LightCity
LightCity
*
« Waouh ! »
Clémence, du haut de ses huit ans, n'en revenait pas. LightCity, l'unique ville flottante, s'amarrait aux trois derniers étages de l'un des plus grands buildings de la fin des années quarante, l'Empire State. Ce navire rond, fait de rochers bleus luisants entremêlés de tuyaux de vapeur et de câbles et sur lesquels des infrastructures victoriennes ont été construites pour pouvoir accueillir les cinq mille LightCitois, tournait autour du monde, faisant escale ici et là. Aujourd'hui, c'était New-York, demain ce sera la Tour Eiffel.
« Et encore, à l'intérieur, c'est beaucoup plus grand », lui répondit Victor, de deux ans son cadet.
L'architecture de la ville avait peu changé en dix ans d'existence. Les bâtisses extérieures encerclaient une étoile de rues avec en son centre la maison du maire. Tout le monde savait aussi que si la minorité de bourgeois vivait dans des maisons confortables donnant sur l'immense promenade ouverte, les rochers creux qui les supportaient abritaient, outre la machinerie, l'ensemble des petites mains pour faire fonctionner la cité et servir les aisés.
« Tu crois vraiment que Chat est là ?
— Bien sûr. Tu as aussi entendu la conversation, non ? LightCity enlève beaucoup d'animaux, surtout des chats errants.
— Et qu'est-ce qu'ils en font ?
— J'en sais rien, Clémence. Tu sais, les riches... Allez, viens, on va essayer de se faufiler. »
L'amarrage fait, les va-et-vient commençaient. Les citoyens de première classe débarquaient pour visiter via la passerelle haute ; les bonnes et les travailleurs empruntaient celle du milieu, tandis que les marchandises commandées à la ville – dont des caisses d'animaux endormis – embarquaient par la plus basse. Curieusement, c'était cette dernière la mieux gardée. Impossible donc pour les deux garnements d'avoir un accès direct à l'entrepôt et de vérifier si Chat était dans l'une de ces caisses. Leur plan fut donc d'embarquer et de chercher à partir de l'intérieur de la ville avant que LightCity ne reparte. Certes, ils n'avaient aucun papier pour y entrer, mais qui ferait attention à deux gamins des villes ?
Pourtant, si leurs accoutrements faits de guenilles passaient inaperçus parmi les gens d'en bas accoutumés à la pauvreté, il n'en était pas de même sur ce petit coin de ciel humain ultra restrictif. Victor ne s'en rendit pas tout de suite compte, il croyait même avoir réussi à tromper la vigilance des gardes de la douane. Mais la main froide qui s'abattit sur son épaule alors qu'il contemplait le hall d'entrée de la cité, gravé à même un rocher, ne laissait augurer rien de bon.
« Où sont vos parents, vous deux ? »
Parents ? pensait intérieurement Victor, qu'il est drôle...
« Ils sont là-bas, monsieur le policier, dit-il en montrant des gens dans la file.
— Lesquels, je ne vo... » Mais Victor, qui avait silencieusement attrapé la main de son amie, s'était déjà mis à courir le plus rapidement possible, bousculant petits et grands sous les cris de l'agent berné qui essayait de les rattraper. Malheureusement pour Victor, il ne s'agissait pas des policiers de New-York, beaucoup plus commodes – pour ne pas dire plus fainéants. Plusieurs dizaines de minutes de course-poursuite ne suffirent pas à les semer, et le labyrinthe de couloirs à appartements et de petites rues couvertes, creusé à même les roches volantes, n'arrangeait rien. Victor s'arrêta pour reprendre son souffle. Il regarda Clémence, tout aussi essoufflée, et lui sourit. Mais derrière eux, des gardes se rapprochaient. Ils avaient tellement couru qu'ils n'auraient pu dire où ils étaient dans la ville. Probablement vers le centre, mais qu'importe. Victor réfléchit vite. Il connaissait la rumeur selon laquelle les immigrés étaient lancés dans le vide, et il ne voulait pas finir comme cela. Il fallait trouver une cachette en attendant que cela se calme.
Les deux enfants reprirent leur course mais tournèrent au mauvais endroit. C'était un cul-de-sac rempli de tuyaux, de conduites et de taules. La seule issue semblait une petite bouche d'aération défaite à hauteur d'homme au-dessus d'un panneau « réparation ». Plus le choix, Victor arracha l'inscription et aida son amie avant de la suivre. Et puis, silence.
« Il faut les retrouver avant qu'on ne parte » entendit Victor, en coup de vent parmi d'autres conversations.
Au fond de leur cachette, pendant que Victor tendait l'oreille, Clémence était, elle, attirée par une faible lumière bleue et scintillante venant de l'autre bout de la conduite. Impatiente, elle se retourna en faisant le moins de bruit possible, puis avança à quatre pattes jusqu'à l'autre bout. À travers une autre grille d'aération, elle vit une pièce cylindrique aux couleurs cuivrées du sol au plafond. Les murs, formés de plaques de tôle courbées attachées par des boulons dorés brillants, reprenaient, à intervalles réguliers, d'autres bouches d'aération comme celle où se trouvait Clémence. Il y avait au centre de cette pièce ronde une autre pièce scellée par une grosse porte à écoutille et un hublot d'où s'échappait la lumière bleue ; et devant le hublot, deux ouvriers en faction, tels des cheminots surveillant un poêle à charbon.
« Allons en chercher encore un ou deux, dit le premier.
— OK, mais cette fois, c'est toi qui t'y colles, j'en ai marre de me faire griffer », répondit le second en fermant la porte par réflexe.
Une fois la pièce vide, Clémence regardait, fascinée, la lumière bleue. Elle regardait le hublot, visage et main contre la grille, sans se rendre compte qu'elle y mettait tout son poids. La grille lâcha, et elle se retrouva par terre trois mètres cinquante plus bas.
Bong !!! « Aïe... Encore une bosse !? » pensa-t-elle. Elle regarda autour d'elle : impossible de remonter. Elle se dirigea vers la porte de la pièce, mais des cris stridents se rapprochaient. Les marins n'étaient pas loin, elle devait se cacher. Elle regarda l'écoutille de la porte centrale et l'attrapa, puis laissa son poids de gamine de huit ans l'ouvrir. Une fois à l'intérieur, elle la referma aussitôt.
A l'intérieur, cette lumière bleue qu'elle entrapercevait par le hublot jaillissait d'une pierre qui flottait entre deux socles. De la taille d'une main, elle formait une masse informe en lévitation qui n'arrivait pas à s'échapper, comme si deux tenailles invisibles la maintenaient. Clémence, subjuguée, s'avança, traversant sans s'en rendre compte un champ de force d'un mètre de diamètre. Un bras de lumière se forma pour atteindre la gamine. Clémence était béate d'admiration. Les photons s'allongeaient de plus en plus pour l'enlacer, tel un serpent autour d'une proie. La petite fille était aux anges, émerveillée. La lumière s'immobilisa. Puis vint l'attaque...
« Aïe ! », lâcha Clémence. Le contact fut douloureux. Une forte sensation de picotement et une brûlure rouge apparurent. « Aïe ! » Une deuxième attaque. Puis une troisième, plus forte. De l'émerveillement, la petite passa à la peur et la douleur. « Aïe ! » Le coup dans les jambes la fit se mettre à genoux. Les larmes perlaient. Elle aurait mieux fait de rester avec Victor, et maintenant, impossible qu'il la trouve, se disait-elle. Les attaques se succédaient, de plus en plus vite, et ses cris, de plus en plus fort. Tant pis si quelqu'un l'entendait, elle voulait sortir. Mais en vain, elle était prisonnière d'un monstre bleu transparent qui voulait la consumer. Clémence tenta de le repousser. Quand sa main entra en contact avec la lumière, la réaction fut telle que la petite fut violemment projetée contre un des murs. Assommée, elle ne se souviendra de la suite de sa mésaventure que par bribes : l'aspiration de l'énergie par la tuyauterie ; Victor rentrant dans la pièce, l'en extirpant et la portant sous les bras ; tous deux se cachant tant bien que mal en attendant que tout se calme...
Victor l'avait emmenée sur les toits, entre les cheminées à vapeurs chaudes des belles maisons. Il lui fit des pansements avec ce qu'il avait pu trouver et regarda New-York s'éloigner. Il était tard, ils étaient fatigués, et LightCity avait quitté l'Amérique avec à son bord deux clandestins.
*
LightCity avançait à pas de géant à travers l'océan atlantique, au son des turbines qui recrachaient une épaisse vapeur blanche dans laquelle se reflétait la lumière de pleine lune. Victor ronflait bouche béante contre un petit muret. Clémence, elle, ne dormait plus. Réveillée par un besoin urgent, elle s'était éloignée pour se soulager. Elle remarqua alors, au loin, une petite tache bleue brillante. Elle ne comprit pas directement ce que c'était, mais en la regardant de plus près, elle vit que cette « lumière bleue » n'était pas si informe que cela.
« Chat ! » dit-elle, surprise.
Il était là, devant elle, en train de se lécher les babines. Ou du moins, son apparence en lumière bleue. Mais il ne resta pas. Il s'en alla, laissant à chaque pas une trace bleue scintillante. Clémence ne prit pas le temps de réfléchir, elle le suivit.
Pendant plus d'une demi-heure, Chat conduisit Clémence à travers les toits, les ponts, les appartements et les couloirs. La gamine n'aurait pu dire où elle se trouvait exactement, mais elle savait ce qu'il y avait de l'autre côté de cette bouche d'aération dont la grille étaient manquante et par laquelle Chat venait de s'engager.
« Non, reviens, pas par là » chuchota-t-elle avant de suivre, à contrecœur, son petit ami à poils lumineux. Elle grimpa et rampa, se retrouvant de nouveau devant la pièce ronde dont la grille avait été remise. Clémence ne bougea plus. Il y avait du monde. Les deux matelots tiraient sur des cordes, en proférant des insultes pour faire avancer un mignon faon terrorisé qui leur résistait. Mais la force des deux matelots, leurs bottines bien rivées au sol, eut raison de l'animal. Arrivé près de l'écoutille centrale, l'un des gaillards la dévissa. Non sans mal, il y poussa l'animal avant que l'autre marin ne la referme. Le matelot tourna une autre petite manivelle qui faisait diminuer le champ de force intérieure. L'animal était à la merci de la pierre philosophale qui commençait ses attaques. Et si les deux matelots restèrent impassibles devant le hublot bleu s'illuminant de mille lumières à la digestion d'une bûche vivante, le râle meurtri ne laissait indifférent Clémence, paralysée de peur car elle, elle savait, elle l'avait vécu.
Elle voulut s'en aller et prévenir Victor. Elle chercha Chat, mais il avait disparu. Elle recula dans le tuyau, les cris de l'animal déchirant toujours l'atmosphère.
Elle mit plus d'une heure à retourner près de Victor. Elle le secoua frénétiquement, mais il refusa de se réveiller. Elle s'assit finalement près du rebord des toits de la ville, la tête entre les genoux. Elle ne put que somnoler, mais tout le restant de la nuit, elle se vit, au plus profond de ses cauchemars, à la place de ce faon enfermé et consumé.
*
« Tu ne me crois pas !! » dit Clémence au réveil à Victor qui ne l'avait jamais vue dans cet état.
« C'est pas que je ne te crois pas, répond-il. C'est que...
— C'est que quoi ? »
Victor ne savait pas que répondre. Clémence avait déjà menti, à maintes reprises même, mais il la connaissait suffisamment pour détecter ses mensonges. Cette fois, l'histoire était vraiment grosse : des matelots, un cerf, des cris... mais il ne décelait aucun tic, aucun mouvement trompeur. Comme il ne voulait pas la blesser, il répondit :
« Bien, montre-moi.
— Quoi ?
— Montre-moi, je te suis. C'est le plus simple pour que je croie à ton histoire, non ? »
Et Clémence entreprit de fouiller ses souvenirs. Pas facile de retrouver un chemin qu'on a fait de nuit dans une ville inconnue. Même Victor ne se souvenait plus par où ils étaient passés la première fois. Impossible de retrouver le bon conduit, impossible de retrouver le bon couloir. Certes, c'était au centre même des rochers et non à l'extérieur, mais l'intérieur était si vaste qu'il fut quasi impossible de retrouver le bon cul-de-sac. Au bout d'une demi-journée de recherche, aucune piste sérieuse.
« J'étais sûre que c'était par là » dit tristement la petite.
— Allez, suis-moi.
— On va où ?
— Tu verras... »
Clémence, intriguée, le suivait sans rechigner. Victor la trimbala sur la promenade entre les gens pour ensuite prendre à gauche, emprunter un des nombreux escaliers qui menaient à l'intérieur des roches, un peu comme des bouches de métro. De là, ils descendirent encore de deux ou trois étages. Et au détour d'un carrefour intérieur, ils découvrirent ... un immense marché ouvert, non pas par le haut dont le plafond était parcouru par de nombreux câbles et tuyaux de vapeur, mais ouvert par-dessous. La salle avait pour carrelage des grilles métalliques rigides de couleur rouille. Les échoppes et les gens marchaient littéralement sur les nuages. En écartant les pieds, Clémence pouvait apercevoir le bleu de la mer. Elle s'amusait à faire des marelles imaginaires pour pouvoir, à chaque pas, admirer la vue.
Jeux et nourriture, il n'en fallait pas plus pour faire revenir le sourire sur le visage de Clémence. Rien de plus facile en effet pour des enfants de moins d'un mètre trente d'atteindre les fruits, les morceaux de viande et les sucreries des échoppes sans se faire remarquer. La foule masquait parfaitement leurs méfaits. Et si quelqu'un remarquait un manque à l'étalage, qui accuserait donc ces deux petites têtes qui ont l'air si innocentes, surtout quand elles se forcent à le paraître ?
Dans cette foule venue en nombre mais composée de peu de bourgeois (seuls leurs domestiques faisaient le marché), Victor et Clémence furent vite séparés. Ce n'était pas un problème, tous deux savaient se débrouiller seuls, il n'y avait rien de compliqué, c'était leur quotidien à New-York. Victor marchait même les mains dans les poches, en touriste, piquant de temps à autre de quoi se rassasier, s'arrêtant de temps en temps pour admirer les volailles et les présentoirs. Il fit cela jusqu'à la fin de la journée, lorsque le soleil baissa vers l'horizon et que les tentes se refermèrent. Il remonta alors sur les toits, tout en haut de la ville, pour retrouver Clémence.
A sa grande surprise, il la trouva assise, à parler... seule. Elle jouait et babillait avec ce qui semblait être un ami imaginaire. Victor fut un peu déconcerté.
« Heu... Clémence ?
— Victor, lui répondit-elle en s'élançant dans ses bras, j'ai rencontré Chat, regarde ! dit-elle en montrant un endroit du toit.
— Je dois voir quoi ?
— Chat. Il a été transformé en fantôme, et il a été libéré quand tu m'as sortie de la pièce ronde, en s'accrochant à moi. »
Victor, circonspect, ne savait que lui dire. La seule question qui lui vint à l'esprit fut :
« Et cela fait combien de temps que vous êtes là ? dit-il bizarrement.
— Il est apparu il y a une heure au marché, il m'a conduite jusqu'ici et depuis, il attend quelque chose.
— Attendre quoi ? On est que deux à venir ici. » Clémence voyait bien que Victor ne la croyait pas, mais pas le temps de répondre, Chat décida de se mettre en route à toutes pattes.
« Chat, attends ! » cria-t-elle avant de le suivre.
Victor, stupéfait :
« Et où tu vas ?
— Je suis Chat
— Tu suis quoi ? » Victor n'avait plus le choix, ce comportement l'inquiétait. Il se mit à courir aussi.
Le chemin était le même : toits, pont métallique flottant, avenue, couloir, sousplex et étroite passerelle pour arriver à la grille, pour arriver à la pièce, celle qui se situait au centre de la ville en dessous de l'hôtel de ville, celle où ils s'étaient cachés, celle où, de l'autre côté, Clémence était tombée. Tous deux se faufilèrent sans bruit car il y avait du monde devant l'écoutille. Dans la chambre ronde, sous les regards des deux enfants cachés, Herimes, serein, discutait avec le commandant et deux matelots dont l'un tenait une caisse remplie de chatons.
« Nous ne comprenons pas, Monsieur le Maire, les animaux mettent de plus en plus de temps à se consumer. La pierre philosophale agit de moins en moins bien.
— D'accord... Et cela a un lien direct sur le système d'impesanteur ?
— Oui, on doit mettre beaucoup plus d'animaux pour maintenir un même niveau. Or, nous n'en avons pas tant en stock.
— Mais nous tiendrons la traversée ?
— Si nous descendons un peu d'altitude, nous aurons moins à consommer.
— OK. Commandant, donnez l'ordre de ralentir et de descendre un peu. Moi je vais examiner ce qui se passe.
— À vos ordres » disent les deux matelots en s'apprêtant à mettre les chatons dans le « four à âmes ».
« Nooonnn », cria Clémence, se faisant directement repérer. « Qu'est-ce que... Rattrapez ces gamins ! » lança le maire au commandant et aux deux soldats qui s'exécutèrent.
Une fois seul dans la pièce, Hermines regarda la boite de chatons, s'en approcha et leur sourit. Il la prit, ouvrit la grosse porte et la déposa, puis referma l'écoutille pour ensuite abaisser le champ de force. La transformation commença. Le maire la regardait. Il regardait les âmes se détacher de leurs corps, regardait les âmes de tous les animaux consumés depuis que LightCity naviguait, obligées de tourner en rond tels des poissons. Car comme Clémence, Hermines les voyait. Comme Clémence, il avait fait la douloureuse expérience de se frotter à cette pierre qui pouvait donner l'immortalité, malheureusement pour un prix qu'il refusait de payer. Par contre, quand il étudia cette merveille, il y trouva autre chose, un effet de bord bien juteux, et plus accessible : l'anti-gravité.
Victor et Clémence étaient coincés. Ils étaient sortis du tuyau, ils avaient couru dans tous les sens, mais les marins et le commandant, eux, connaissaient parfaitement les lieux. Le couloir, probablement celui d'un appartement de bonne ou d'ouvrier, était un autre cul-de-sac. Pas moyen de disparaître : ils étaient bloqués, ils se voyaient déjà jetés par-dessus bord et faire une chute vertigineuse avant de s'écraser sur l'océan. Ils regardaient autour d'eux, mais pas grand-chose qui puisse les aider : des grilles, des gens, des portes fermées, et Chat à moitié à travers une d'entre elles.
« Chat, s'écria Clémence. Par ici », dit-elle à Victor en fonçant sur la porte qui, malgré son faible poids, s'ouvrit. Victor, un peu ébahi, suivait sans trop réfléchir. L'intérieur était pauvre : deux pièces, pas de sanitaires, cuisine insalubre, et surtout, insupportable vacarme des aérations. La famille, assise dans le divan, regardait interloquée ce qui se passait. Clémence se dirigea vers le mini-balcon qui donnait sur le vide, et monta sur la rambarde pour attraper un des câbles qui maintenaient des blocs de rochers entre eux. « Chat veut qu'on monte », dit-elle à Victor qui hésitait à la suivre. Mais il n'avait plus le choix, on entendait le commandant et ses hommes s'engager dans le couloir.
Victor et Clémence grimpaient lentement de câble en câble, sous les regards de citoyens ameutés par le bruit. Le commandant, toujours sur le balcon, ordonna à ses deux matelots de les suivre tandis qu'il les attendrait en haut. D'abord réticents, les hommes montèrent sur le rebord du balcon pour ensuite attraper le premier câble et commencer leur ascension. Le vent frais remontait le long des jambes de Victor pendu entre deux grosses cordes, il regardait la progression de Clémence.
Clémence n'arrivait plus à avancer, les derniers câbles étaient plus éloignés. Victor, juste derrière elle, la conseillait comme il pouvait, mais pour bien faire, il aurait dû passer devant. Les deux matelots, après avoir vaincu leur appréhension du vide, grimpèrent rapidement. Clémence tendait la main, mais il manquait malheureusement une dizaine de centimètres. S'étirant de tout son long, elle grimaçait au possible, mais rien n'y faisait. Elle se retourna et regarda vers le bas. Le commandant avait disparu, il devait être en train de faire le tour. Elle aurait tant voulu y arriver... mais la fatigue l'emportait. C'est alors qu'en regardant les deux matelots qui arrivaient juste en dessous, elle vit, à l'attache du câble, Chat.
« Chat ! » s'écria-t-elle. Victor tourna la tête, mais il ne voyait rien. Le premier matelot prit appui sur ce câble. Clémence put alors observer Chat sauter sur le nœud d'attache qui se défit lentement. La main serrée, le matelot avait déjà mis tout son poids dessus. Il ne sut se rattraper, entraînant dans sa chute son compère. «Par là », dit Clémence en montrant une issue.
« Tu as vu, il nous a sauvé », dit-elle à Victor qui lui, n'avait vu qu'un nœud se défaire sous le poids d'un homme. Mais ne voulant pas la contrarier, il détourna la conversation :
« Il faut se cacher » dit-il en s'élançant à droite en sortant de l'appartement. Mais Clémence prenait le couloir de gauche.
— Clémence, où vas-tu encore ?
— Sauver les chatons », cria-t-elle sans se retourner.
*
Dans la chambre circulaire, Clémence atteignit la pièce la première et sans attendre, saisit l'écoutille centrale. Victor arriva, essoufflé.
« Clémence, attends !!! », dit-il tout en se rapprochant d'elle. Mais trop tard, elle avait ouvert la porte et se trouvait enveloppée tout entière par la lumière bleue. Elle voyait la pierre, elle voyait le bras lumineux, mais elle voyait aussi les âmes de tous les animaux prisonniers du champ de force. Elle tendait la main pour attraper la petite manivelle qui allait désactiver le champ, quand une voix venant de l'arrière l'interrompit.
« Reculez, les enfants ». Tout de rouge vêtu, Herimes se tenait debout, près de l'entrée, sa canne à la main, son gant sur l'autre. Il relança le même ordre.
« Reculez les enfants, c'est dangereux par là.
— Vous avez tué Chat, dit la gamine.
— Qui ? Je n'ai tué personne.
— J'ai vu ce qui se passait là-dedans, vous brûlez des animaux vivants avec votre boule bleue magique, et ils deviennent des fantômes.
— Nous ne faisons rien de tout cela. Nous nourrissons simplement la pierre philosophale.
— Philosophale ? rétorqua Victor.
— Oui, pour faire voler LightCity, nous avons besoin d'anti-gravité. Les turbines à vapeur ne sont là que pour le déplacement horizontal, c'est en fait la pierre philosophale qui permet de nous maintenir en l'air. Elle ne se nourrit que de choses vivantes, certes, mais les animaux ne souffrent pas, je vous l'assure.
— Vous mentez, les animaux sont enfermés et ils ne peuvent pas sortir. J'ai aidé Chat à sortir et il faut libérer les autres animaux.
— Tu as quoi ? Tu... tu... tu peux les voir ? Tu as eu un contact ? »
Mais Clémence ne répondit pas. Elle regarda la manivelle et s'avança pour la saisir. Victor, impuissant, la regardait sans réagir. Il se souvenait très bien dans quel état il avait trouvé Clémence la première fois, elle en portait d'ailleurs encore les cicatrices, mais il ne savait s'il devait l'empêcher d'agir. Herimes, lui, tint sa canne à l'horizontale et visa la petite fille.
« Arrête maintenant, tu risques de faire chavirer toute la ville. »
Mais Clémence ne s'arrêta pas. Elle s'apprêtait à saisir la manivelle quand soudain, derrière elle, une énorme détonation la surprit, "BANG", suivie d'une odeur de poudre brûlée et d'un dernier bruit sourd sur le sol. Elle se retourna. Herimes était toujours debout. Une petite fumée s'échappait de son fusil. Devant elle, Victor, allongé, une flaque de sang commençait à s'étaler.
Clémence, horrifiée, se précipita sur le corps de Victor. Son visage était blême, exsangue. Clémence était en larmes, à genoux dans la flaque rouge. Derrière elle, les esprits tournaient de plus en plus fort, des étincelles et des fissures apparaissaient çà et là dans le champ de force.
« Victor ? balbutia Clémence.
— Je ne voulais pas, il s'est interposé. Je voulais juste te faire peur.
— Menteur ! », cria-t-elle de toutes ses forces.
Sous la pression des âmes et comme aidé par l'énergie du désespoir de la gamine, le champ de force se brisa, tel un aquarium immatériel. Les animaux prisonniers déferlèrent, rage hurlante, sur Herimes tellement surpris qu'il ne put que faire marche arrière. Il reculait et frappait dans le vide pour éviter les brûlures infligées par ces êtres de lumière qu'il enfermait depuis des années, trébuchant et se heurtant la tête dans le couloirs de LightCity qui basculait peu à peu.
Les âmes dispersées et la pierre philosophale libérée, l'anti-gravité s'amenuisait et la ville, tout doucement, sombrait à travers les nuages. Clémence et le corps de Victor se détachèrent du sol, flottant sans contact au milieu de la pièce. Clémence regardait autour d'elle. Elle vit Chat et les autres animaux venir les pousser, elle et le corps de Victor, en direction du bras de lumière bleue. La petite avait peur mais ne disait mot. Elle se laissa faire. Le contact commença. Le toucher fut brûlant, mais Clémence fit un effort pour supporter la douleur. Qu'allait-elle devenir ? Pourquoi Chat et les autres animaux l'avaient-ils poussée à l'intérieur ? Inerte, elle se disait que c'était peut-être le meilleur moyen de rejoindre Victor…
*
Durant des semaines, le naufrage de LightCity ainsi que ses milliers de morts furent à la une des journaux. L'eau froide et la nuit rendirent les recherches et le sauvetage difficiles. On ne parla que des mesures de sécurité non respectées et du sauvetage prioritaire des bourgeois sur les travailleurs. Les deuils nationaux succédèrent aux funérailles des familles.
Mais depuis ce temps-là, dans ce monde temporellement morbide, au fond de l'océan, dans une cité engloutie, les âmes d'une petite fille et d'un petit garçon jouent à cache-cache, à saute-mouton avec leurs amis animaux, s'amusent à parcourir les fonds baignés d'une étrange lumière, une lumière d'immortalité. Pour eux désormais, plus d'hier, d'aujourd'hui ou de demain. Leur linceul, c'est l'éternité.
***
Image : chatgpt.
Note: Putain, je n’avais pas relu cette nouvelle depuis longtemps. Moi qui pensais m’être politisé… non. Je l’ai toujours été, je ne m’en étais juste jamais rendu compte . Sinon, malgré quelques trucs passablement écrit, j'aime toujours la lire. comme quoi ... Et vous ?
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