Jour 2 - « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »
Jour 2 - « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »
Au petit matin, l’écluse de la Bousille était enveloppée d’une fraîcheur piquante. Une brume légère formait un voile sur la forêt enflammée par l’automne ; chaque feuille semblait retenir son souffle.
La famille Deborre s’éveillait lentement. Sophie, fidèle à ses rituels de reconnexion avec la nature, alla enlacer un arbre, comme pour sonder l’ambiance du jour.
Le petit-déjeuner se déroula dans une bonne humeur presque insouciante. L’air était encore humide mais le ciel clair. On parlait déjà du trajet jusqu’à Magné, où Antonin, le deuxième frère et Alice, sa femme, devaient les rejoindre. Deux heures trente de navigation, une écluse automatique et un pont-levis les séparaient…
Rémi blêmit en entendant le programme de navigation. Sophie lui glissa, avec un sourire qui se voulait léger :
— Avec nos deux moussaillons, on ne leur posera pas de lapin.
Trop tard, le mot interdit sembla résonner étrangement au-dessus de l’eau.
Patrick sonna le départ. Hélios ouvrit la marche, Kifanlo suivit, docile.
À peine dix mètres parcourus, Patrick appuya nerveusement sur la télécommande jaune. Le feu passa au vert. Hélios entra le premier dans l’écluse ; Rémi, toujours un peu lent à la détente, suivit. Mais les portes commencèrent à se refermer sur Kifanlo.
La panique éclata. On courut d’un bord à l’autre. Le bateau était coincé, serré comme dans un étau, entre les portes automatiques de l'écluse. La coque allait-elle supporter la pression…
La Sèvre Niortaise semblait vouloir leur transmettre un avertissement silencieux.
Sophie, en bonne yogi, songea :
— Ça coule de source, elle ne veut pas de nous.
Puis, souhaitant garder son libre arbitre, elle appuya sur le bouton « Porte Aval », malgré les protestations de Rémi. Elle n’avait jamais aimé nager entre deux eaux.
Les portes s'ouvrirent enfin, la croisière s'amuse pouvait commencer!
Sur ce tronçon, la rivière était large, l’eau presque immobile. Une semaine plus tôt, on y avait vu souffler des vents à plus de 100 km/h :
— Aujourd’hui, heureusement, c’est pétole ! souffla Elisa.
Julie, à la barre d’Hélios, conversait tranquillement avec Elisa sur la cuisson des lentilles. Capitaine Patrick avait lâché un peu de mou... Mais quelques secondes d’inattention peut-être, une rive qui se resserre dans un virage, une accélération non maîtrisée et ce fichu arbre qui était resté planté là… et l’arrière d’Hélios heurta le tronc et la berge avec une violence sèche.
Deux planches s’envolèrent.
Sur Kifanlo, les moussaillons se précipitèrent à la suite, gaffe à la main, pour récupérer les planches, en vain.
Rémi garda son éternel sourire.
— Si ce n’est que ça, ce n’est pas si grave. On verra à Magné, pas besoin de se dépêcher!
Le talkie-walkie resta silencieux, comme si Hélios préférait taire l’incident. Déjà se dressait le pont-levis avant le retrouver le reste de l’équipage.
Ce passage-là se fit sans douleur.
L’arrivée au ponton, en revanche…
Hélios, trop pressé, prit la tête et s’amarra sans laisser la moindre place pour Kifanlo. Celui-ci vint donc se coller à lui, qui, inexorablement, se pressa sur le bateau voisin...
— Qui n’a rien à faire là, tonna Patrick.
Un homme surgit de sa maison, alarmé :
— Dix tonnes plus dix tonnes… Vous allez écraser mon bateau, les marins d'eau douce !
Julie tressaillit. Déjà l’image de la caution perdue s’imposait à son esprit...
— Pas un bateau en plus, pria-t-elle !
Le voisin, heureusement, avait de l’expérience.
D’une voix ferme, il guida les deux capitaines pour redresser la situation.
Kifanlo termina en marche arrière, mais les péniches furent amarrées comme il se doit. Pour l’instant.
Inspection des dégâts.
Ce n’était pas deux planches mais tout l’arrière bâbord d’Hélios qui avait souffert. La porte refusait de se fermer, la tôle était pliée… avec quelques morceaux d’écorces dedans…
Julie retenait ses larmes, cette croisière ne l’amusait plus, elle voulait rentrer.
Pour détendre l'atmosphère, on ouvrit des bières.
Sophie monta faire du yoga sur le rooftop de la péniche, histoire de redescendre.
Cléo voulut la rejoindre et s’arracha la peau des doigts sur l’échelle.
Patrick tenta d’appeler l’assurance, un dimanche, avec la même autorité qu’à la barre.
Et c’est dans ce chaos qu’apparurent Antonin et Alice, chargés de bagages improbables pour trois jours de navigation: cafetière Senseo, aspirateur à main, grille-pain et d’une dizaine de sacs et victuailles en tous genres…
Promesse d’un service cinq étoiles inattendu.
Cerise sur le bateau, Antonin ne se déplaçait jamais sans sa caisse à outils. Après quelques efforts, les hommes à bord parvinrent à redresser la tôle ; une corde maintint la porte fermée, plus ou moins. Enfin de quoi sécuriser les moussaillons.
Après un déjeuner revigorant, Sophie et Elisa partirent à vélo, en éclaireur, pour ouvrir en avance les écluses manuelles.
Les péniches glissèrent jusqu’à Coulon, en pleine effervescence dominicale.
Barques vides, badauds nombreux sur les quais.
— Heureusement qu’on n’est pas le 15 août, songea Rémi en se frottant les mains.
L’amarrage s’effectua toujours dans l’énervement mais sans catastrophe — un progrès notable.
Chacun s’éparpilla dans le village : la journée avait épuisé les corps et les esprits.
Julie s’installa en terrasse pour savourer le dernier rayon de soleil.
Sophie offrit une glace à Cléo et Angélique.
Patrick contacta Mickaël pour relater les dommages avec une minutie que personne ne pouvait lui contester… sauf l’interlocuteur en repos dominical.
Le soir tomba rapidement sur Coulon.
Sur Hélios, le carré s’alluma, et la famille se réunit pour l’apéritif. L’air se chargeait de chaleur humaine quand le téléphone de Julie sonna, c’était Mickaël.
Patrick grogna.
— Qu’est-ce qu’il nous veut encore celui-là? Je lui ai pourtant tout expliqué en détail…et il se relança dans un récit que déjà plus personne n’écoutait...
Julie s’absenta.
Et revint, livide.
— Deux kayakistes sont portés disparus depuis hier soir. Ils avaient loué une grande maison au bord de la rivière. Ils sont partis au crépuscule, on pense qu’ils étaient éméchés et qu’ils n’ont pas vu le danger. On n’a plus aucune nouvelle d’eux. Je crois que je les ai entendus hier soir quand je m’endormais…
Le silence s’abattit sur le bateau comme une chape.
Et chacun partit fermer ses écoutilles rapidement après le repas,
fatigué par les événements du jour, alourdi d’un pressentiment troublant.
Demain serait un autre jour.
Julie et Sophie s’étaient retrouvées dans leur cabine et chacune lisait tranquillement à la lueur de sa liseuse, quand leur regard fut attiré par des faisceaux lumineux à travers des hublots. Elles s’en approchèrent pour voir ce qu’il se passait à l’extérieur, et les lumières s’éteignirent, comme par magie. Elles restèrent observer leur reflet un instant, scrutant le néant… Il était temps de sombrer dans les bras de Morphée, nul ne savait ce que demain allait leur réserver.
Contribuer
Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur

