À l’Ombre des Mots (10)
Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite
Chapitre 3
Je me gave de séries et de diverses émissions qui s’enchaînent à la télévision. En revanche, je déteste la diffusion des informations parce que je ne saisis jamais vraiment la portée des propos que j’entends. Mais je comprends toutefois que ces nouvelles sont souvent angoissantes, et parfois même dramatiques. Alors j’attends que cet intervalle se termine en pensant à autre chose, ou bien j’ouvre un livre pour patienter.
Ma mère regarde beaucoup la télévision le dimanche, surtout les séries américaines. Ce jour-là, elle s’affiche souvent tout au long de la journée en robe de chambre, sans maquillage. Ses cheveux, noirs et épais, lâchés autour de son visage, font ressortir ses yeux sombres, ainsi que les plis profonds qui barrent le coin de ses lèvres. Son apparence négligée me met mal à l’aise ; elle semble un peu éteinte, fatiguée, différente de l’image qu’elle renvoie le reste de la semaine.
Il m’arrive de l’observer quand elle se consacre à sa séance coutumière de maquillage, les jours où elle travaille. Elle commence par glisser son serre-tête dans sa chevelure pour dégager son front, avant d’étaler son fond de teint sur sa peau ambrée, puis elle intensifie son regard en bordant ses paupières d’un trait noir. Elle tend ensuite la main vers un crayon de couleur brune afin de donner un peu de relief à ses sourcils en les redessinant. Après chaque opération, elle inspecte le résultat dans le miroir qu’elle a placé face à elle, sur la table de la cuisine, tout en continuant de piocher dans sa trousse pour en extraire un nouvel élément de maquillage. Elle termine en rassemblant sa chevelure afin de former adroitement un élégant chignon qu’elle fixe avec des épingles. Je la trouve très belle, mais je suis un peu attristée par le fait que sa vie semble se résumer à un quotidien qui ne paraît s’éclairer que par la perspective de se rendre au travail.
Je ne pense jamais à mon avenir, jamais d’une manière raisonnée. Je sais simplement que je désire autre chose que ce modèle d’existence maussade qui se reproduit implacablement, jour après jour… je veux m’extirper de la trame d’une vie qui n’a aucun sens.
*****
Un samedi après-midi, tandis que je me promène dans le centre-ville avec des amis, une idée me vient en posant les yeux sur l’Église de la ville qui se dresse devant nous. La vue de symboles religieux, et ceux des Églises, en particulier, m’irrite. Pourtant, parfois, j’aimerais croire en une transcendance divine, un être sublime capable d’élever les âmes et dont le dessein ultime serait de les mener à la béatitude. J’aimerais croire que mon existence tout entière ne se réduit pas à une misérable dimension matérielle, avec la déchéance et la mort pour unique horizon. Je voudrais pouvoir aspirer à un monde merveilleux, être transportée par une puissance admirable et miraculeuse devant laquelle les mesquineries s’effaceraient, la souffrance s’estomperait et la vie s’ennoblirait, magnifiée par son sens exaltant. Mais comment croire en un Dieu invisible, un Dieu absent, un Dieu qui serait de toute bonté ?
Les convictions religieuses me paraissent illusoires et absurdes. Je pense, tout comme ma mère, que la foi n’atteint que ceux qui refusent d’admettre leur inéluctable finitude ; ils s’accrochent, dans leur faiblesse, à un espoir chimérique.
La vision de l’édifice religieux devrait normalement me laisser indifférente puisque je me suis décrétée athée, et pourtant je sens monter en moi une rage dirigée contre Dieu et ses prétentions à régenter la vie des gens. Je ressens fortement le besoin d’évacuer cette colère spontanée. Les autres me suivent à l’intérieur de l’Église. Nous sommes seuls et nous en profitons pour jeter les cierges et les missels à terre, bousculer les bancs, arracher le rideau des confessionnaux…
Une éphémère sensation de victoire amène un sourire satisfait sur mes lèvres. Je ne me pose pas de questions sur les raisons qui ont engendré cette émotion, aussi violente qu’insensée, pas plus que je ne m’interroge sur ce contre quoi je crois avoir triomphé. Un léger sentiment de malaise tente de se frayer un chemin dans mon esprit, mais nous sommes déjà repartis. Nous parlons d’autres choses. J’oublie cet incident sans grande importance.
*****
Je jette un œil à ma montre. Elle m’apprend que cinq minutes se sont écoulées depuis la dernière fois que j’ai consulté le cadran. J’ai l’impression que le temps est suspendu dans cette salle de classe. Les minutes s’étirent dans un ralenti insupportable. Je perds mes journées à écouter, dans une ambiance languissante, des profs débiter leurs cours insipides.
Le collège public me manque, avec ses élèves dissipés, ses profs dépassés ou indifférents. J’aimais le bruissement continu qui animait les cours, les chuchotements, le mouvement des corps changeant de position, la règle ou le crayon qui glissait parfois des doigts et tombait bruyamment sur le sol. Les profs discouraient en propageant des propos également inintéressants, mais je ne ressentais pas avec intensité cette impression de pesanteur, d’immobilité accablante. Dorénavant, les heures, qui me paraissent interminables, se succèdent mollement jusqu’à l’instant de la délivrance provisoire en fin d’après-midi et de celle, ardemment attendue, de la fin de semaine.
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