Métamorphia ou le Théâtre de l'Infini
Métamorphia ou le Théâtre de l'Infini
Le monde s'appelait Métamorphia. Ce n’était ni un lieu ni une époque, mais un état de l'être. Grâce à la Synapse Quantique, une technologie implantée à la naissance, chacun pouvait modifier son apparence, son sexe, sa génétique et même son savoir fondamental avec la facilité d’un changement de costume. On ne disait plus "Je suis", mais "Je serai".
Élias était un méta-nomade. À vingt ans, il avait déjà vécu plus de mille vies d'emprunt. Il avait été pianiste virtuose à Tokyo, avant de se lasser des gammes. Il s'était transformé en paléontologue barbu dans le désert de Gobi, puis en une entrepreneuse féroce à la tête d’un empire de la mode éphémère. Chaque nouvelle identité était une dégustation, intense, courte, puis jetée.
C'était l'âge d'or de l'accomplissement rapide. On pouvait enfin être tout.
Les bons aspects : L'ébriété de l'Être
Le savoir immédiat : les connaissances n'étaient plus acquises par l'effort, mais téléchargées. Élias pouvait devenir polyglotte en une nuit, chirurgien le matin. La frustration de l'apprentissage était éradiquée.
La forme parfaite : le corps était un brouillon modifiable à l'infini. Finies la maladie, la vieillesse et l’insatisfaction physique. Chaque jour était l’occasion d’un nouveau corps, optimisé pour la tâche ou l’esthétique du moment.
L’empathie par l’expérience : théoriquement, on pouvait "porter" la vie de l'autre pour la comprendre. Élias avait passé une semaine en tant que pompier, non pas pour éteindre des feux, mais pour sentir le courage et l'adrénaline.
Les mauvais aspects : Le vertige du vide
Car oui, le Théâtre de l'Infini avait ses ombres, son plus grand danger étant l'érosion de l'âme. Quand on change sans cesse, qu'est-ce qui reste ?
Élias venait de quitter son identité de "Gardien de Phare stoïque" pour devenir un "Poète maudit et sensible". Assis dans son appartement stérile, il se sentait vide. Le courage du pompier n’était pas sien, c’était une donnée téléchargée. L’amour qu'il avait ressenti pour une autre méta-nomade, lorsqu'il était artiste, avait disparu dès qu'il était devenu trader cynique.
L'amour était mort. Comment aimer quelqu'un qui n'était pas la même personne d'une semaine à l'autre ? Les relations se réduisaient à des contrats temporaires, des "sessions de partage d'identité" sans engagement. L'intimité, qui nécessite la constance et le risque de la vulnérabilité, avait été remplacée par la parfaite adéquation des masques.
Le crime parfait était devenu la norme. Qui punir quand le coupable changeait de visage, d'ADN et de genre en une heure ? La justice était une blague cosmique.
Élias regarda son reflet. Il avait choisi aujourd’hui un visage anonyme, sans histoire. Il avait la richesse, le temps, et toutes les compétences du monde. Il n'avait plus qu'une seule chose : l'ennui absolu de l'absence de soi. Il n'y avait plus d'effort, donc plus de fierté. Plus de racines, donc plus de nostalgie. Plus d'imperfection, donc plus de beauté.
Il se souvenait, à travers les couches de ses vies successives, d'une vieille légende. D'une époque où l'on était "soi" de la naissance à la mort. Où l'on gardait ses cicatrices et ses échecs. Ces gens-là, affreusement limités, savaient au moins qui pleurer à un enterrement.
Il en eut assez. Il en avait assez d'être le plus grand acteur du monde sans avoir de public, ni même de personnage principal à incarner.
Il appela le centre de Synapse.
« Je veux une identité stable, » dit-il. « La plus simple possible. Sans connaissances téléchargées. Sans compétences. Je veux recommencer du zéro. »
L'opérateur, qui avait choisi temporairement la voix d'une intelligence artificielle apaisante, lui répondit : « Revenir à l'identité originelle ? C'est le choix le plus radical de Métamorphia, monsieur. »
« J’accepte d’être celui qui doit construire le bonheur, » répondit Élias. « Pas celui qui le télécharge. »
Il se fit alors injecter le sérum d'oubli et demanda la forme d’un artisan moyen, dans un village modeste. Il demanda à ignorer toutes ses vies passées.
Le lendemain, Élias se réveilla avec un visage qu'il ne connaissait pas, un savoir limité, et une seule tâche : réparer une vieille horloge cassée. C’était difficile. Il échoua deux fois. Mais la troisième fois, quand le petit tic-tac reprit, il sentit une petite étincelle de joie. Une joie modeste, gagnée. C'était la première émotion réelle qu'il ressentait depuis des siècles d'existences factices.
Dans ce monde où le choix est infini,
Le Moi s'est perdu dans le tourbillon de l’envie.
À force de ne pouvoir être stable et vrai,
On se lasse du Tout et l'on cherche l'essai.
Le plus grand des biens, sous l'aile de la sagesse,
N’est pas la perfection, mais la douce faiblesse.
À vouloir tout être, on finit par n'être rien ;
Car l'effort et la limite font le chemin.
Photo : Claude Rosati, mon papa (passionné d'Astronomie) ; Nébuleuse de la tête de Cheval, prise en décembre 2025.

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Harold Cath il y a 48 minutes
Dans un certain sens, toutes ces personnes qui se mettent en scène sur les réseaux, ne seraient-elles pas la Genèse de ce que vous décrivez ? Elles s'inventent une vie, une image, des capacités, mais au bout du compte, leur plaisir est éphémère et leur coquille tellement vide lorsque la caméra s'éteint. Excellent texte, bravo.
Pascaln il y a 1 heure
J'avoue avoir lu les premières lignes en me disant: Les récits d'anticipations, futuristes ou de science-fiction, c'est pas ton truc Pascal...
Mais, et c'est là que j'ai accroché, dès le 2ème paragraphe, le plaisr de lire était là. Une nouvelle réussie de mon point de vue, bravo.
Mathilde Rosati il y a 1 heure
Oh qu'est-ce que ça fait plaisir et beaucoup de bien de lire ça, merci, vraiment.
Line Marsan il y a 3 heures
Se perdre dans des identités factices... Cela pourrait être une préfiguration du Metavers ardemment souhaité par Mark Zuckerberg. Brrrr.... 😱
Mathilde Rosati il y a 2 heures
.....
Mathilde Rosati il y a 1 heure
Froid dans le dos hein... à l'écriture aussi ;-)