H.M.S of Despair
H.M.S of Despair
Il allait en soirée comme l’on se rend aux Amériques des premiers temps : conquérant. Il plastronnait sur le pont de sa Renault Clio 2, laissant dans son sillage une piste de Dior Sauvage contrefait. Il naviguait dans la jungle urbaine quelques minutes, avant sa première escale.
— « Eh ma’moiselle, y’a moyen qu’on se capte ou bien ?
Le dédain pour seule solde, il redémarra le vaisseau de fer. L’homme était si compétent qu’il était à la fois capitaine beuglant et équipage trimant. Le vacarme de son effort étant la somme des deux.
— Va-y, de toute façon c’était une pute.
Nouveau cap : la boîte. Il s’agissait d’une île à nulle autre pareille, constamment baignée d’obscurité. On y voyait grâce à des arbres de fer dont les fruits étaient des lumières multicolores. À l’instar d’un marchand de chair, il espérait pouvoir retourner dans sa contrée le bâtiment plein, et y vider ses cales.
Ah, le voici arrivé. Mais les droits de douane semblent légèrement élevés.
— Désolé monsieur, ça ne va pas être possible ce soir. Vous devez être accompagné et mieux habillé.
—Va-y, j’paye le tarif VIP s’il faut, rien à battre, attends.
— Mettez-vous sur le côté, s’il vous plaît.
En effet, une taxation supplémentaire sera sans doute de mise : le délit de faciès est un fléau. Oh, il semble que l’amiral ait repéré quelques richesses. Elles sont trois, jeunes et non accompagnées, tout comme lui. Replaçant quelques mèches rebelles sous son tricorne Louis Vuitton, il engage les négociations. Le port altier, le regard droit et l’haleine mentholée, il s’élance. À l’abordage !
— Oh mais qui voilà… ce seraient pas les trois points faibles de mon cœur ?
La réponse fut un léger gloussement unanime, suivi d’un regard complice entre elles. Riaient-elles avec lui ou de lui ? Le capitaine n’en avait aucune idée.
— Va-y, j’ai une p’tite galère pour rentrer et retrouver ma copine, mais j’vous prends des places VIP et on y va ensemble, c’est bon ?
Le bluff est magistral. La tension monte, sa tempe en sue légèrement. Après une concertation visuelle, les trois filles semblent tomber d’accord. L’une d’entre elles, la moins belle, prend la parole :
— OK mec, rentre avec nous, on attend que tu prennes les billets.
Le ton est sec, mais c’est une affaire rondement menée. La suite était déjà tracée : rentrer avec elles, un nouveau bluff pour se désengager de la précédente, puis rentrer au pays avec l’une d’elles — les trois si possible. Alors qu’il entre, le capitaine lance un regard triomphant au douanier de la boîte, avant de le baisser très rapidement. Le courage est une ressource : il s’agirait de ne pas la gaspiller.
— Bon, nous on va y aller, merci pour les places.
Reprit la demi-belle, qui l’était complètement maintenant la lumière éteinte.
— Nan mais va-y, ma copine répond pas et je sais pas où elle est… j’nous prends une bouteille et on l’attend.
De nouveau, le même regard tridimensionnel. Un roulement des yeux, un haussement d’épaules, puis un hochement de tête, avant qu’elle ne réponde :
— Ça marche, on te suit.
Le capitaine avait saisi la logique : ce triple regard était le signe d’une approbation imminente. Ces places, cette bouteille de vodka à quatre-vingts schellings, étaient un investissement. Lorsqu’il leur proposerait de reprendre la mer avec lui, le même regard serait lancé avant qu’elles n’acceptent.
Après s’être installé et avoir commandé, la bouteille, ornée d’un feu de Bengale, arriva à la table du capitaine. L’espace d’une quinzaine de secondes, il fut le centre du monde, avant que son charisme ne se dilue dans la foule et ses scrupules dans l’alcool.
La conversation s’entama naturellement avec la belle de nuit, pendant que les deux sirènes dansaient ensemble. Le marin fit le point très vite : il préférait le caviar au thon, mais préférait le thon à un filet vide. Avec 1,5 gramme de courage dans les veines, il embarqua dans sa baleinière. Il n’aurait pas les belles, alors autant chasser la bête.
— Et sinon, qu’est-ce que tu fais dans la vie pour avoir autant d’argent à claquer pour des inconnues ?
C’est un grand coup dans la coque, qui manque de retourner l’embarcation.
— Hmm… j’fais du business, t’as vu. J’ai quitté l’école parce que j’étais surdoué, j’ai pas b’soin d’ça moi.
En effet, le capitaine était particulièrement doué. Il fut même nommé officier de la marine après seulement quatre tentatives de passage de permis. Témoigne de son statut la décoration en A au dos de son vaisseau, qu’il cache par humilité.
— T’es au chômage ?
— Va-y, elles veulent pas venir tes copines là ? J’leur reprends un truc s’il faut.
Après ce virage serré, le capitaine guette les autres proies tout en cherchant un angle de tir pour harponner la belle de nuit. Cette dernière devenant, au fil des verres, une proie de premier choix.
— Elles non, mais moi oui.
Et voici l’angle. Il arme son bras, braque son poignet. Et avec autant de grâce et de maîtrise qu’un athlète grec, il projette le harpon. Tirez !
— T’sais, tu peux m’le dire que tu m’veux, fais pas la timide, parle français en vrai.
La bête roule des yeux. Impossible de savoir s’il a touché…
— Va-y, reprends un verre, c’est pour moi. Ensuite on va danser.
Il sonde l’eau.
— Merci !
Et c’est une touche pour le jeune homme de la mer ! Après avoir descendu son Long Island, la belle de nuit rejoint son capitaine sur la piste de danse. Les lumières et le son du lieu l’enivrent autant que les nectars ; il improvise des mouvements exotiques. La stratégie des paons consiste à déployer leur queue et effectuer des mouvements complexes. Dans l’incapacité juridique de faire de même, il se contenta de la gestuelle.
À présent, il fallait tirer la baleine jusqu’au navire principal. C’était une opération ardue, car une baleinière est un navire certes maniable, mais minuscule en comparaison de ses prises.
— Eh va-y, on se cale tranquille dans ma vago, je te mets bien et on fait after chez moi.
Le filet se resserre, la baleinière tente de traîner la bête.
— Non mais c’est sympa, mais je dois rester avec mes amies, et puis c’est pas super clean vis-à-vis de ta copine.
La bête se débat encore, elle est vivante ! Vite, un deuxième harpon !
— Nan mais ça se passe pas bien en ce moment, t’as vu… on va se quitter et tout… tu peux venir en vrai.
— Non désolée, il faut que j’y aille, mais merci, c’était cool.
Dans sa précipitation, le marin a manqué l’angle. Le harpon a ricoché et la bête s’échappe. Vite, capitaine, rattrapez-la !
— Oh, t’étais là que pour mon fric, sale michtonneuse !
L’homme lui saisit le bras.
— Bah oui, j’étais pas là pour ton humour de merde, connard ! »
Un tintement de bracelet, puis une vive douleur sur la joue : c’est tout ce dont il se souvint. Le fracas attira les douaniers, tandis que la bête rejoignait les deux belles. Elles étaient trois face à lui lorsqu’il fut mis au sol par les forces de l’ordre de l’île. Elles échangèrent un regard, puis gloussèrent, tandis qu’il était jeté à la mer, sur les pavés froids et humides.
Ce regard tridimensionnel, ce gloussement : rien n’était comme il l’imaginait. Il n’était le capitaine d’aucun navire, ne dirigeait aucune expédition, il n’était rien. L’esprit embrumé, le compte en créance et la névrose immense, il repartit trempé de honte après cet instant de lucidité sur la chaussée. Son estime y gît toujours, noyée entre les pavés.
Le lendemain, il aura oublié et reprendra la mer, comme il le doit.
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