L’Annonciation
Le tableau était arrivé dans l'atelier de Sam un mardi matin de novembre, enveloppé dans plusieurs épaisseurs de toile de jute et accompagné d'une lettre de la succession Breulet, une vieille famille de la région dont le dernier héritier venait de mourir sans descendance.
La lettre était courte, presque sèche : il s'agissait d'un retable flamand du XVe siècle, sujet indéterminé, provenance inconnue au-delà de 1887, estimation impossible en l'état. On demandait une restauration complète, sans préciser pour qui ni pourquoi, puisqu'il n'y avait plus personne pour en hériter.
Il déballa le tableau seul, comme il le faisait toujours, parce qu'il aimait ce moment de découverte qui ressemblait à une confidence. Ce qu'il vit le surprit davantage qu'il ne l'aurait cru : une surface presque entièrement opaque, recouverte de couches de peinture si nombreuses et si épaisses que l'œuvre originale avait presque disparu sous ses propres protections successives. On distinguait à peine, dans un coin inférieur droit resté légèrement plus mince, ce qui semblait être le bas d'une silhouette sombre sur un fond indéterminé.
Il appela son ami Jules le soir même, trop impatient pour attendre.
« Tu devrais voir ça. Quelqu'un a passé des années à recouvrir ce tableau. Des dizaines de couches, peut-être plus. C'est fascinant. »
Jules, qui avait l'habitude de ces enthousiasmes, répondit avec l'affection tranquille de quelqu'un qui connaît bien la maladie de son interlocuteur.
« Un jour un de tes tableaux va te bouffer à force d'y coller ton nez. »
Sam rit et raccrocha sans vraiment l'écouter, comme d’habitude lorsqu’il était emballé.
Les premières semaines de travail confirmèrent ce que la surface laissait deviner : les couches étaient extraordinairement nombreuses, posées à des époques différentes, avec des matériaux différents, comme si plusieurs mains avaient contribué au recouvrement au fil du temps. Ce n'était pas le résultat d'un travail unique, d'un peintre qui aurait changé d'avis ou voulu masquer une erreur, mais quelque chose de délibéré, comme si des générations successives avaient chacune ajouté leur propre couche par-dessus celle de leurs prédécesseurs. Il nota cette observation dans son carnet sans en tirer de conclusion, parce qu'il préférait observer avant d'interpréter.
La restauration progressait lentement, comme toujours avec les pièces de cette densité. Sam travaillait avec ses solvants habituels, ses scalpels, ses loupes binoculaires, retirant chaque couche avec la patience que son métier lui avait enseignée. C'était un travail de moine, disait-il parfois, un travail de fouilles archéologiques appliquées à la surface d'une toile.
Il remarqua les disparitions sans y faire attention, d'abord.
Une collègue dont il n'avait plus de nouvelles depuis trois semaines, ce qui était inhabituel. Un voisin de palier dont l'appartement semblait vide depuis quelques jours, les lumières éteintes, le courrier qui s'accumulait sous la porte. Un article bref dans le journal local sur un homme porté disparu, dont la photographie lui parut vaguement familière sans qu'il ne pût dire pourquoi. Ces choses arrivaient, il le savait, la vie des gens prenait des directions inattendues, et lui était trop absorbé par son travail pour leur accorder plus d'attention qu'elles n'en méritaient.
Jules l'appela à plusieurs reprises durant cette période. Sam répondait distraitement, assis devant le tableau, le téléphone calé entre l'épaule et l'oreille, les yeux fixés sur la surface qui se révélait peu à peu.
« Tu sors de ton atelier, quelquefois ? »
« Quand j'ai fini. »
« Tu dis ça depuis deux mois. »
« Parce que c'est vrai depuis deux mois. »
Jules soupira, et Sam ne remarqua pas l'inquiétude dans ce soupir.
À mi-restauration, quelque chose commença à apparaître sous les couches, et ce quelque chose rendit Sam incapable de travailler à un rythme raisonnable. Le sujet du tableau était une Annonciation, comme il en avait restauré plusieurs au cours de sa carrière, mais quelque chose dans la composition ne correspondait à aucun modèle iconographique qu'il connaissait. L'ange était là, reconnaissable à ses ailes dont les contours se précisaient sous ses outils, mais la figure en face de lui n'était pas une Vierge aux traits sereins et au regard baissé. C'était une silhouette debout, les bras légèrement écartés, le visage tourné vers l'ange avec une expression que Sam ne parvenait pas encore à lire clairement mais qui ne ressemblait pas à de la grâce.
Il travailla davantage, mangea moins, dormit peu.
Les gens autour de lui continuaient de disparaître, silencieusement, l'un après l'autre, comme des mots qu'on efface d'une page. La femme du rez-de-chaussée qu'il croisait le matin en descendant le courrier. Le vieil homme du marché du jeudi à qui il achetait ses fromages depuis six ans. Une ancienne étudiante qui l'avait contacté quelques semaines plus tôt pour lui proposer une collaboration, et dont le silence subséquent lui parut simplement signifier qu'elle avait trouvé mieux ailleurs. Il ne faisait pas le lien parce qu'il n'y avait aucune raison visible de le faire, et parce que son attention était ailleurs, entièrement, absolument ailleurs.
La surface du tableau continuait de se révéler.
Ce fut en retirant les deux dernières couches, les plus anciennes, les plus proches de l'œuvre originale, que Sam comprit enfin pourquoi tant de mains différentes avaient travaillé à recouvrir ce tableau au fil des siècles. Les couches n'étaient pas le résultat d'un oubli ou d'une négligence, ni même d'un goût esthétique qui aurait évolué avec le temps. Elles étaient délibérées, et elles étaient nombreuses parce qu'elles avaient été nécessaires, renouvelées de génération en génération par des gens qui savaient ce qu'elles contenaient et qui avaient choisi, chaque fois, de le contenir encore.
Il comprit cela au moment exact où il retirait la dernière couche.
L'Annonciation était complète à présent, entièrement révélée sous sa lumière d'atelier, et ce qu'il voyait n'était pas une scène religieuse mais quelque chose d'autre, quelque chose pour lequel il n'avait pas de nom. La silhouette en face de l'ange n'exprimait pas de la grâce ni même de la peur : elle exprimait une reconnaissance, le regard levé vers quelque chose qu'elle attendait depuis longtemps, les bras écartés non pas en geste de prière mais en geste d'accueil. Et l'ange, dont les ailes s'étiraient jusqu'aux bords de la toile, n'avait pas le visage d'un messager divin.
Sam n'eut pas le temps de reculer.
Le bras sortit de la toile avec une lenteur qui n'avait rien de précipité, presque cérémonielle, les doigts s'ouvrant puis se refermant sur son poignet avec une poigne froide et absolue. Il cria, ou crut crier, et la dernière chose qu'il vit fut la surface du tableau qui l'engloutissait comme une eau noire et dorée à la fois, et les murs de son atelier qui continuaient d'exister autour de lui, indifférents, éclairés par la lampe qu'il avait oublié d'éteindre.
L'atelier resta fermé pendant plusieurs semaines. Personne ne s'en étonna vraiment, San ayant l'habitude de ces retraites prolongées que son entourage avait appris à respecter, et Jules, qui avait essayé de le joindre à plusieurs reprises sans succès, finit par se dire qu'il rappellerait plus tard.
C'est une galeriste qui découvrit le tableau, trois mois après, en venant récupérer une autre pièce que Sam lui avait promise. Elle entra par la porte que personne n'avait pensé à fermer à clef, trouva l'atelier dans l'ordre parfait d'un travail achevé, et s'arrêta devant le retable posé sur son chevalet sous la lumière froide de la lampe.
Elle l'examina un long moment, penchée en avant, les mains dans le dos comme elle faisait toujours devant les œuvres qui l'intéressaient.
« Extraordinaire », dit-elle à voix basse, à personne en particulier.
Elle sortit son téléphone pour photographier le tableau et noter le contact du propriétaire.
Dans la composition, un détail avait changé que personne n'aurait pu remarquer parce que personne n'avait vu le tableau avant ce matin. La silhouette en face de l'ange n'avait plus les bras écartés en geste d'accueil. Elle avait le visage tourné vers l'extérieur de la toile, maintenant, les traits figés dans une expression que la galeriste interpréta comme de l'intensité, comme cette qualité propre aux grands peintres flamands de donner à leurs figures une vie intérieure presque troublante.
Elle prit sa photo et referma la porte derrière elle.

Photo : Hugo Poullain @ Pexels.
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Commentaire (1)
Pascaln il y a 46 minutes
Je regarde le clavier de mon smartphone avec un sourire presque moqueur à mon égard, au moment de rédiger ce commentaire Wallas.
Parce que cette fois, j'ai tout bien compris😋. Meme sans avoir tout lu Freud... Et j'aime beaucoup. Pas d'avoir tout compris. bien que... Non, j'aime beaucoup l'histoire !
Je sentais bien que ça allait finir d'une façon " étrange " et peut-être même sans finir vraiment comme tu aimes le faire souvent. Mais, je n'avais pas vu venir cette fin là🫣😊.
Et j'en fini par un ouf de soulagement, je ne suis plus perdu dans ton univers...🤤
E C Wallas il y a 42 minutes
Tout d’abord merci de votre lecture ! Je suis honoré de savoir que vous explorez mes écrits en essayant de les comprendre à chaque fois !
Dois-je en conclure que vous préférez nettement quand je donne une fin, aussi alambiquée soit-elle, à mes nouvelles plutôt que de laisser le monde ouvert ? Haha !
Après j’avoue aussi que ce chapitre artistique sert un peu d’exutoire, après avoir imaginé l’histoire de L’immeuble dans son ensemble avec un récit pour chaque étage (oups j’en ai encore trop dit !), je considère les Œuvres Liminales comme des « vacances » où je peux m’adonner plus simplement à une étrangeté sous couvert de licence poétique. Ah, la fameuse !