Si tous les pays n'ont pas de pétrole, tous ont une histoire, une langue, des récits
Genève, juillet 2026
En amont du premier Dialogue mondial sur la gouvernance de l'IA qui s'ouvre à Genève, le Groupe scientifique international indépendant sur l'IA a publié son rapport préliminaire, la première évaluation scientifique mondiale et indépendante de cette technologie, remise aux États par António Guterres, Yoshua Bengio et Maria Ressa. Un chiffre, un seul, mérite qu'on s'arrête :
75 % de la puissance de calcul mondiale de l'IA est aux États-Unis. 15 % en Chine.
Le reste du monde, l'Europe, l'Afrique, l'Amérique latine, l'Asie du Sud, le Pacifique, se partage ce qui reste. C'est-à-dire presque rien. Ce rapport dit aussi, en termes diplomatiques, ce que je vais dire ici en termes simples : les machines qui écrivent, qui racontent, qui enseignent déjà à nos enfants sont entraînées ailleurs, sur les récits des autres, dans les langues des autres.
Nous avons déjà vécu ce film.
Il y a trente ans, l'internet grand public s'ouvrait. On nous promettait la diversité. Nous avons eu l'uniformisation et la concentration des influences et des richesses. Le numérique a fait au monde ce que McDo et Coca ont fait au goût : un standard planétaire, confortable, efficace et au final : fade.
Trente ans plus tard, personne n'a rattrapé ce retard. Personne. C'est la leçon que nous devons retenir, la seule qui compte aujourd'hui :
Ce genre de retard ne se rattrape pas.
Et nous sommes en train de reprendre exactement le même départ, avec la même naïveté, sur une technologie infiniment plus puissante.
La langue française n'existe pas, il en existe une multitude.
Prenons le français. Il n'a pas le même goût à Dakar et à Rouen - Normandie. Il ne porte pas les mêmes histoires à Tanger, à Madagascar, en Polynésie. Les joies et les peines des siècles passés ne s'y racontent pas avec les mêmes mots, les mêmes silences, les mêmes images et les mêmes chants et sons.
Cette diversité-là, aucun modèle d'IA ne la connaît aujourd'hui. Parce que personne ne la lui a montrée. Une IA qui ne vous a jamais lu ne peut pas vous raconter.
Alors j'invite les décideurs, les créateurs et les lecteurs des Nations à se poser une question simple : que restera-t-il de votre langue, de vos dialectes, de vos mémoires, si vous ne vous mettez pas au travail maintenant pour rappeler aux imprimeurs du numérique d'aujourd'hui qui vous êtes, d'où vous venez, et ce qui fait la noblesse de vos cultures ?
Pas demain. Maintenant. Nous sommes déjà tous en retard.
À Genève, cette semaine, le Secrétaire général des Nations Unies a dit aux gouvernements : « N'attendez pas. La science est là. Nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas. »
Le travail à faire est connu. Il est à portée de main.
Il faut construire des réservoirs numériques documentés, bien rangés et connectés. Des corpus remplis par des millions de créateurs vivants et d'antan. Des œuvres identifiées, contextualisées, protégées et connectées aux IA, à des conditions économiques qui respectent de nouveaux équilibres à piloter.
Ce n'est pas un projet de conservation. C'est un projet d'existence.
En faisant ce travail maintenant, vous jouez trois coups à la fois :
(1) Vous existez dans la géopolitique numérique mondiale, au lieu de la subir.
(2) Vous léguez aux générations futures des outils pédagogiques dans leur propre langue, nourris de leur propre histoire.
(3) Et vous créez les conditions d'une vie économique nouvelle. Parce que dans l'économie de l'IA, les récits sont une ressource. Elle se cultive, elle se valorise, elle s'achète.
Si tous les pays n'ont pas de pétrole, tous ont une histoire, une langue, une culture, des données et des récits.
Depuis 2019, chez Panodyssey, nous construisons des cathédrales numériques, pierre par pierre, en respectant la signature de chaque auteur. Alors, oui : c'est possible de dessiner les lignes d'un autre monde numérique que celui dont on ne veut pas.
Les cathédrales d'antan ont demandé des siècles et des générations de bâtisseurs anonymes. Aucun n'a vu l'œuvre achevée. Tous savaient pourquoi ils taillaient la pierre. Nous sommes cette génération-là. Celle qui pose les fondations de ce que les machines sauront de l'humanité.
Ne laissez personne écrire votre histoire à votre place.
Vos langues ont traversé les guerres, les exils, les siècles. Elles n'ont pas survécu à tout cela pour disparaître en silence dans les statistiques d'un modèle entraîné ailleurs.
La parole écrite de l'humanité mérite mieux qu'un nouvel et obscur algorithme Made in USA ou Made in China.
Elle mérite mille et une cathédrales.
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Comments (4)
Bozena Wisniewska-Le Talludec 4 hours ago
Merci beaucoup pour ces paroles de conscience. C’est un appel important à saisir. J’espère qu’il atteindra ceux à qui il est adressé. Très bon Forum Alexandre.
Alexandre Leforestier 3 hours ago
Merci à vous de poser vos mots et vos pierres ici !
Pascaln 4 hours ago
Encore une très bonne tribune avec des rappels ou exemples historiques éloquents qui se retiennent facilement.
Le rappel du déploiement vampirique mondial de Coca et de Mc Do devenus incontournables comparativement à ce qui se passe avec les IA made in USA et China...
Et beaucoup plus humain celui-ci, nous, plumes sommes les bâtisseurs des cathédrales modernes de la culture... J'adore ces passages🥰.
Quant aux chiffres à retenir...😱😱😱
Bravo et bon courage Alexandre.
Bernard Ducosson 5 hours ago
Waouh pour un cri du coeur touchant, pas qu'à la langue !
Alexandre Leforestier 3 hours ago
A force de crier, on finira par être écouté ! 🎶