Une brume de joie
Au dehors la vie battait son plein avec ses copeaux de lumière, ses phosphorescences de fête, ses gigues de commedia dell’arte. Il n’y avait nul danger d’effraction et les êtres de tous ordres se maintenaient à la périphérie, en orbite. C’est tout juste si on apercevait leurs laborieuses révolutions, si on devinait la rumeur de leurs élytres occupées à déplier le cocon du monde. Entre soi on parlait et les paroles étaient de miel, les mots de tourbillonnants insectes qui frôlaient la falaise des fronts, ourlaient le massif des têtes d’une brume de joie. Comment mieux dire l’arche sublime de l’exister qu’à s’immoler dans cette perte qui n’était en réalité que déploiement, accroissement de soi dans la plus étrange des métamorphoses qui soit ? On était soi dans l’autre, on était l’autre en soi. Continuel jeu de miroirs. Inépuisable ressourcement du mythe narcissique. Rebondissement de l’écho et l’on était sans distance, à même le creuset de l’autre. Les mains, des conques pour les mains siamoises. Les yeux, des puits pour les yeux autres. C’était comme la chute permanente, harmonieuse d’une eau claire dans un vase de cristal et nul ne savait qui était le récipient, qui était celui qui accomplissait le versement. Une offrande continuelle qui paraissait sans début ni fin, une évidence d’être ici et ailleurs sur les chemins qui sillonnaient la Terre. On était un continent entier, lisse, sans fissure, sans frontière, sans méridiens. On était la Pangée, ce mystère des origines.
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