7-L'attente Häagen-Dazs

Je pourrais attendre une semaine un message ou un sms, au risque même qu'il n'arrive pas. Je pourrais, moi femme forte et moderne, me rendre délibérément dépendante des actions d'un tiers que rien ne motive à entrer en contact avec moi.  Je pourrai me suspendre à ce temps d'attente éternel qui n'a de réel que l'intensité que j'y mets.

Je pourrais m'enchainer, me lier à l'espoir, à l'improbable, au hasard, me suspendre au temps de l'autre dans un complet abandon de mes propres désirs et de ma propre motivation, et attendre, attendre encore.

Elle est grande, cette attente, elle se déplace lentement, et quand elle tend les bras, c'est pour te saisir tout entier. Elle t’enveloppe de sa cape noire, te drape de son châle de tristesse, t'enroule dans sa toge de pleurs. Le désespoir t'étreint alors pour ne plus te quitter. Tu soupires, tu te languis. Car peu importe tes efforts, la mélancolie ne te quittera plus, même si tu regardes Friends en boucle,  si tu te maquilles chaque matin comme avant, que tu arrêtes d'écouter France Info pour Rire & Chansons, ou que tu te mets au soleil 15 min par jour, la chanson des Démons de Minuit dans les oreilles. Mais l'attente, elle rigole bien de tous tes efforts, ça la fait marrer de te voir te débattre, et avec sa copine la dépression elles se poilent.

Non, pour attendre quelque chose qui ne vient pas, le mieux est d’opter pour une position léthargique, ou pourquoi pas recroquevillée sous un plaid, avec option chaussettes en laine vissées aux chevilles. Et surtout s’accrocher fermement à un pot de Häagen-Dazs, seule nourriture terrestre à bien vouloir descendre dans mes boyaux -avec la pâte à tartiner et les M&M's, cela va de soi.

Plus tard, je me suis posté devant ma machine à laver. Elle indiquait temps restant 4 min. Je me suis dit super, je vais attendre 4 minutes pour moi, 4 minutes qui ne seront pas consacrées à attendre un message de lui mais 4 minutes que je me dédie pleinement, en pleine conscience, à moi seule.

Et bien mon temps est passé lentement, très lentement. Il semblait creux, non vibrant, morne. L'absence de suspense - le décompte inlassable de la machine et la fin irrémédiable du programme linge fragile ne me tenant pas vraiment en haleine - faisaient s’égrainer les secondes comme des minutes. J'avais beau respirer, faire le calme en moi, apprécier ce temps qui m'était généreusement offert, mon oreille se tendait vers le téléphone croyant l'avoir entendu vibrer.

Quand tu crois entendre le petit son de cloche signifiant l'arrivée d'un message toutes les 3 à 4 minutes, c'est que l'attente t'as déjà rongé plusieurs neurones.

Juillet 2019