2) a) Le Temple Satanique: l’athéisme sceptique et rationaliste est-il une religion?
II) Satanisme romantique et satanisme contemporain: grandeur du premier, bassesse du second
Mon expérience est que le sentiment souvent dominant, lorsqu’on souhaite s’initier aux arcanes du satanisme, est la déception. Qu'on y vienne par le black metal, les univers fantastiques véhiculés par divers supports de la culture populaire, l’occultisme, la littérature romantique ou tout simplement par une très mauvaise expérience antérieure avec le christianisme, beaucoup aspirent (c’était en tout cas ma situation il y a une trentaine d’années) à basculer dans un tout nouveau monde avec des expériences inédites. On anticipe des secrets merveilleux et effrayants, un ré-enchantement complet de notre perspective et en même temps une perception plus grande, vertigineuse et accablante, de notre finitude et de notre fragilité. On pense rentrer dans les coulisses interdites de notre réalité ordinaire, plonger dans un nouveau terrier d’Alice, en bien plus effrayant. En réalité, tout est plat, banal, édulcoré, rationalisé, aseptisé, et souvent tiré vers les visions du monde les plus réactionnaires et étroites d’esprit et de cœur possibles.
a) Le Temple Satanique: l’athéisme sceptique et rationaliste est-il une religion?
Lorsqu’il est apparu vers 2013, le Temple Satanique avait soulevé d’immenses espoirs. Celui d’un satanisme de gauche, celui aussi d’un satanisme actif et efficace qui transforme la société, ou encore celui d’une astuce juridique qui neutralise les efforts des militants évangéliques et catholiques traditionalistes. Mais aussi celui d’un retour du satanisme romantique. Différents projets hétérodoxes de formulation d’un nouveau satanisme plus satisfaisant intellectuellement et moralement que les tentatives dominantes avaient émergées de l’obscurité, ainsi celui du Satanic Scholar, ou encore de The Devil’s Fane (fort différent du mien, et opposé sur certains points), pour y retourner quelques années après, lorsqu’il s’est avéré que le feu d’artifice pressenti dans le Temple Satanique n’était en fait qu’un feu de paille.
Cela a bien sûr tenu principalement à la découverte que le Temple Satanique était le contraire de ce qu’il prétendait être, et que ses dirigeants mentent. Je ne vais pas détailler ici le fond du problème, tellement connu aujourd’hui dans le milieu satanique que les personnes qui continuent à soutenir le Temple Satanique, soit débutent sur le sujet, soit sont, pour diverses raisons, d’une extrême mauvaise foi. Je renvoie en bibliographie à l’indispensable vidéo The Lies of the Satanic Temple de Dead Domain, qui n’est même pas exhaustive.
Je souhaite ici souligner une contradiction fondamentale entre le projet du Temple satanique, qui déteint sur beaucoup de ses dissidences, et ce qu’était le satanisme romantique dont il s’est souvent réclamé.
Philosophiquement, la principale influence du Temple Satanique est clairement le rationalisme sceptique du Nouvel Athéisme. Ce qui le rapproche de certains aspects hérités des Lumières du satanisme romantique (le scepticisme antichrétien, l’usage tactique du blasphème…) mais qui le coupe de sa dimension romantique, c’est-à-dire visionnaire et prophétique. Paradoxalement, c’est la dimension religieuse des textes de Blake ou Hugo qui est précisément ce qui échappe complètement au Temple Satanique, qui prétend pourtant représenter une religion toute entière et même redéfinir ce que sont le sentiment et l’appartenance religieuses en général, comme Joseph Laycock a, à mon avis en vain, tenté de le montrer dans la monographie qu’il a consacré à cette organisation. Les “seven tenets” de cette organisation se réclament très banalement, à quelques nuances près, de la rationalité scientifique et des principes humanistes les plus ordinaires qui soient. Elle prend les opinions philosophiques et politiques les plus répandues qui soient dans les milieux athées et sceptiques militants, y ajoute une iconographie et des noms inspirés du satanisme et de la goétie, nomme “rituels” des happenings tout à fait classiques, quoique blasphématoires, et proclame qu’un “sentiment d’identité, de culture, de communauté, et de valeurs partagées” et des convictions profondes suffisent à faire une religion. Et elle baptise le tout “satanisme”. Une fois passés le bénéfice du doute et le temps de la réflexion, tout cela finit par tourner un peu en rond et tomber à plat, et si le très grand turn over de cette organisation s’explique à titre principal par le comportement personnel absolument odieux de ses dirigeants et leurs non dits d’extrême-droite, la vacuité et la superficialité de son contenu ne lui assureraient sûrement pas une grande pérennité, si les graves abus de la droite chrétienne ne rendait pas si sympathique au yeux d’une partie de la gauche américaine le satanisme. La démarche des poètes romantiques qui se sont réapproprié la figure de Satan était, on l’a vu, toute autre. Leur entreprise avait des aspects politiques évidents, mais également, pour plusieurs d’entre eux, une dimension métaphysique qui aspirait à des vérités d’ordre extra-scientifique et qui s’opposait parfois frontalement au rationalisme sceptique, en particulier chez Blake, comme le montre ce passage du Mariage du Ciel et de l’Enfer:
Those who restrain Desire, do so because theirs is weak enough to be restrained; and the restrainer or Reason Usurps its place & governs the unwilling.
And being restrained, it by degrees becomes passive, till it is only the shadow of Desire.
The history of this is written in Paradise Lost. & the Governor or Reason is call'd Messiah.
And the original Archangel, or possessor of the command of the Heavenly Host, is calld the Devil or Satan, and his children are called Sin & Death.
But in the Book of Job, Milton's Messiah is called Satan.
For this history has been adopted by both parties
It indeed appear'd to Reason as if Desire was cast out; but the Devils account is, that the
Messiah fell. & formed a heaven of what he stole from the Abyss
This is shown in the Gospel, where he prays to the Father to send the Comforter or Desire that Reason may have Ideas to build on, the Jehovah of the Bible being no other than he who dwells in flaming fire
Know that after Christs death, he became Jehovah.
But in Milton; the Father is Destiny, the Son, a Ratio of the five senses. & the Holy-ghost, Vacuum!
Note. The reason Milton wrote in fetters when he wrote of Angels & God, and at liberty when of Devils & Hell, is because he was a true Poet and of the Devil's party without knowing it
Chacun pense bien évidemment ce qu’il veut, et il est bien sûr parfaitement possible et acceptable d’être athée, rationaliste, sceptiques, et militant de gauche pour les droits humains, et d’estimer qu’utiliser une imagerie sataniste, voire se revendiquer du satanisme, pour marquer des points dans une arène politique contre le conservatisme chrétien est une excellente idée. Et si ce n’est malheureusement pas ce que le Temple Satanique fait réellement, je connais nombre de ses dissidents qui cherchent à perpétuer cette stratégie et pour qui j’ai le plus grand respect personnel, voire de l’admiration dans certains cas.
J’ai lu suffisamment de travaux universitaires sur le sujet pour savoir que “religion” est un terme problématique, que les trois religions abrahamiques sont loin d’en être les seuls modèles possibles, et qu’il ne suffit pas de dire qu’un système de croyances et de pratiques ne correspond pas à la structuration, disons, du christianisme, par exemple qu’il ne voue pas de culte à une ou des divinités identifiables ou n’énonce pas de dogmes ni ne cherche à construire une orthodoxie, pour lui dénier l'appellation de “religion”. Il me semble cependant que dans l’idée de religion, si l’on doit conserver ce terme et c’est bien ce que font les différents satanismes contemporains, il n’y a pas seulement un certain rapport à la vie sociale et politique, même si celui-ci a pu être prédominant à certains moments de l’histoire, par exemple, des religions grecques antiques. Il me semble qu’elle implique aussi un certain discours, parfois implicite, sur la nature et la structure de la réalité, et notre place au sein de celle-ci, notre destinée ou notre absence de destinée, si l’on veut. Et certes, le scepticisme athée est l’un de ces discours. Mais il me semble qu’il ne correspond pas bien aux connotations que suggère le mot “satanisme” pris dans un tel contexte. En effet, ce dernier suggère un état de révolte, de refus d’un état de fait, un désir de toujours plus, de quelque chose que les modalités de la vie quotidienne, voire de la condition naturelle, ne peuvent parvenir à combler. “More! More! is the cry of a mistaken soul, less than All cannot satisfy Man”, proclame William Blake dans “There is No Natural Religion” (1788), un poème de jeunesse dirigé contre Locke. Dans le satanisme, il y a certes le rejet de l’autorité divine, voire de la notion d’institution religieuse, mais il y a toujours, me semble-t-il, une aspiration à l'au-delà: Satan ne cherche pas seulement à renverser Dieu. Il souhaite aussi prendre sa place, et gérer la Création à sa manière: reconquérir l’absolu. Alors que dans le rationalisme athée, il y a plus une idée de statu quo, d’accepter la réalité telle qu’elle est sans attendre d'au-delà ou de transcendance. Il me semble que l’idée de satanisme n’apporte rien à celui-ci, même politiquement, car, il faut bien dire, les happening blasphématoires à la manière du Temple Satanique sont une astuce éventée depuis fort longtemps, et leurs résultats concrets ne sont pas du tout probants.
En sens inverse, faire du satanisme la forme “religieuse” du scepticisme athée l’édulcore d’une des parties les plus intéressantes de son potentiel: non seulement la remise en cause politique du pouvoir institutionnel que conservent les grandes religions monothéistes, mais la remise en cause même de notre place dans le monde tel que dictée par le compromis actuel entre les autorités scientifiques et religieuses. Il ne s’agit pas de rejeter la science en elle-même, ni de cautionner n’importe quelle forme de discours irrationnel sans aucun esprit critique, mais d’interroger la manière dont des aprioris d’inspiration chrétienne continuent à imprégner les “évidences” d’esprits même athées ou irreligieux. Je détaillerai ma position sur le sujet dans la partie suivante. Quoiqu’il en soit, cela explique à mes yeux pourquoi le satanisme à la manière du Temple Satanique, malgré un relatif effet de mode à partir de la fin des années 2010, ne prend pas réellement, ni dans la population au sens large, ni même dans le milieu satanique: sa définition du satanisme (en gros, si vous êtes athées, que vous trouvez que la science c’est bien et que le conservatisme chrétien c’est mal, vous êtes sataniste) apparaît forcée, beaucoup trop étendue et superficielle. Le satanisme apparaît comme un signifiant plaqué sur quelque chose qui n’a pas grand rapport avec lui, pour choquer et faire parler, mais sans véritable valeur ajoutée.
Références citées:
Dead Domain, The Lies of the Satanic Temple, https://www.youtube.com/watch?v=3lV8GLQtOTs
Joseph P. Laycock, Speak of the Devil: How the Satanic Temple Is Changing the Way We Talk About Religion, OUP, 2020
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