Le coin protecteur
Le coin protecteur
Elle avait toujours aimé ce coin du salon, près de la bibliothèque, où elle avait installé un fauteuil et une lampe de lecture dont la lumière chaude ne débordait pas au-delà du cercle immédiat de ses épaules.
C'était son refuge, l'endroit où elle passait ses soirées, où les deux murs derrière elle lui donnaient cette sensation précise d'avoir le dos couvert et de pouvoir surveiller l'appartement entier d'un seul regard sans que rien ne puisse l'approcher par surprise. Elle avait lu quelque part que c'était un instinct primitif, cette attirance pour les coins, quelque chose qui remontait à une époque où la menace venait de dehors et où l'espace dans le dos représentait une vulnérabilité mortelle. Elle trouvait cette explication rassurante, presque scientifique, et elle aimait penser qu'elle comprenait ses propres besoins.
Un soir d'octobre, elle s'installa dans le fauteuil et remarqua que le coin lui semblait différent. Plus enveloppant, d'une façon qu'elle ne savait pas tout à fait comment formuler. Pas plus grand, ni plus petit, juste mieux ajusté à sa présence, comme si les deux surfaces avaient légèrement convergé pour mieux l'accueillir. Elle posa les mains à plat sur les deux murs en même temps, sentit le plâtre froid sous ses paumes, et ne trouva rien d'anormal. Elle resta dans cette position un moment, les bras ouverts, les deux murs dans les mains, et se sentit étrangement bien.
Les semaines passèrent et elle s'aperçut qu'elle passait de plus en plus de temps dans le fauteuil, non pas parce qu'elle en avait décidé ainsi mais parce qu'elle s'y retrouvait naturellement, le livre ouvert sur les genoux, les épaules relâchées d'une façon qu'elle ne parvenait pas à reproduire ailleurs dans l'appartement. Le reste des pièces lui semblait par contraste trop ouvert, trop exposé, trop difficile à surveiller dans toutes ses directions simultanément. Elle commença à manger dans le fauteuil, un plateau sur les genoux, en se disant que c'était plus pratique, que la table du salon était trop grande pour une personne seule.
C'est vers la fin novembre qu'elle remarqua l'angle.
Elle n'aurait pas pu dire si les murs s'étaient réellement rapprochés ou si c'était simplement une question de perception, de la façon dont son corps occupait cet espace depuis des semaines et avait fini par s'y calibrer. Le coin lui semblait plus profond, l'alcôve plus marquée, les deux surfaces plus proches l'une de l'autre dans son dos. Elle aurait pu mesurer, elle avait un double mètre dans un tiroir de la cuisine, mais quelque chose la retenait, une résistance légère à l'idée de vérifier, comme si la réponse importait moins que la sensation elle-même.
Elle se leva pour aller chercher un verre d'eau et se rendit compte qu'elle avait dû se pencher légèrement en avant pour passer. Elle s'arrêta au milieu du salon et se retourna vers le fauteuil. Le coin lui semblait depuis cet angle plus resserré qu'il n'aurait dû l'être, les deux pans de mur formant une cavité dont elle ne reconnaissait pas tout à fait les proportions. La lampe de lecture projetait sa lumière chaude sur le fauteuil, sur le coussin qui gardait encore la forme de son corps, et l'ensemble lui fit l'effet d'une invitation à laquelle il lui semblait très difficile de résister. Elle revint s'asseoir sans avoir pris le verre d'eau.
Le reste de l'appartement commença à lui poser des problèmes qu'elle ne s'expliquait pas. La chambre lui semblait trop silencieuse, d'un silence différent de celui du salon, quelque chose de creux et d'inachevé qui l'empêchait de trouver le sommeil. Elle prit l'habitude de s'endormir dans le fauteuil, la lampe allumée, le livre glissant lentement de ses mains, et se réveillait le matin avec une clarté dans la tête qu'elle n'avait plus connue depuis longtemps. La chambre restait vide, le lit défait une fois pour toutes, les draps froissés dans l'état exact où elle les avait laissés le dernier matin où elle avait encore dormi là. Elle ne s'en inquiétait pas. Elle dormait mieux ainsi.
La cuisine devint à son tour difficile d'accès, non pas physiquement mais d'une façon plus difficile à nommer, une résistance sourde qui rendait les trajets jusqu'à l'évier ou au réfrigérateur plus longs qu'ils n'auraient dû l'être, comme si la distance entre le fauteuil et ces pièces avait changé de nature sans changer de mesure. Elle se faisait livrer les courses, mangeait froid, rationalisait sans trop chercher à convaincre.
Le salon suffisait. Le coin suffisait.
Un soir de décembre, en cherchant un livre sur la bibliothèque, elle posa la main sur le mur du fond. Elle laissa sa main là un long moment, et eut la pensée étrange que le mur répondait à sa présence, qu'il y avait entre ses paumes et le plâtre quelque chose qui ressemblait à une reconnaissance mutuelle. Cette pensée lui sembla absurde dès qu'elle l'eut formulée, et elle retira sa main, reprit son livre, se rassit. Mais elle l'avait ressenti. Elle en était certaine.
Elle n'alluma plus le plafonnier. La lampe de lecture suffisait amplement, projetant sur le reste du salon une obscurité douce qui rendait les autres pièces lointaines, presque hypothétiques. Parfois elle regardait l'entrée de la cuisine depuis le fauteuil et avait du mal à en distinguer les contours dans la pénombre, comme si cet espace avait progressivement cessé de lui appartenir.
Ou peut-être comme si c'était elle qui avait progressivement cessé de lui appartenir, elle ne savait plus dans quel sens poser la question.
Le coin continuait de l'envelopper. Les deux murs dans son dos avaient cette chaleur douce et constante qu'elle connaissait maintenant aussi bien que sa propre respiration, et quand elle posait les coudes sur les accoudoirs et fermait les yeux, elle sentait les surfaces latérales si proches qu'elle n'aurait pas su dire si c'était le plâtre qu'elle sentait contre ses bras ou simplement l'air, épaissi, immobile, ajusté à elle.
Au printemps, quelqu'un d'autre emménagea dans l'appartement du deuxième. Les déménageurs remarquèrent dans le coin du salon un mur légèrement bombé, une anomalie dans le plâtre qu'ils signalèrent au propriétaire, qui la fit examiner sans qu'on ne trouve rien d'anormal dans la structure. Le nouveau locataire fit installer son canapé contre ce mur sans y prêter attention, mais certains soirs, en posant le bras sur le dossier, il avait la sensation que le mur derrière lui était légèrement plus chaud que les autres, d'une chaleur douce et constante qui n'avait pas d'explication rationnelle évidente.
Il finit par trouver ça réconfortant, sans jamais comprendre pourquoi.

Photo : Monsters Production sur Pexels.
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