Echo Bitch

Illustration : Rivelino @pexels.com
Contexte :
Le jeu créatif du lundi #Panodyssey et #PanodysseySpark visant à créer un texte autour de la phrase proposée par Gabriel Dax : « 𝗜𝗹 𝗮 𝗽𝗼𝘀𝗲́ 𝗹𝗮 𝗺𝗮𝗶𝗻 𝘀𝘂𝗿 𝗹𝗲 𝗺𝗶𝗿𝗼𝗶𝗿 𝗲𝗺𝗯𝘂𝗲́ 𝗲𝘁 𝗮 𝘀𝗲𝗻𝘁𝗶, 𝘀𝗼𝘂𝘀 𝗹𝗮 𝗴𝗹𝗮𝗰𝗲, 𝘂𝗻𝗲 𝗽𝗲𝗮𝘂 𝗰𝗵𝗮𝘂𝗱𝗲 𝗾𝘂𝗶 𝗮𝘁𝘁𝗲𝗻𝗱𝗮𝗶𝘁 𝗱𝗲𝗽𝘂𝗶𝘀 𝘁𝗼𝘂𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀 𝗾𝘂’𝗼𝗻 𝗹𝘂𝗶 𝘃𝗼𝗹𝗲 𝘀𝗼𝗻 𝗿𝗲𝗳𝗹𝗲𝘁. »
Echo Bitch.
Mardi, 7 h 10.
— Je vous remercie pour votre attention, n’oubliez pas le code promo « chloe 2266 » pour votre réduction et surtout : « Demain, je serai encore plus belle grâce à Chloé 2.0 » !
Elle coupa l’enregistrement, éteignit le ring light et décrocha son smartphone du support. Elle était contente, l’audience serait excellente et la firme de cosmétiques allait lui verser une magnifique commission en fin de mois.
Cependant, elle était épuisée. Influenceuse beauté, elle en rêvait depuis qu’elle avait obtenu le bac et elle avait bossé dur pour y arriver.
Les petits boulots à gauche, à droite pour s’acheter le matos. Quitter la maison des vieux qui ne comprenaient rien à la société actuelle, combien de fois son paternel ne lui avait pas jeté à la figure : « Influenceuse ? C’est pas un métier ça ! ».
Elle avait fini par se trouver une petite chambre de bonne au quatrième sans ascenseur, elle s’en fichait, c'était excellent pour ses fessiers.
« Je suis jeune, je suis belle et je vais réussir ! ». Un mantra qu’elle se répétait chaque matin devant le miroir de sa mini pièce d’eau.
Le montage de la vidéo du jour lui prit deux bonnes heures de travail entre la découpe des plans, l’introduction des jingles, des liens, des nappes sonores. Le tout devait être en ligne avant 10 heures. Elle se laissa basculer en arrière contre le dossier de son vieux fauteuil acheté aux puces.
Elle était debout depuis 5 heures du mat et elle commençait son service à la sandwicherie à 11 heures jusque 15. Ensuite, elle partait faire le ménage de madame Verlon de 16 à 19 heures. Vingt minutes de métro, manger rapidement les restes qu’on lui permettait d’emporter au boulot, salle de bain, maquillage et, à 21 heures, début du live sur TikTok.
Influenceuse, pas un métier ? Connard, pensa-t-elle.
Vingt-trois heures.
Le live était enfin terminé. Demain matin, pas de vidéo, mais, dès l’ouverture, la file à la poste pour récupérer les nouveaux échantillons de la firme, le ménage de monsieur Lucien puis la sandwicherie, deux autres ménages ensuite, pour un retour à 20 heures chez elle. Déballage des produits, test, écriture du texte pour la vidéo du surlendemain.
Il était temps de prendre une bonne douche et de se coucher vite fait.
Mars peinait encore à se défaire des frimas de l’hiver, la température dans son T1 frôlait à peine les 18 degrés et la vapeur d’eau s’était déposée abondamment sur le miroir.
Elle sortit de la douche, s’enveloppa de sa longue serviette noire, et glissa la main sur la surface opaque de la glace surplombant son terne évier de porcelaine usée.
Bizarrement, elle ressentit un contact, une chaleur étrange sous cette surface habituellement glacée. Chloé eut l’impression qu’elle posait la main contre la paume veloutée d’une autre main. D’un geste brusque, elle se recula, surprise, effrayée. Elle sourit, quelle idiote.
Elle empoigna le torchon accroché à l’évier et désembua tout le miroir.
Quelle conne, elle ne s’était pas démaquillée !
Elle tapota une lingette démaquillante sur son visage, se nettoya correctement les yeux et souleva le couvercle de la poubelle pour se défaire du tampon. Elle poussa un cri de surprise, la lingette était immaculée et une autre, souillée, trônait au fond du sac de déchets.
Elle fixa le reflet, un visage, son visage, ses yeux maquillés la toisaient, le reflet lui souriait. Chloé se cacha la figure de ses mains et se précipita hors de la salle de bain. Son corps était transi de tremblements incontrôlables et elle se mit à pleurer.
Il lui fallut dix bonnes minutes pour se calmer. Elle retourna à la salle d’eau, s’approcha de l’évier. Son reflet était on ne peut plus naturel.
Avait-elle rêvé tout cela ? S’était-elle assoupie sur le canapé ?
Elle termina rapidement de se sécher et s’enfouit sous la couette. Le sommeil vint la prendre dans ses mains réconfortantes, bien longtemps plus tard, lorsque enfin son esprit accepta de ne plus ressasser ce qu’elle venait de vivre.
Mercredi, 7 h 30.
La basse d’Another one bites the dust de Queen, le son programmé pour la réveiller de bonne humeur, lui agressa les tympans. Chloé avait l’impression de s’être endormie, il y avait à peine dix minutes. Un sommeil peuplé de son propre visage qui lui souriait.
Elle marqua un temps d’hésitation avant de franchir la porte de la salle d’eau, mais son besoin d’uriner était plus fort que tout. Elle s’assit sans oser jeter un œil au miroir.
Elle se reprit, elle était vraiment trop conne.
Elle avait vécu une journée chargée hier, et rebelote aujourd’hui. La fatigue lui jouait des tours.
Elle devait se rafraîchir rapidement, se maquiller et filer à la poste. Elle saisit sa trousse de maquillage et se planta devant la glace. Chloé s’attendait à trouver son visage cerné de fatigue, les cheveux en pétard, le teint blafard.
Elle fit un pas en arrière, son reflet était là, parfait, le visage maquillé, les cheveux apprêtés, vêtu des vêtements qu’elle avait préparés sur le lit.
— Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
Elle s’était exprimée à voix haute, fixant ce visage qui se contentait de sourire, le regard semblant pétiller de malice.
C’en était trop, Chloé perdit connaissance.
« Putain, putain de bordel de merde… »
Elle avait loupé la poste et avait dû se précipiter pour son premier ménage où elle était arrivée en retard. Le vieux avait déjà prévenu l’agence d’intérim et elle avait reçu un SMS incendiaire de sa responsable.
Cela ne s’était pas amélioré à la sandwicherie : elle s’était brûlée avec l’appareil à panini et avait renversé la mayonnaise tout juste sortie du batteur.
Les deux ménages de la fin de journée lui avaient paru interminables. Elle était rentrée chez elle exténuée, son maquillage de star paraissant plus masquer un mur décrépit que le visage d’une jeune fille en fleur. Elle prit une douche rapide, évitant de regarder vers le miroir. Chloé déambula deux fois devant la glace, regardant du coin de l’œil un reflet qui ne paraissait pas suivre ses mouvements. Il se tenait statique, semblant la surveiller comme un prof durant une session d’examen.
Chloé s’était installée devant son ring light et se maquillait en regardant l’écran de son smartphone, elle n’avait pas pu se résoudre à se placer devant le miroir maudit.
Elle réalisa son live sans entrain, sa capacité à raisonner enrayée par une unique pensée : serait-elle encore là tout à l’heure ?
Mercredi 5 h 22.
Elle se leva le matin suivant, parfaite, coiffée, maquillée, en pleine forme. L’agenda du jour, chargé, était totalement encodé dans son esprit.
Étape par étape, « step by step ».
Elle avait composé la vidéo grâce à l’intelligence artificielle. Les produits qu’elle savait en attente à la poste, elle les avait listés et la machine avait travaillé pour elle. Un "reel" créé de toutes pièces, une démonstration parfaite, un clip vendeur élaboré d'images récupérées sur le net et d'un deepfake de sa petite personne. Le tout était déjà uploadé sur son compte et elle en ferait la promotion ce soir, en live. Durant le reste de la journée, elle avait fait l’impasse sur les pans mineurs du planning : pas de ménages, pas de sandwicherie, toutefois, elle avait organisé une rencontre avec une dizaine de ses fans dans un bar branché du Marais.
Elle était rentrée vers 19 h, l’esprit guilleret et pas une mèche de travers. Elle prépara le matériel pour le live, alluma les éclairages indirects, vérifia l’angle de prise de vue et le visuel transmis sur l’écran de son ordinateur portable.
Tout était prêt.
Elle entra dans la salle de bain et se planta devant le miroir, souriante. Son reflet, les yeux hagards, la mine déconfite, la remarqua et, hystérique, sembla crier des propos qu’elle ne pouvait comprendre. Elle paraissait vraiment pas à son avantage.
Elle posa la paume de sa main sur la surface glacée de cette fenêtre improvisée.
L’autre en face hésita, puis fit de même. Elle ressentit une espèce de chaleur, ce fut bref, juste une impression, comme si cette peau chaude attendait depuis toujours qu’on lui vole son reflet.
C’est tout de même bizarre cette image que nous renvoyons aux autres sans nous en rendre compte.
Fin.

Contribuer
Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur


Commentaires (2)
E C Wallas il y a 2 heures
Comme l’a dit Line : une nouvelle moderne qui décrit un malaise contemporain que beaucoup doivent très certainement vivre.
La fatigue, l’épuisement, et on ne discerne plus le réel de l’imaginaire.
Et du coup, c’est quoi le lien de votre chaîne Instagram ? :)
Harold Cath il y a 1 heure
Tu as besoin de produits de maquillage 100% garantis par une influenceuse ? 😜
Line Marsan il y a 5 heures
J'ai l'impression d'une spirale infernale ou d'un trou noir dans ce miroir. L'image factice surmaquillée, une forme de perte de soi. Ta nouvelle est profondément moderne, elle nous plonge dans le malaise moderne. 👏👏👏
Harold Cath il y a 5 heures
L'être et le paraître, deux univers. Interchangeables ou pas ?