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L'âme mécanique - Chapitre 13 - Julia 2.0
Fiction
Science fiction
calendar Published Aug 11, 2026
calendar Updated Aug 11, 2026
time 12 min
Creative Transparency Label
15+
Image / Human image
Text / Human creation

L'âme mécanique - Chapitre 13 - Julia 2.0

Julia 2.0

Un coup de massue !

La météo à Shanghai, comme dans le reste du monde, avait évolué : les températures moyennes avaient modifié les courbes des modèles prévisionnels. Au début du 21ᵉ siècle, la moyenne d’octobre oscillait autour de 20 à 25 degrés. Vingt ans plus tard, elle affichait outrancièrement dix degrés de plus. L’air conditionné de la berline ne nous avait bien entendu pas préparés à cela et lorsque le chauffeur nous ouvrit la porte, ce fut un uppercut en plein visage.

Il nous avait reconduits au gigantesque hall qui abritait le RS Robotics Show, mais le véhicule s’était discrètement garé à l’arrière du bâtiment, dans une zone ultra-sécurisée.

Une porte anonyme, flanquée de deux géants en costumes et lunettes noires, paraissait nous attendre, semblable à l’entrée secrète d’un quelconque palais qui ne nous laisserait plus jamais le quitter.

L’hôtesse du jour précédent nous attendait dans le couloir, toujours aussi stressée, toujours aussi pressée de nous amener auprès de son patron.

En la regardant courir devant moi sur ses petites jambes avec ses petits pieds, son aspect d’écolière parfaite en uniforme, je me posai la question de savoir si elle était une véritable personne ou un androïde. Elle ne parlait pratiquement pas et uniquement quelques mots en chinois à Yakoub. Je n’allais tout de même pas devenir parano ?


Telle une musaraigne, elle frappa discrètement à une autre porte, d’acacia sculpté cette fois, une de ces frontières marquant le passage vers une nouvelle dimension.

Un nouvel homme en noir, mains gantées cette fois, ouvrit le portail vers un espace chargé de luxe obséquieux. Une moquette épaisse, rouge sang, portait en avant un mobilier de style colonial qui aurait paru à sa place en Afrique noire plutôt qu’en Chine. Une collection d’armes traditionnelles semblait protéger un Shui trônant derrière son bureau entouré de deux gardes-chiourme.

Trois chaises en face de lui !

Manifestement, deux nous sont destinées, à Yakoub et à moi, et de la troisième se redresse avec précipitation… Julia !


— Mon amour ! J’attends ce moment depuis si longtemps !


Elle s’avance vers moi et m’enlace avant même que je ne puisse esquisser un geste de recul. Elle me serre tremblante, et une larme glisse de sa joue sur ma nuque.


— Tu m’as tant manqué !


Je la sentais douce, la peau tiède, légèrement couverte de cette humidité de stress. Son parfum naturel de bergamote et d’abricot emplissait mon nez, je sentais battre son cœur contre ma poitrine.

Julia était rentrée d’entre les morts, Julia m’était revenue !

Paradoxalement, je restais là, sans bouger, sans un mot, je n’arrivais même pas à la serrer contre moi. J’étais dans un tel état de sidération.

Pourtant, j’avais compris depuis hier que j’allais la retrouver, que j’allais être face à une copie artificielle de mon épouse décédée. Je savais que ce ne serait qu’une machine sans âme.

Cependant Julia me serrait contre elle. Chaude, aimante, transie, elle attendait mon baiser. Comme sur le pas de la porte de Marco, lorsque nous étions les derniers à quitter la terrasse, comme au retour d’une balade sur la plage de Porticcio, un soir d’été.

Comme lorsque Julia vivait encore.

Je restais là les bras ballants.

Elle tourna lentement le visage, des larmes sur les joues, cherchant le baiser, me forçant presque à l’embrasser, la langue légèrement sortie d’entre ses lèvres. Un baiser chargé de sexe, d’envie, d’impatience, une sorte de méconnaissance de son sujet… Pas comme Julia aurait pu chercher à m’embrasser. Une tension animale dans ce geste que je ne reconnaissais pas chez mon épouse. Sans doute le besoin irrépressible de Julia de retrouver mon corps qui lui manquait tant.

Je ne pus pas me retenir de la serrer contre moi, mais je ne l’embrassai pas, cela m’était impossible. J’écartai légèrement le visage.


Yakoub intervint alors.


— Julia, Julia, ne sois pas si pressée, laisse le temps à Lucas de te retrouver, de te redécouvrir après quatre ans d’absence.

— Je suis désolée, Lucas. Tout de toi m’a manqué : la chance de pouvoir à nouveau te toucher, te sentir, t’embrasser. Je n’ai pas pu retenir mon élan.

— Écoute, Gemella, je veux bien essayer de te comprendre, mais tu dois me laisser assimiler ton existence.

— Qui est Gemella ? C’est qui celle-là ?


Ses yeux s’étaient emplis d’un feu que je ne lui connaissais pas.


— Pause système


Shui venait de suspendre la magie, le cauchemar…


Julia s’était arrêtée, suspendue dans le temps ; je repris mes esprits et reposai les pieds sur la terre ferme. Après la sidération, mon premier ressenti fut une gêne mêlée de crainte : qu’avaient-ils fait ? Qu’est-ce qui venait de se passer, juste là ? J’étais sidéré et, au même moment, j’avais immédiatement appréhendé l’envie irrépressible de ce corps qui me manquait tant. Une réaction érotique, presque animale, qui m’avait saisi le bas du ventre. Ensuite, ce coup de bâton m’a instantanément refroidi, voyant cette expression, cette langue cherchant la mienne, devant tous, sans honte, sans pudeur. Julia était tellement dans la retenue à ce sujet.


— Monsieur Stanton, vous devez comprendre que ceci est une rencontre test, que Julia est en phase d’apprentissage, disons une nouvelle étape dans son apprentissage.

— Ce n’est pas Julia !

— Pas encore, elle va le devenir, le redevenir à votre contact.

— Je ne veux pas de ça chez moi !


Le regard de Shui se figea, par-dessus mon épaule, c’est à Yakoub qu’il s’adressait.


— Lucas, tu savais, tu avais deviné ce qui allait se passer ! Tu me l’as fait comprendre hier soir au bar.

— Oui ! Mais, dans toute cette histoire, avez-vous une seule fois pensé à me demander mon avis, mon accord ?


Ma question avait jeté un froid arctique sur les personnes présentes. C’est Shui qui répondit.


— Monsieur Stanton, lorsque vous avez donné votre accord pour que les machines qui maintenaient votre épouse en vie soient débranchées, n’avez-vous pas prié, rêvé, espéré qu’une solution puisse exister pour qu’elle demeure avec vous, pour ne pas avoir à prendre cette décision ?


Il m’était impossible de répondre, je me revis quatre ans auparavant, je revécus le dernier soubresaut de la poitrine de Julia lorsque le respirateur qui la gardait en vie fut débranché.


— Nous vous offrons ce retour unique vers une solution alternative, un choix singulier dans une ligne de temps à la croisée d’un embranchement. Le choix d’un destin jamais offert à personne et, pour quelques ajustements techniques, vous refusez de retrouver l’être qui vous est le plus cher ?

— C’est ce terme qui me dérange : « ajustements techniques », ce n’est pas l’être qui m’est le plus cher ; c’est une copie… une copie bien imparfaite.

— Lorsqu’une personne sort d’un long coma, elle peut parfois se retrouver dans l’obligation de tout réapprendre : marcher, se nourrir seule, lire, écrire, reconnaître des personnes chères qui lui sont devenues des inconnues. Un long apprentissage, pénible, avec souvent une issue très éloignée de ce que l’on aurait pu espérer. Le plus souvent, un lourd fardeau en fauteuil roulant qu’il faudra accompagner toute une vie durant. Nous vous offrons votre femme avec quelques pertes de mémoire que vous allez rapidement combler en retrouvant une vie normale, une vraie vie de couple. Quelle est la situation la plus envieuse ? Celle de monsieur Tout-le-Monde ou la vôtre ?


Je trouvais Shui d’un cynisme incommensurable et simultanément d’un réalisme à toute épreuve. C’est Yakoub qui poursuivit.


— Tu as pu t'apercevoir, lorsque Julia n’était encore qu’un avatar sur un écran, qu’elle n’avait pas récupéré tous ses souvenirs. Tu as même été choqué qu’elle invente des souvenirs qui n’existaient pas. Il s’agissait du modèle IA de cette époque, qui n’était encore qu’un mélange entre Gemella, une sorte de coquille partiellement programmée avec ce que nous avions récupéré dans la précipitation à Berlin. Ensuite, tu as commencé à combler les creux en parlant au quotidien avec elle. Gemella s’est lentement effacée pour faire place à Julia qui recouvrait la mémoire. Avec des défaillances, certes, des bugs aussi. Mais, avoue quand même que ces moments, ces souvenirs partagés ont recréé un tissu commun, vos souvenirs se sont à nouveau entremêlés. Cela prend du temps, comme pour la personne qui sort du coma… Néanmoins ici, Julia est parfaite, physiquement, il s’agit de « ta » Julia avec tous les détails physiques que tu connaissais.


Sur ce point, je ne pouvais pas nier que cette chose, cette femme en pause, était aussi parfaite que ma Julia.


— Nous devons simplement te donner les clefs pour, progressivement, ajuster le comportement de ton épouse. Disons que j’ai fait au mieux avec les souvenirs que j’avais d’elle, mais je n’avais pas en ma possession votre vie commune, votre complicité. Tu vas devoir lui apprendre ou réapprendre à se comporter comme elle le faisait, ou comme tu désirerais qu’elle se comporte si tu avais pu modifier une sensation dans le passé. Tu obtiens un atelier comportant une femme gérable « clés en main ».


Shui renchérit alors.


— Monsieur Stanton, vous n’imaginez pas les milliards de yuan, les millions de dollars, les milliers d’heures de travail d’équipes hors normes qui sont à l’origine de ce résultat pour lequel nous ne vous réclamons que de la discrétion et rien d’autre. Comprenez nos enjeux et comparez-les à la chance unique que nous vous offrons !


J’étais totalement égaré dans mes pensées, pesant le pour et le contre, l’éthique et le désir, la peur et l’envie. Shui asséna le coup de grâce, la dernière banderille, le sabre dans le cou du taureau, un genou à terre.


— Vous avez signé des documents de respect de la confidentialité quant à notre projet. Si vous voulez arrêter, faisons cela, vous pouvez quitter cette pièce sur le champ. Tout le matériel encore en place à Porticcio sera enlevé dans la semaine et vous reprendrez votre vie normale. Julia sera confiée à un bêta-testeur alternatif et elle partira vivre avec lui sans plus aucun souvenir de votre existence !


Mon cœur s’emballa immédiatement en fixant Julia, les yeux exorbités. Ma Julia, dans les bras d’un autre ?


— JAMAIS !

— Reprise système…

— Je suis désolée, mon chéri, j’ai exagéré…


Illustration, Cotton Bro @@www.pexels.com/fr-fr/@cottonbro/



Intellectual property & credits
© Cover Image Sam Photography @https:⁄⁄www.pexels.com⁄fr-fr⁄@samphotography⁄
© Author's name / pen name Harold Cath
© Other images in your text CottonBro @www.pexels.com/fr-fr/@cottonbro/
Sources, citations, co-authors Vallée dérangeante Masahiro Mori, « The Uncanny Valley », IEEE, 1970. Méta-analyse : Zeitschrift für Psychologie, vol. 230, 2022. Sidération & freeze neurologique Peter Levine, Waking the Tiger, North Atlantic Books, 1997. Ruth Lanius (NICABM, 2024). Schore, A.N., 2008. Psychology Today, octobre 2025. Frontiers in Psychiatry, février 2017. Neuroscience du deuil Mary-Frances O'Connor, The Grieving Brain, HarperOne, 2022. GLASS Lab, Université d'Arizona — neuroimagerie du deuil prolongé, nucleus accumbens, erreurs de prédiction. Expériences sensorielles du disparu Social Cognitive and Affective Neuroscience, Oxford Academic, janvier 2025 (DOI: 10.1093/scan/nsaf117). PMC/NCBI, PMC7707065 & PMC12437889. Robotique — réalisme physique Clone Robotics, Protoclone V1 — rdworldonline.com, février 2025. DroidUp Moya — Tom's Guide, février 2026.
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Attribution required, no modifications,
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CC BY-NC-ND
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Harold Cath verified
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