À l’Ombre des Mots (3)
Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite
Chapitre 1 (suite)
Je me suis à nouveau fait réprimander par le professeur de français. Il nous surveillait tandis que nous relisions nos dictées. Il met des dictionnaires à notre disposition pour limiter nos fautes d’orthographe. Après avoir vérifié ma copie, je me suis penchée sur celle de mon voisin, pour passer le temps, et j’y ai trouvé des erreurs. Je me suis empressée de l’avertir, mais il a froncé les sourcils en refusant de m’écouter. Alors j’ai insisté et la voix du professeur a claqué en m’ordonnant :
« Laisse-le tranquille ! »
Je n’ai rien osé rétorquer, mais je bouillais d’envie de me justifier en prétextant ma louable intention : je voulais juste aider ce garçon !
Durant les intercours, nous croisons souvent la maigre silhouette du proviseur qui déambule lentement dans les couloirs de l’établissement, les épaules voutées et les mains nouées derrière le dos. L’année dernière, dans l’école primaire où j’étudiais et qui est contigüe à mon collège actuel, j’ai cru comprendre en entendant les brides d’une conversation entre Didier et ses copains, que le directeur du collège était son père. Didier et sa bande m’ont tourmentée durant toute mon année de CM1. Dès que Didier m’apercevait, il ricanait et chuchotait avec ses copains. Il adorait m’adresser des réflexions blessantes.
Pendant un temps, sa bande et lui m’avait surnommée "la cigarette". Mes parents et Bernard fument beaucoup et Romuald et moi avions pris l’habitude de dérober des mégots dans le cendrier. Nous nous cachions dans un coin de la cour pour les allumer en grattant la boite d’allumettes dont mes parents se servaient pour la gazinière, et nous tirions des bouffées pour nous amuser, portés par le sentiment exaltant de commettre une bêtise. Mais, peu après ces épisodes puérils, alors que mes camarades et moi peinions à résoudre un exercice de math, l’institutrice m’a appelée à son bureau. Elle a décrété à voix haute que j’empestais le tabac et m’a demandé si mes parents fumaient. Désagréablement consciente que les élèves de la classe ne perdaient pas une miette de cet échange embarrassant, je me suis embrouillée dans ma réponse.
Quelque temps après, un incident cocasse a déclenché des éclats de rire dans la classe. Le garçon assis devant moi (un de la bande de Didier, lequel m’avait été attribué comme voisin de table, à mon grand désarroi), s’est retourné en pointant son doigt vers moi et s’est exclamé, en s’adressant à Didier :
« Eh ! Y a la cigarette qui rigole ! »
Son sarcasme m’a mortifiée. Il n’empêche que ce dégonflé de Didier, quelques jours après l’épisode de la cigarette, s’est approché du bureau de la maîtresse, pendant que nous tentions de résoudre un exercice de grammaire, afin de se justifier concernant une odeur de tabac pouvant imprégner ses vêtements, étant donné que la veille au soir ses parents avaient reçu des amis qui fumaient. Le petit caïd craignait que l’institutrice l’humilie en le traitant avec le même mépris qu’elle avait manifesté envers moi. Une éventualité qui m’a paru insensée puisque l’institutrice savait qu’il menait une vie privilégiée avec ses parents, ce qui était loin d’être mon cas.
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Pour le palmarès du cours le plus ennuyeux, le professeur de musique remporte largement la victoire. Sous le prétexte d’étendre notre culture générale, nous sommes contraints d’apprendre à lire des notes de musique sans intérêt et de postillonner en cadence dans une flûte.
Nos pupitres sont disposés en cercle, ce qui fait que dès qu’un élève bafouille en récitant la leçon de solfège que nous avions à apprendre, ou élabore péniblement des sons avec sa flûte, tout le monde peut pleinement profiter de sa prestation. Quand le professeur me désigne et que le moment est venu de me ridiculiser, j’incline légèrement la tête pour ne pas croiser le regard de mes camarades, j’inspire et je souffle à l’intérieur de la flûte tout en la manipulant gauchement. Les joues rosies par la honte, je perçois douloureusement les bruits discordants émis par l’instrument. Personne ne glousse. Cela dit, question performance, les autres n’ont rien à m’envier. Le professeur, magnanime ou indifférente, m’épargne des commentaires désobligeants. Elle se contente de me donner deux ou trois conseils pour la forme de sa voix monocorde, le visage inexpressif. Son cours a l’air de la captiver autant que nous.
Je songe qu’en supprimant les matières inutiles comme le sport, le dessein et la musique, nous gagnerions cinq heures de cours en moins par semaine ! Cinq heures fastidieuses en moins ! La sonnerie retentit. Nous nous précipitons vers la porte sans plus prêter attention au professeur qui continue de parler.
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Je suis contente de rentrer chez moi pour déjeuner le midi. Mon père n’est pas là pour empoisonner l’ambiance. Je peux me détendre pendant une heure, sans appréhensions et dans le calme, puisque mes frères et ma sœur déjeunent à la cantine.
Gilles aborde le primaire, cette année. J’espère qu’il ne rencontrera pas les mêmes difficultés que Blandine et Romuald ; ils ont redoublé deux fois leur première année de primaire, et je crains qu’Alain ne soit parti pour les imiter. Ma sœur a été admise en deuxième année, mais Romuald, après qu’une psychologue scolaire l’eut soumis à des tests, censés révéler son quotient intellectuel, a échoué dans une section d’éducation spécialisée. Romuald dit que les élèves de sa classe sont gravement perturbés. Je pense qu’il exagère. Romuald est intelligent, je ne vois pas pour quelles raisons il se retrouverait parmi des enfants mentalement déficients.
Si mes frères et sœurs ont des difficultés pour apprendre à lire et à écrire, c’est la faute de notre père. Tous les soirs, il fait régner la peur au moment où ils font leurs devoirs. Durant son "soutien scolaire", il alterne les menaces, les réprimandes, parfois agrémentées d’une gifle, avec pour résultat que mes frères et ma sœur ne parviennent pas à se concentrer parce qu’ils ont peur. Je pense qu’il désire sincèrement les aider, mais l’abus d’alcool le rend mauvais.
Le plus souvent, ma mère me prépare une assiette de pâte avec un steak pour le midi ou alors elle ouvre une boîte de conserve, comme aujourd’hui. Je m’attable devant des raviolis. Le repas me convient. Je préfère quand elle ne cuisine pas.
Après le repas, je m’allonge sur mon lit, un livre à la main. Ma chambre est séparée du garage par un mur mitoyen. J’entends Rock, notre berger allemand, s’y déplacer. Je devrais le promener plus souvent, mais il tire en permanence sur sa laisse. Je détourne mes pensées du chien en me concentrant sur les pages de mon roman.
Dans un épisode de la 4e dimension, le héros ne vivait que pour ses livres. Il était le dernier homme sur terre, après la survenue d’une catastrophe, mais sa pensée était obnubilée par une immense bibliothèque qui avait été en partie préservée de la destruction. Dans les derniers instants du film, on le voyait casser ses lunettes par inadvertance, et l’horreur se peignait sur son visage. Son unique moyen d’échapper à une insoutenable solitude était réduit à néant.
Je me suis demandé comment je réagirais si tous les livres de la terre disparaissaient ou bien si je n’y avais plus accès. Je me contenterais probablement de la télévision comme principale distraction, mais je vivrais mal cette situation. Je m’enliserais dans l’ennui.
Personne ne lit à la maison, à part mon père qui parcourt quotidiennement le journal. Je me souviens que, lorsque j’étais petite, j’avais hâte de pouvoir déchiffrer le journal, moi aussi. J’ai essayé de m’y intéresser par la suite, après avoir appris à lire, mais je ne comprends rien à la politique. Mon père aime bien lire, également, le magazine "Détective", un journal rempli de faits divers abominables. Ces récits m’horrifient et, en même temps, exercent sur moi une sorte de charme malfaisant. Je me sens coupable, mais cela ne m’empêche pas de dévorer le magazine dès que j’en ai l’occasion. Les jours d’après sont ponctués de réminiscences horribles liée à ces articles et il m’arrive aussi d’en rêver la nuit. Je me promets alors de ne plus toucher à ce journal. Et la semaine suivante, je le feuillette avidement.
Je m’obstine dans le sordide avec le roman que je tiens entre mes mains, à la différence qu’il s’agit d’une fiction. L’auteur raconte l’histoire d’une enfant traumatisée par un père sadique. Je me complais souvent dans des récits bouleversants et, si possible, autobiographiques, ce qui en renforce l’intensité dramatique. Mon cœur se serre, je verse quelques larmes. Je me dis que la vie n’est pas si nulle puisque certaines personnes endurent des souffrances bien supérieures aux miennes.
En refermant mon bouquin, j’oublie leur histoire, seuls des lambeaux persistent dans des recoins de mon cerveau où ils finissent par s’étioler. Seulement parfois, ces fragments de récits s’enracinent dans ma tête et m’oppressent. Comment savoir si un jour ne je vais pas développer un cancer, moi aussi ? Ou bien si je ne resterais pas handicapée après un accident ? L’idée de la souffrance, qu’elle soit physique ou mentale, me terrifie. Pourquoi certaines personnes endurent-elles des souffrances tellement atroces qu’elles les privent de tout espoir ? Pourquoi les drames atteignent-ils certains et pas d’autres ?
De mes ruminations germent des crises d’angoisses, qui peuvent s’amplifier et aboutir à un violent déchaînement. La terreur fond sur moi et mon imagination s’emploie alors à produire les pires scénarios. Je m’efforce, avec beaucoup de mal, à expulser les pensées morbides qui polluent mon esprit.
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Sophie m’a dévisagée de manière condescendante pendant la récréation. Cette petite peste, qui affiche continuellement un air placide, m’insupporte. Son regard ne s’est attaché au mien qu’un instant avant de se détourner avec une petite moue agacée qu’elle a tenté de réprimer, mais j’ai pu lire le mépris dans ses yeux.
Elle a le même âge que moi. En revanche, contrairement à moi, elle n’a pas grandi de quinze centimètres en quelques mois. Elle n’est pas complexée par un corps trop vite développé et peut se pavaner avec sa petite silhouette toute fine, toute gracieuse. Récemment, elle a coupé ses cheveux très courts, mais au lieu de gâter son charme, cette nouvelle coiffure accentue la délicatesse de ses traits.
Je suis jalouse de cette fille depuis qu’Yvan (le garçon après lequel je soupire depuis le CM1) s’intéresse à elle. Je ressens des bouffées d’animosité toutes les fois où je la croise au collège. Elle n’a rien fait pour s’attirer mon ressentiment et Yvan n’a jamais manifesté autre chose que de l’indifférence envers moi, mais je la déteste quand même. Je la bombarde de regards assassins et je la critique vivement avec mon amie Cathy. Cette dernière me soutient fermement dans cette rivalité. Un jour, elle me confie qu’elle connaît l’adresse de Sophie. Elle l’a vue rentrer chez elle à vélo tandis qu’elle circulait en voiture avec sa mère. Elle me décrit la maison, m’explique précisément à quel endroit elle est située. Je perçois confusément que Cathy ne m’épaule pas vraiment par amitié, mais plutôt parce que la situation l’amuse. Mais peu importe sa motivation, du moment qu’elle me conforte dans la pensée que mon attitude envers Sophie est justifiée. Je m’aventure, le mercredi suivant, jusqu’à l’endroit indiqué par Cathy, poussée par une impérieuse curiosité. Ma rivale habite en bordure du centre-ville, tout en haut d’une rue en pente abrupte.
Exténuée, j’arrive enfin devant chez elle et j’examine longuement sa maison. Il s’agit d’une maison banale à un étage, avec une petite cour fermée par une clôture blanche. Je suis un peu déçue, je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Sophie n’est qu’une fille ordinaire menant une vie ordinaire. Mais elle est une fille ordinaire de qui se dégage quelque chose de tellement équilibré, tellement lisse… Sophie transpire le calme et la douceur, probablement la conséquence d’une vie paisible. Je voudrais pouvoir échanger ma vie contre la sienne. Je m’attarde un peu en m’appliquant à retenir l’image de sa maison, comme si la photographier mentalement me permettait de soutirer à Sophie une part d’elle-même.
qu’elles sont protégées par de vraies griffes d’auteur. Tu peux ronronner dessus et
te faire plaisir en me lisant, mais attention : pas question de les utiliser sans mon
accord !
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