Defense of Poetry. Précédemment, son poème Queen Mab (1812-1813) est marqué par l’anti-christianisme. Laon and Cythna (1817), renommé en 1818 The Revolt of Islam, développe une mythologie dualiste, qui décrit l’affrontement entre deux esprits: celui du Mal, initialement victorieux, décrit comme “une comète rouge sang” ou un aigle, et celui du Bien, désigné comme “l’étoile du matin” et décrit sous la forme d’un serpent. Shelley renverse ici la symbolique chrétienne de la lutte entre Dieu et Satan. La suite du poème décrit une tentative de révolution contre un tyran, localisée au Proche Orient mais manifestement inspirée par la Révolution française, par un frère et une sœur, Laon et Cythna. Le poème le plus célébré de Shelley, Prometheus Unbound (1820) rapproche la figure mythologique de Prométhée du Satan Miltonien. Selon l’analyse que donne Peter A. Schock de sa préface, Shelley souhaitait tout à la fois, par l’écriture de cette figure mythologique hybride, prendre ses distances avec la version originale d'Eschyle et la réconciliation finale entre le libérateur de l’humanité et son oppresseur qu’elle suggère, et purger le Champion de la résistance contre la tyrannie des défauts de caractère manifestes du Satan du Paradis Perdu: “les souillures de l’envie, de l’ambition, de la vengeance, et le désir d’agrandissement personnel”. Quoique contrairement à Blake, Shelley était athée, Van Luijk nuance leur opposition apparente: “in a note to Queen Mab, Shelley had stated that his antitheism “must be understood solely to affect a creative Divinity”, and he professed his continuing belief in a “pervading Spirit co-eternal with the Universe””. Comme Blake, il affirmait aussi la supériorité de la poésie sur les ““grosser sciences” of the “calculating faculty”” et croyait que par l’usage des mythes et de l’inspiration, elle pouvait changer la société.
Lord Byron (1788-1824), qui fait connaissance des Shelley en 1816, quoique aristocrate et critique de la démocratie et du radicalisme révolutionnaire, s’engage politiquement à plusieurs reprises contre ce qu’il perçoit comme l’oppression politique de son temps, en Angleterre aux côtés des Luddites, en Italie avec les Carbonari, et en Grèce. Sa grande contribution au satanisme romantique est la pièce Caïn (1821), dans laquelle le personnage éponyme s’associe à Lucifer pour mener la révolte contre Dieu, responsable de l’universalité de la mort. Sa publication s’inscrit dans le contexte d’une réaction conservatrice en Angleterre contre le blasphème, dont la dénonciation par l’écrivain, lui-même romantique, et ami de Coleridge, Robert Southey (1774-1843), dans son livre A Vision of Judgement (1821), de la “Satanic School of Poetry” c’est-à-dire notamment Shelley et Byron, auquel le second répond l’année suivante par un poème satirique portant le même titre. Pour revenir à Caïn, Van Luijk souligne qu’il s’agit de l’une des œuvres les plus ambiguës du satanisme romantique. Son Lucifer n’emprunte pas seulement ses principaux traits à Milton, mais également au Méphistophélès décrit dans le Faust de Goethe. Il représente le rationalisme philosophique et scientifique des Lumières, mais sous une forme plus pessimiste et destructrice qui mène Caïn au désespoir et au meurtre de son frère. Van Luijk souligne que cette pièce semble renverser la “doctrine blakéenne de l’imagination rédemptrice”. C’est cette dernière qui conduit elle-même au désespoir. William Blake, dans son propre poème The Ghost of Abel (1822), réagit: “To LORD BYRON in the wilderness [...] Can a Poet doubt the Visions of Jehovah? Nature has no Outline , but Imagination has. Nature has no Tune, but imagination has. Nature has no Supernature, & dissolves: Imagination is Eternity”. Il est cependant notable que dans ce poème, Jéhovah et Satan reprennent leurs rôles traditionnels respectifs de Bon et de Méchant. Peter A. Schock, à la toute fin de son livre, y voit une mise à mort du mythe moderne du satanisme romantique par l’un de ses propres créateurs.
Mary Shelley (1797-1851) est la fille de William Godwin et Mary Wollstonecraft, qui décéda des suites de l’accouchement. Elle fut séduite à l’âge de seize ans par Shelley, encore marié à Harriet Westbrook, ce qui provoqua la rupture des relations entre celui-ci et son père, et l’épousa en 1816, après le suicide d’Harriet. Son très célèbre roman Frankenstein ou le Prométhé Moderne (1818), bien que le diable ne soit pas l’un de ses protagonistes, présente plusieurs traits qui le rapprochent du satanisme romantique. Le “Satanic Scholar” (cf. bibliographie en fin d’article) souligne que la créature, rejetée comme Satan par son propre créateur, tire certains de ses mots de la propre bouche de celui-ci: “I had cast off all feeling, subdued all anguish to riot in the excess of my despair. Evil thenceforth became my good”. La créature explique d’ailleurs à Frankenstein qu’elle a lu le Paradis Perdu et s’est sentie proche de Satan. Quoique cruelle, abandonnée, difforme et dévorée par la solitude, et à ce titre une version très ambivalente du satanisme romantique, bien loin de la figure idéalisée d’un Lucifer premier résistant contre la tyrannie divine et sauveur de l’humanité, elle est aussi, suivant la lecture du Satanic Scholar, une victime des négligences de son créateur, qui sont largement à l’origine du mal qu’elle finit par embrasser par ses actes. En ce sens, une lecture satanique de Frankenstein, qui sympathise partiellement avec la créature / Satan et qui critique radicalement Frankenstein / Dieu reste possible, quoique ténue (à mon humble avis, on peut surtout lire ce roman comme une satire assez dure, quoique interne, du satanisme romantique à un stade relativement tardif de son existence).
George Sand (1804-1876): Malgré sa “mort” provisoire en Angleterre, le satanisme romantique essaima plus tard sur le continent. Van Luijk donne entre autres l’exemple du roman Consuelo (1842) de George Sand. La cantatrice et bohémienne Consuelo, à un moment du roman , rencontre en Bohème via le dénommé Albert des survivants de l’hérésie hussite, dont elle rapproche la démarche de la Révolution française. Satan apparait à Consuelo dans une vision, et se décrit en ces termes:
Tout à coup il sembla à Consuelo que le violon d’Albert parlait, et qu’il disait par la bouche de Satan : « Non, le Christ mon frère ne vous a pas aimés plus que je ne vous aime. Il est temps que vous me connaissiez, et qu’au lieu de m’appeler l’ennemi du genre humain, vous retrouviez en moi l’ami qui vous a soutenus dans la lutte. Je ne suis pas le démon, je suis l’archange de la révolte légitime et le patron des grandes luttes. Comme le Christ, je suis le Dieu du pauvre, du faible et de l’opprimé. Quand il vous promettait le règne de Dieu sur la terre, quand il vous annonçait son retour parmi vous, il voulait dire qu’après avoir subi la persécution, vous seriez récompensés, en conquérant avec lui et avec moi la liberté et le bonheur. C’est ensemble que nous devions revenir, et c’est ensemble que nous revenons, tellement unis l’un à l’autre que nous ne faisons plus qu’un.
Van Luijk rappelle que George Sand était une disciple du socialiste Pierre Leroux, et interprète ce roman comme une tentative de renverser les thèses conspirationnistes des milieux contre-révolutionnaires, selon lesquelles la Révolution française serait le fruit des efforts de sociétés secrètes antichrétiennes remontant à l’hérésie manichéenne. Le complot existe, mais il est dédié à la recherche de la justice. Comme la citation ci-dessus le montre, Sand, comme Blake, quoique critique des formes conservatrices de christianisme, sympathisait avec le personnage évangélique de Jésus Christ. Plusieurs autres auteurs français s’inspirent aussi du satanisme romantique vers la même époque, comme Alfred de Vigny (1797-1863) dans Eloa (1823), ou Jules Michelet (1798-1874) dans La Sorcière (1862). Même des penseurs politiques comme Proudhon ou Bakounine font brièvement référence à des fins rhétoriques à ce renversement du mythe chrétien.
Victor Hugo (1802-1885) est le principal exemple français de continuation du satanisme romantique. La Fin de Satan (1854-1862), un poème inachevé, lie, comme ses prédécesseurs anglais, la saga mythologique de Satan au récent passé révolutionnaire, et en particulier à la prise de la Bastille. Satan y est décrit comme un personnage ambivalent et brisé, ni vraiment positif ni totalement mauvais, à qui “il n’aura manqué que d’être heureux pour être bon”. Mais d’une de ses plumes naît l’ange de la Liberté. Et dans l’un des fragments finaux, il est finalement pardonné par Dieu: “L’archange ressuscite et le démon finit, Et j’efface la nuit infâme, et rien n’en reste ; Satan est mort, renais, ô Lucifer céleste !” Comme Van Luijk le souligne, la démarche de Hugo présente des similitudes avec celle de Blake. Notamment, les deux assimilent l’écriture poétique à la prophétie et lui donnent une dimension quasi religieuse. Hugo prit ses distances avec le christianisme. Il respectait, comme Blake et Sand, la personne du Christ, mais il refusait tout particulièrement l’idée de la damnation éternelle et était partisan de l’apocatastase, le pardon universel, comme l’illustre d’ailleurs le dernier fragment de La Fin de Satan. Comme Blake encore, il méprisait les institutions religieuses. “Toute église a le meurtre infiltré dans ses dalles ;Les chaires font en bas d’inutiles scandales”. Hugo était cependant attiré par les religiosités alternatives, et la mort de sa fille Léopoldine le mena au spiritisme et à différentes formes d’ésotérisme. Selon Van Luijk, “there can be no doubt, then, that Hugo’s project was religious in nature; in fact, it seemed to have been intended more or less as the proclamation of a new religion”.
Peter Schock souligne cependant que le Satan romantique est une “figure instable”, dont l’héroïsme, le courage et la magnificence sont exaltés, mais dont les traits mauvais sont également mis en évidence: l’égoïsme, l’orgueil, les penchants dictatoriaux. Cette ambivalence est souvent conservée dans les nombreuses reformulations du satanisme romantique dans la culture populaire de nos jours, par exemple dans le comic book Lucifer de Mike Carey, dont le Satanic Scholar revendique ouvertement l’influence dans son entreprise de relecture du satanisme romantique.
Le satanisme romantique littéraire, chez plusieurs de ses représentants les plus notables, avait donc une dimension religieuse notable, bien plus forte et explicite à mon avis que dans les formes actuelles majoritaires du satanisme soit disant religieux. Cela ne suffit pas pour autant, selon Van Luijk, à faire d’eux des satanistes au sens religieux du terme. Il manque, tant dans leur vie personnelle que dans leurs œuvres, une “utilisation suffisamment consistante et conséquente du symbole de Satan”. Ils n’écrivaient pas vraiment “pour ça”. Le satanisme romantique n’est au mieux qu’un embryon du futur satanisme religieux, avec cependant des “moments” où une préfiguration de celui-ci est directement perceptible.
Cela suffit-il à condamner, comme certains n’hésitent pas à le faire, toute tentative de réappropriation sataniste de leur héritage? Certes, l’objectif de tous ces auteurs et toutes ces autrices n’était pas de fonder une religion sataniste, et la plupart étaient chrétiens ou athées. Ils appartenaient fondamentalement à une époque de transition: l’emprise religieuse et idéologique du christianisme s’était suffisamment affaiblie pour que l’on puisse oser, non seulement le remettre explicitement en cause, mais réhabiliter son Ennemi et même si identifier, mais elle restait suffisamment forte et omniprésente pour qu’il soit difficile d’imaginer des alternatives religieuses, même si des tentatives commençaient à naître, comme le spiritisme. La situation commence vraiment à changer vers la fin du XIXème siècle, qui correspond d’ailleurs aux premières tentatives attestées de satanisme religieux (en particulier Stanislaw Przybyswewski (1868-1928)). Il y a, je dois dire, quelque chose de tout à fait absurde, voire malhonnête, dans le reproche parfois adressé à ceux des satanistes qui aujourd’hui tentent de se réapproprier le satanisme romantique de faire un contresens sur les intentions de ses auteurs. En effet, ce courant tout entier est né d’une lecture du Paradis Perdu qui contredisait sciemment et superbement les intentions explicites et le projet réel de Milton. Prendre ce qui convient à notre époque et ignorer ce qui ne paraît plus adapté dans le satanisme romantique, en exploitant et tentant de dépasser certaines de ses contradictions internes, ce n’est pas faire fausse route, mais s’inscrire dans la continuation de l’entreprise initiale. C’est reproduire sur ses auteurs ce qu’ils ont fait avec Milton pour commencer.
Pour revenir au contexte de l’époque, Van Luijk note qu’en théorie, il était parfaitement possible de soutenir les révolutions occidentales et de maintenir une allégeance aux institutions chrétiennes. Concrètement, l’immense majorité des dénominations chrétiennes établies condamnaient les révolutions et ce qu’elles représentaient, ce qui obligeait la plupart des occidentaux à prendre position “entre les anciennes fois et les valeurs nouvelles”. En ce sens, Van Luijk souligne qu’il n’est guère une coïncidence que des poètes romantiques importants se soient soudain mis à chanter les louanges de Satan. La situation du christianisme aujourd’hui est peut-être encore pire, avec de grandes dénominations qui ont complètement verrouillé leur doctrine et leur fonctionnement pour empêcher la reconnaissance interne des droits des minorités sexuelles et de genre et soutiennent parfois ouvertement les pires dictatures. Il n'est donc pas étonnant que les années 2010 aient vu une relative renaissance de l’intérêt pour le satanisme religieux, en particulier au sein de ces minorités. Il aurait fallu transformer le tir, et malheureusement, l’absolue nullité des principales propositions satanistes religieuses l’a empêché.
Références citées:
Ruben Van Luijk, Children of Lucifer: The Origins of Modern Religious Satanism, OUP, 2016
Peter A. Schock, Romantic Satanism: Myth and the Historical Moment in Blake, Shelley, and Byron, Palgrave Macmillan, 2003
Steven Blakemore, “Rebellious Reading: The Doubleness of Wollstonecraft's Subversion of Paradise Lost”, https://www.enotes.com/topics/vindication-rights-woman/criticism/criticism/steven-blakemore-essay-date-winter-1992
John Stoszkowski, “William Blake and the Sacred Power of Imagination. A Creative Revolution of the Soul”, https://www.syntropology.com/p/william-blake-and-the-sacred-power
The Satanic Scholar, “The Miltonic in Mary Shelley’s Frankenstein, on the Novel’s Bicentenary”, https://thesatanicscholar.com/2018/01/01/the-miltonic-in-mary-shelleys-frankenstein-on-the-novels-bicentenary/
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