8-La boîte de nuit
— Ça va pas être possible ?
— Quoi ?
Otis resta circonspect devant le refus d’entrée de la boîte de conserve qui servait de garde à l’entrée du « Bobihooo », le nightclub branché de LasJupas.
LasJupas était le seul lieu de tout le système solaire où les jeux d’argent étaient légaux. Et il en coûtait cher à qui ne respectait pas cette règle, que ce soit du côté du bloc commun ou bien de l’Empire. Le bloc l’interdisait par peur que son peuple découvre l’amusement, l’Empire par peur d’accoutumance, mais pour ne pas être taxé de dictature, il y a 100 ans de cela, l’Empire accepta une exception : LasJupas, dome de 2 milliards d’âmes où était permis tout ce qui était interdit dans le système solaire : principalement les jeux d’argent et la prostitution, mais pas que.
La boite de nuit Bobihooo était une boîte réputée dans le milieu d’affaires, et la file d’entrée était remplie de gens en costume 1 pièce sortant tout juste du travail. Peut-être était-ce la raison du refus de laisser passer Otis par le garde.
— Non mais c’est une blague… Et la raison, je vous prie ?
Mais le bras robotique ne répondit pas, il ne savait pas. À côté de lui, sa partenaire Coralie s’avança.
— Et moi je peux rentrer, demanda la blonde crolée ?
Le bras la regarda de haut en bas. Bien qu’elle fût habillée normalement d’une jupe courte et d’une chemise blanche large, elle portait aussi une cravate, ce que le bot remarqua. Il s’écarta, faisant ainsi comprendre que seulement un des deux pouvait accéder à la musique.
Coralie tira de sa poche son holonette et le porta à son oreille tout en disant à Otis.
— Pour une fois que j’ai l’entrée facile.
— Je fais le tour, dit le commandant Otis en mettant aussi son holonette.
Et les deux se séparèrent physiquement tout en rapprochant leurs voix via la technologie.
— C’est ouf, me refuser ainsi de rentrer.
— Je t’avais dit de bien t’habiller.
— T’es habillé comme tous les jours.
— Non, j’ai mis une cravate. La cravate fait tout, tu sais.
— Mais oui, je te crois.
À mesure qu'elle avançait dans le serpent-couloir qui conduisait à la salle principale, Coralie sentit en son for intérieur les aigus monter. Elle n’aimait pas ça. Ce boom boom d’ultra-haute fréquence incohérent dans le temps ne savait adoucir ses mœurs. L’espion de l’empire était plutôt musique classique, celle qui datait de la grande expansion aux alentours de 2100. Elle en écoutait de temps en temps dans le vaisseau, du moins quand son commandant était dehors ou sous la douche, car lui n’écoutait que les derniers tubes en bon fashion victime qu’il était.
— Oh je t’ai pas dit, j’ai un rendez-vous pour un nouveau job, dit Coralie en prenant un masque de lapin offert à l’entrée.
— T’en avais pas un la semaine passée ?
— Non mais on était en mission, j’ai pas pu y aller.
— Et la semaine d’avant aussi ?
— C’était pour le même post. J’ai dû annuler 2 fois à cause de nos missions.
Le cul du couloir donnait sur un trou, une fosse où il était possible de mettre entre 250 000 et 500 000 personnes. C’était comme une pyramide retournée. La salle de concert Carré descendait sur 200 mètres de profondeur avec en son centre BobyBowy, musicien star.
BobyBowy avait fait fortune avec sa main, ou plutôt avec son geste de la main. Avant de lancer sa musique en appuyant sur le bouton play, il avait pris pour habitude de se contorsionner tel un joueur de haut niveau analysant la partie. C’était ridicule à souhait, mais tous les jeunes de l’empire l’imitaient dans les cours d’école.
Coralie observa la salle dans son ensemble. Sa jeunesse ayant été faite de souffrances et de sang. Dès lors, ce n’était pas la musique qui l’intéressait, mais les sorties de secours,… et l’objet de sa mission.
— On devrait avoir des RTT, dit-elle à son partenaire.
— En tant qu’espion ? Oui bien sûr et pourquoi pas un droit de grève ?
— Et pourquoi pas ? C’est une bonne idée. Je te savais du côté de l’Empire, pas du peuple. Sinon t’es rentré ?
Otis râla.
— Pas encore. J’espère arriver avant que BobyBowy ne finisse.
— T’aimes bien ce mec ?
— Oui, tout le monde l’aime. Enfin je veux dire, à part une personne qui met la musique classique à fond quand je suis sous la douche.
— Allez, son geste est aussi ridicule que sa musique.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles.
— Non mais je le vois.
Au plus profond de la salle, un petit homme habillé de tout de blanc avec une cravate rouge et un masque de lapin sur le visage gesticula en attendant la fin du morceau actuellement joué. Il s’échauffait en faisant des tours de cou et en sautant sur place.
Puis la musique s’arrêta. Tout le monde dans la salle sortit son holophone afin d’immortaliser le geste fait et refait depuis le début de la soirée. BobyBowy s’approcha de sa table de mixage sur laquelle était visible un énorme bouton play.
Il leva la main tendue vers l’arrière, ses doigts tendus le plus loin possible.
La foule scandait son nom. 500 000 personnes exités l’imitaient.
La main alors se rapprocha du bouton tel un cuistot retournant un morceau de viande. Et au dernier moment, appuya sur le bouton play.
La musique partit et la foule entra en joie, la foule moins une personne : Coralie.
— C’est ridicule.
— T’es de mauvaise foi.
— Allez. Tout ça pour mettre play et aller boire son café jusqu’à la prochaine chanson.
— Tu n’y connais rien à l’art.
— Non, mais je m’y connais en cible. J’ai notre idiot en visuel.
Coralie fixa un petit groupe d’amis non loin de la 54ᵉ rangée. Une bande de jeunes s’amusait à boire des verres dans une cellule privatisée. C’était un anniversaire, l’un d’eux fêtait ses 18 ans et avait décidé d’inviter 4 de ses potes en soirée grâce à l’aide du portefeuille bien fourni de ses parents. Tout semblait aller pour le mieux si ce n’est qu’en plus de la bande, il y avait 2 gardes du corps dont chaque bras faisait la taille d’Otis.
— Ce gosse a l’air de bien s’amuser. T’es où ?
— À côté de lui, répondit Otis.
Coralie regarda un peu à gauche. Deux cellules plus loin, un jeune homme à la carrure connue et au visage de lapin se tenait lui aussi contre la rambarde à faire semblant de regarder la scène.
— T’as fait vite. Ow, t’as même eu le temps de prendre un verre. Mince, c’est la seule chose que j’aurais aimé faire dans cet endroit.
— Ça t’apprendra à regarder le spectacle au lieu de te concentrer sur la mission. Prête ?
— -_-, C’est rare que ce soit qui me pose cette question, mais sinon c’est quand tu veux. Je vais me mettre en place.
Et Otis, avant d’agir, ouvrit une poche de sa veste, y glissa sa main pour en sortir une petite capsule de plastique plate. Là, dans un noir quasi total, il enjamba la rambarde pour rejoindre la cellule privatisée d’à côté et tomba nez à nez avec la bande de jeunes qui ne savait trop ce qui se passait ; probablement pensait-il à un type un peu bourré. Tous reculèrent pour laisser passer un des deux gardes du corps s’occuper du malotru.
Otis joua un peu les bourrés et se laissa même approcher par l’armoire sur pattes qui faisait des petits signes de la main. Le petit groupe de jeunes rigolait de la situation, n’attendant qu’une seule chose, de voir un lapin bourré se faire lancer dans les étages du dessous, mais lorsque le garde du corps attrapa Otis par l’épaule, par le comportement et la posture de ce dernier, il comprit qu’il n’avait pas affaire à quelqu’un de normal. Otis attrapa de sa main gauche les deux doigts poilus et serra fort tandis que de l’autre main, il éclata au niveau du torse la petite capsule qu’il avait emportée et l’étala le plus possible. L’homme fort essaya de reculer, mais l’espion de l’Empire l’en empêcha Le liquide, au contact de l’air, fuma, puis s’enflamma.
Otis à tête de lapin, toujours tenant le gorille, passa sous le bras et poussa le malheureux au-dessus de la rambarde. L’homme torche tomba un étage plus bas sur des malheureux. Le feu continua de plus belle. Le produit utilisé non seulement s’enflammait à l’air, mais explosa et envoya, tels des petits feux d’artifice, des morceaux inflammables non loin. D’autres personnes prirent feu aussi et rapidement le décor s’y mit.
La musique s’arrêta, les lumières s’allumèrent et les sirènes se déclenchèrent. Bien que le feu ne se propageât plus, il fallait évacuer.
Dans la cellule réservée, malgré les lumières, le visage du lapin était à peine visible. L’ambiance était à la panique. Tout le monde savait pourquoi Otis était là : pour le plus jeune garçon qui se cachait derrière ses amis. Le premier ami s’avança pour affronter, ce qui fit un peu rire le commandant, mais c’est surtout la réaction du second gorille qui interloqua. Au lieu de se battre, il sauta sur l’occasion pour attraper le bras de son protégé et l’emmener dehors pour le mettre à l’abri. À la base, il aurait cru que cela aurait été l’inverse. Lui restait avec la brute tandis que Coralie aurait affronté les amis, le hasard en aurait décidé ainsi.
Tandis que le tout juste majeur disparaissait dans la foule, le plus grand de la bande, dans un effort d’héroïsme, se lança sur Otis qui… l’évita et tomba comme était tombé le premier gorille. Rattrapé par une tige en métal cassée, le jeune s’étranglait sous les yeux de ses amis. Otis, lui, ne bougea pas. Voyant que ce n’étaient que des gamins, il fit un geste et montra de la main l’autorisation d’aller aider leurs amis tout en faisant un pas de côté Ni une ni deux, les 3 amis restants se jetèrent à terre pour ramener le copain sur le sol. Otis lui avait quitté la cellule depuis longtemps.
— Coralie, t’es où ?
— Non loin du colis.
— L’un des gorilles est avec eux, je me suis tapé les gosses.
— Je sais, je le vois.
Le protecteur tira le gamin blond à travers la foule. Il était violent non seulement avec ceux qui étaient sur son chemin, mais aussi avec celui qu’il devait protéger, lui écrasant le bras de sa forte poigne. Il poussa et écarta puis s’arrêta. Au loin, une fille avec aussi un masque de lapin le regardait. Il comprit. Il chercha autour de lui une issue, mais savait que derrière il y avait l’autre qui allait arriver Il tourna la tête, tourna sur lui-même. Rien. Il regarda de nouveau la femme masquée. Elle avait disparu.
Il voulut regarder mieux, trop tard, l’attaque vint de gauche. Un genou bien placé à hauteur du thorax Il n’eut que le temps de pousser le jeune garçon au sol et de mettre son bras pour tenter de se protéger. Mais l’élan et la force le poussèrent contre le mur.
Coralie regarda le paquet. Il se leva et courut comme il put. La lieutenant voulut l’attraper, mais ses réflexes la prévinrent d’une attaque dans le dos. L’homme fort s’était relevé, avait serré les poings et frappé. Elle leva sa garde, cela faisait mal mais elle en avait vu plus. Non, ce qui l’embêtait, c'était le colis en train de courir vers la sortie.
— Et merde.
Elle se prit un poing dans les côtes. Elle contracta et serra les dents. Une fenêtre s’ouvrit. Elle en profita. Un coup de tête dans le nez fit gicler le sang. Le masque se fissura mais ne se cassa pas. Le gorille recula. Coralie se retourna au sol la jambe tendue, l’homme tomba. Et pour le finir lui envoya son genou au niveau des dents. La tête prise en sandwich entre l’os et le métal du mur se fissura intérieurement. C’en était fini.
— C’est quand même plus facile avec des armes, grommela-t-elle. Putain de système de sécurité.
Puis elle rajouta.
— Otis. J’ai perdu le colis.
Mais aucun son, ni de vue en 4D.
Elle passa la main dans ses oreilles. Plus de holonette. Elle a dû le perdre durant la bataille et fut probablement écrasée sous la horde de la foule qui passait sans regarder.
— Et re-merde.
Elle avança. Essaya de se repérer avec les panneaux, mais c’était plus compliqué sans assistance. Elle devait retrouver le colis. Elle passa devant la première sortie de secours en se demandant s'il était sorti par là. Impossible. Puis une autre, mais idem. Il n’y avait rien à faire, il fallait retourner au vaisseau, ce qu’elle fit en se disant qu’elle avait foiré la mission.
***
La Flèche était parquée non loin du spaceport principal du dôme Cela lui prit bien 10 minutes pour rejoindre l’entrée et une fois la porte ouverte, elle fut surprise de trouver Otis allongé dans le canapé à la limite de faire une sieste.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle.
— Ben je t’attendais. T’as le colis ?
— Euh ...
Coralie était gênée.
— Je suis…
Otis se leva, inquiet.
— T’as pas le colis. Mais pourquoi t’as pas appelé ?
— J'ai perdu mon holo dans la bagarre.
— C’est la règle numéro 1. T’aurais dû appeler.
— Je sais, je sais… Le gorille était un peu plus costaud que prévu. J’en ...j’en assume l’entiere responsabi...
Coralie ne termina pas sa phrase Au loin derrière la paroi qui séparait le salon de la salle à manger provenait un bruit de déglutition et de marmonnement. La lieutenant s’avança pour mieux voir et, au bout de 2-3 pas, vit le garçon attaché, yeux bandés, un casque de musique sur les oreilles, assis dans un coin.
Le visage de Coralie changea. Elle regarda son commandant avec haine.
— Il essayait de rejoindre le vaisseau familial C’est pas bien de perdre son holo.
— Gnagnagna… dit-elle, mais contente qu’Otis avait couvert ses arrières. T’as déjà discuté avec le commandant ?
— Non, j’attendais ma partenaire. J’envoie le message maintenant.
Et Otis se pencha pour attraper l’hologramme de la Flèche tandis que Coralie alla caresser les cheveux de celui qu’ils venaient d’enlever. Il s’effraya.
Une seconde plus tard un appel arriva. C’était le haut commandement. Coralie revint dans le salon et ferma la porte derrière elle, laissant seul le garçon Sur l’holo-cam large du vaisseau, un visage apparut en visio, celui du général de l’Empire : Cabi Sortiez
— Lieutenant, commandant.
— Général.
— Comment s’est passée la mission ?
— Impec, nous avons le colis, mon Général. Nous décollons pour la livraison immédiatement.
— On vous a reconnu ?
— Non mon général, et si les analystes ont effacé les données comme prévu, rien ne peut remonter jusqu’à nous.
— Ok. Allez livrer le colis, mais prenez-en soin. C’est le fils d’un lord tout de même. J’ai juste besoin qu’on l’occupe le temps de l’acceptation du budget de l’armée.
— Nous le traiterons comme un invité général.
— Parfait, une fois la livraison faite, revenez pour une nouvelle assignation.
Et immédiatement, l’holocran s’éteignit. Otis et Coralie allèrent dans la pièce d’à côté.
— Enlever le fils d’un député de l’Empire, on est bon pour le vide spatial.
— C’est un humaniste qui pense qu’il faudrait discuter avec le bloc plutôt que le combattre. Avant on appelait ça des communistes. Ça devrait être lui qui devrait être balancé dans le vide. Au moins sans son fils, il sera pas occupé à faire obstruction à l’Empire.
— Mouais, ma conscience et mes valeurs en prennent encore un coup. Tout ça pour de l’argent.
— Non, tout ça pour nous. Je te rappelle que le père du colis veut couper dans le budget de la sécurité de l’Empire avec comme priorité les opérations spéciales, c’est-à-dire nous.
— Le gouvernement à qu’à nous défendre, au lieu de…
— Oui, bien sûr Surtout qu’on existe pas depuis 200 ans. Bon décolle, qu’on livre ce gamin avant qu’il pisse de peur dans le vaisseau.
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