L'expat

Il ne savait plus comment il était arrivé là. D’ailleurs, il ne savait même pas où était ce « là ». Tout était différent, cela ne faisait aucun doute. Les gens ne parlaient pas la même langue. Les sons sortant de leur bouche donnaient l’impression qu’ils se disputaient tout le temps. Les maisons étaient en briques et certaines comptaient même beaucoup d’étages. Elles étaient tellement hautes que la nuit, elles devaient caresser les étoiles. Chez lui, les habitations s’entassaient le long d’étroites ruelles, fragiles comme des châteaux de cartes. A l’intérieur il yn’y avait qu’une seule pièce où cohabitait toute la famille. Ici, chaque étape de la journée avait sa propre pièce. Le luxe absolu !

Les odeurs de ce nouveau lieu n’avaient rien à voir avec ce qu’il connaissait. Chez lui, les effluves d’épices se mélangeaient aux parfums entêtants des fleurs déposées devant les temples. Il devait par contre avouer que les relents d’urine et d’immondices lui manquaient nettement moins. 

Mais il y avait une chose dont il était terriblement nostalgique : le sourire des gens ! Ici, tout le monde faisait la tête du matin au soir, le pire restant dans les transports en commun. Pas un signe de joie sur les visages, tout le monde regardait ses pieds ou son portable. Si une personne avait l’idée saugrenue de vouloir engager la conversation avec son voisin, celui-ci s’éloignait le plus loin possible, prêt à appeler la police. Chez lui, les gens n’avaient rien alors ils donnaient tout : leur joie, leur compassion, leur aide. Manger à sa faim ne rendait-il pas heureux ? Ne pas avoir froid, dormir dans sa propre chambre ne donnaient-ils pas envie de partager avec ceux qui n’avaient rien ? Non, cela vraiment, il ne pourrait pas s’y habituer. 

La dame chez qui il habitait à présent ne voyait pas grand monde. Même si elle avait beaucoup de choses, elle semblait triste. Il faut dire qu’elle était très fatiguée et devait se reposer beaucoup entre ses visites à l’hôpital. Il l’accompagnait avec les autres. Lorsqu’elle les posait à côté de sa chaise, il voyait l’infirmière la piquer pour lui injecter un liquide. Chez elle, il l’avait vue plusieurs fois vomir. Peut-être était-ce pour cette raison qu’elle ne souriait presque jamais ? Les seules fois où elle esquissait un sourire étaient quand elle les mettait, lui et les autres, sur son crâne dégarni. Elle se trouvait sans doute plus jolie, plus femme. 

Il aurait voulu lui parler. Il lui aurait décrit le jour où il s’était retrouvé avec les autres sur le sol d’un salon de coiffure. Il aurait voulu lui décrire son ancienne propriétaire. Il lui aurait dit combien elle avait reçu quand elle les avait vendus lui et les autres et comment elle allait dépenser son argent pour nourrir ses enfants. Il lui aurait raconté son voyage en avion. 

Mais surtout, il aurait voulu lui dire qu’une femme restait belle même sans cheveux, que la féminité était un acquis que personne ne devait remettre en question ni par un regard gêné, ni par un sourire condescendant. Il lui aurait dit qu’il était heureux de l’avoir rencontrée. Il lui aurait dit…